Il
y a une relation étroite entre les dernières actions syriennes
concernant l’Iraq et ce qui se passe à Washington. Il y a aussi
un rapport entre l’inertie du processus de paix et les
tentatives de l’Administration Bush d’isoler la Syrie d’un côté
et la crise que connaissent les forces américaines en Iraq de
l’autre. Les grands dossiers de la région sont fortement liés.
Ainsi, la tentation de traiter chaque dossier séparément des
autres entraînerait un échec et des pertes énormes. Ce qui
placerait inévitablement la région dans une situation
d’instabilité et de tension.
Il semble que l’équipe américaine travaillant
sur le dossier de l’Iraq, sous la présidence de l’ex-secrétaire
d’Etat James Baker, est parvenue à cette déduction avec
l’objectif de diminuer les pertes énormes que la politique
américaine dans la région assume chaque jour. Cette conclusion
est l’une des clés permettant de comprendre les derniers
développements. En effet, on remarque une ouverture relative de
la part de l’Europe vers Damas, dirigée par l’Espagne et
l’Italie et à laquelle la Grande-Bretagne a ensuite participé.
De plus, le ministre syrien des Affaires étrangères a effectué
une visite à Bagdad, la première depuis le renversement de
Saddam. Elle a abouti à l’annonce d’une reprise des relations
diplomatiques entre les 2 pays après une rupture de 26 ans.
A l’époque du blocus international imposé à
l’Iraq de Saddam Hussein pendant les années 1990, les relations
iraqo-syriennes avaient connu une certaine convivialité, sans
reprise véritable des relations diplomatiques, parallèlement à
une détérioration des relations entre Damas et Washington pour
de nombreuses raisons. L’interruption des négociations entre la
Syrie et Israël depuis 1996, sous la présidence de Bush II,
était à la source d’une tension de plus en plus fulgurante, car
Washington est convaincu que la Syrie est un pays faible qui ne
peut se dresser contre les stratégies et les intérêts américains
dans la région. Du point de vue américain, le régime politique
syrien doit changer parce que c’est un régime totalitaire qui va
à l’encontre de la volonté de Washington de propager la
démocratie et les libertés dans la région.
Les différends entre les 2 pays concernant le
dossier iraqien se sont de plus en plus approfondis. En effet,
lorsque les intentions américaines d’envahir l’Iraq sont
devenues évidentes, Damas a immédiatement considéré que sa
sécurité était directement menacée. Les changements stratégiques
de Washington au profit d’Israël ont poussé la Syrie à maintenir
son alliance stratégique avec l’Iran, clairement visé par le
projet américain dans la région. Avec l’invasion
américano-britannique de l’Iraq en mars 2003, Washington a
augmenté sa pression sur la Syrie pour la contraindre à mettre
un terme à son soutien aux groupes iraqiens appartenant au Baath
et qui ont mené une forte résistance à la présence américaine.
Washington avait posé de nombreuses conditions à la Syrie. Cette
dernière devait, entre autres, changer sa politique envers les
factions de la résistance palestinienne qui avaient trouvé
refuge à Damas. La Syrie était aussi appelée à se distancier de
l’Iran et du Hezbollah au Liban. Il fallait également que Damas
sorte du Liban, sans aucune condition, et renonce définitivement
aux négociations de paix, c’est-à-dire renoncer au Golan occupé.
Les pressions contre la Syrie ont augmenté
après l’assassinat de l’ex-premier ministre libanais Rafiq
Hariri en mars 2005 ; 3 mois après, les forces syriennes sont
sorties du Liban. Cependant, la Syrie est restée sur ses
positions et Washington a continué de refuser toute coopération
avec Damas. Et à chaque occasion, Bush n’arrêtait pas de parler
de la responsabilité de la Syrie quant à la détérioration de la
sécurité et l’échec du projet américain en Iraq.
Mais aujourd’hui, les positions européennes,
qui allaient de pair avec les pressions américaines sur la Syrie,
ont catégoriquement changé. Aujourd’hui, la Grande-Bretagne
tente d’engager un dialogue avec Damas partant du principe que
l’objectif n’est plus d’isoler la Syrie mais de la faire
participer à toute action visant à sauver l’Iraq et à éviter le
déclenchement d’une guerre civile. Cette nouvelle politique
tente également de réaliser une petite ouverture dans le
processus du règlement entre la Syrie et Israël.
La conception syrienne
L’objectif n’est plus de changer le régime
syrien, mais de modifier le comportement de ce régime en ce qui
concerne certains dossiers importants dans la région, en
particulier la Palestine et l’Iraq. Or, du point de vue syrien,
le changement américain revient essentiellement à la victoire
stratégique réalisée par le Hezbollah face à la plus forte armée
dans la région lors de l’agression israélienne contre le Liban,
l’été dernier. Cette agression a été couverte du côté politique
et diplomatique par Washington et Londres, espérant qu’Israël
pourrait réaliser une victoire écrasante. Les Syriens ajoutent
aussi un autre facteur qui est l’échec des Américains en Iraq,
un échec qui les ont poussés à chercher une issue à l’impasse
qui leur rappelle la défaite qu’ils ont connue au Vietnam il y a
30 ans.
Or, pour être juste, il faut ajouter que la
détérioration de la sécurité en Iraq constitue une crise pour la
Syrie elle-même. Si une guerre civile se déclenche en Iraq, elle
se prolongera inéluctablement jusqu’à la Syrie. C’est ce qui a
été exprimé par le ministre syrien des Affaires étrangères lors
de sa visite à Bagdad. Il a alors affirmé que son pays soutenait
le processus politique, le gouvernement iraqien ainsi que les
efforts de réconciliation nationale.
Mais il faut savoir que la prise de position
syrienne est assortie de conditions. La Syrie réclame un agenda
pour le retrait des forces étrangères de l’Iraq puisque ceci
facilite la réconciliation et aide les forces de résistance
iraqienne soutenues politiquement, et peut-être aussi
militairement par la Syrie, à s’intégrer dans le processus
politique. Lors des dernières rencontres entre Bachar Al-Assad
et les émissaires européens, il était courant d’entendre le
président syrien dire que toute collaboration de la part de la
Syrie en ce qui concerne les dossiers iraqien ou palestinien
doit avoir comme prix la réouverture du dossier de récupération
du Golan. Pour Assad, chaque pas syrien doit être suivi d’un pas
américain ou européen clair et non pas de promesses obscures
comme l’Occident a l’habitude de faire pour tromper les Arabes.
On peut donc déduire que la Syrie est
convaincue que la conjoncture actuelle ainsi que les derniers
événements dans la région prouvent la justesse de sa vision qui
consiste à traiter tous les dossiers de façon globale et
prouvent l’importance de son rôle régional, pour des raisons
politiques, stratégiques et géographiques.
Or, cette vision syrienne n’est pas
totalement acceptée par Bagdad.
En effet, certaines exigences iraqiennes
n’ont pas encore trouvé de solutions. Celles-ci concernent
notamment les détenus iraqiens dans les prisons syriennes, les
fonds iraqiens bloqués dans les banques syriennes, et surtout le
contrôle des frontières entres les deux pays afin d’interdire
l’infiltration d’éléments terroristes à l’intérieur de l’Iraq.
Il est sûr que la reprise des relations entre
Bagdad et Damas sert à calmer la situation en Iraq. Mais ce
changement ne pourra être utile que s’il y a une vision
américano-européenne claire concernant le nouveau rôle de la
Syrie dans la région, tout en prenant en considération les
capacités de Damas d’un côté et ces revendications légitimes de
l’autre. En particulier la récupération du Golan par les
négociations et l’interdiction à Israël de mener une guerre
régionale dont on entend actuellement parler dans les cercles
militaires. Ce sont ces mêmes forces israéliennes qui ont été
vaincues par le Hezbollah et qui tentent de regagner leur
honneur par l’intermédiaire d’une nouvelle guerre dans un avenir
proche .