Dans ce petit royaume du Golfe gouverné par
une dynastie sunnite, mais dont la population est en majorité
chiite, l’opposition chiite bahreïnie a raflé 16 des 40 sièges
de la Chambre des députés lors du premier tour des législatives
de samedi dernier, selon les résultats officiels du scrutin
annoncés dimanche soir. Dix des sièges que compte la Chambre
restent en ballottage pour le deuxième tour du scrutin, qui aura
lieu samedi prochain. Cette victoire de l’opposition chiite, qui
avait boycotté les législatives de 2002, s’inscrit dans le
contexte d’une poussée régionale des chiites, avec notamment
l’émergence d’un pouvoir chiite en Iraq. Dans le même temps, les
islamistes sunnites ont subi un certain recul : les deux
principaux groupes, qui comptaient 13 représentants dans la
Chambre sortante, n’ont obtenu que 8 élus au premier tour, trois
de leurs candidats étant en ballottage, selon les résultats
définitifs. Le score de l’opposition n’en constitue pas moins un
événement marquant dans l’histoire du Bahreïn, où des
manifestations antigouvernementales organisées par les chiites
avaient fait au moins 38 morts entre 1994 et 1999. A ce propos,
un expert au Centre d’Etudes Politiques et Stratégiques
d’Al-Ahram (CEPS), le Dr Mohamad Ezz Al-Arab, auteur d’un
mémoire de maîtrise sur l’élite politique et la démocratisation
du Bahreïn, analyse : « Le problème au Bahreïn a toujours résidé
dans le fait que la minorité sunnite gouverne la majorité chiite
qui constitue 70 % de la population. Ce qui fait que les
sunnites accumulent les postes les plus importants à l’armée, à
la police, aux ministères, etc. Aussi, tous les conflits dans ce
pays étaient-ils de caractère confessionnel, la majorité chiite
réclamant davantage de pouvoirs au sein de l’Etat bahreïni et la
fin des inégalités et des discriminations dont ils se disent
victimes dans le domaine de l’emploi notamment ».
En 1994, une série de graves manifestations
ont éclaté dans le pays pour ébranler tout le régime, les
chiites allant jusqu’à détruire les magasins, brûler les maisons
et attaquer les diplomates, ce qui a plongé le pays dans un
grave chaos. Ce n’est qu’en 1999 que la situation a commencé à
s’améliorer avec l’ascension au pouvoir du roi Hamad bin Issa
qui a mis en œuvre quelques réformes pour la démocratisation du
pays et l’encouragement du dialogue avec les chiites. Parmi ces
mesures figurent la libération des détenus politiques, le
rapatriement des exilés bahreïnis et la liberté de la presse.
Plus important encore, le roi a confié le ministère des Affaires
sociales, l’un des ministères les plus importants au Bahreïn, à
un chiite, le Dr Maguid El-Elwi.
Toutefois, il ne faut pas pousser l’optimisme
jusqu’à l’extrême car jamais le nombre des chiites à la Chambre
des représentants (80 sièges) ne dépassera celui des sunnites
puisque le Parlement bahreïni comprend aussi un Conseil
consultatif, dont les 40 membres sont désignés par le roi
sunnite. « La plupart des 40 députés nommés par le roi sont
surtout des sunnites, ce qui ne donnera jamais la chance aux
chiites d’avoir une majorité au Parlement de peur qu’ils ne
renversent le gouvernement », explique le Dr Ezz Al-Arab. C’est
pour protester contre ce partage qu’en 2002, les principaux
groupes de l’opposition avaient boycotté les législatives. Mais,
cette année, le taux de participation a été de 72 %, en hausse
de 18 % par rapport aux législatives de 2002. Selon un haut
responsable de la Commission électorale, Walid Bouallai, cet
afflux dénote un certain progrès et un certain espoir en un
changement en faveur de l’opposition et surtout en faveur de la
femme, déjà 16 femmes figurant parmi les 206 candidats. Lors du
premier tour, un seul siège de la Chambre avait déjà été
attribué à une femme, Latifa Al-Qouhoud, automatiquement
déclarée vainqueur en l’absence de tout autre candidat dans sa
circonscription. Elle est ainsi devenue la première femme élue
députée dans l’histoire de cette monarchie du Golfe. « La
victoire d’une femme dans une société fermée comme le Bahreïn
dénote un certain changement dans la mentalité bahreïnie. Même
si aucune ne remporte une place, il suffit que 16 aient eu le
courage de se présenter. Il n’est nul doute que la société
bahreïnie évolue et progresse », estime le Dr Hicham Ahmad,
professeur à la faculté des sciences politiques et économiques
de l’Université du Caire.
Maha Al-Cherbini