Je comprends bien que certains s’opposent aux
fatwas émises par le mufti, ou à ses prises de position, mais je
ne comprends pas que cette opposition s’étend à son droit de
répondre aux critiques dont il fait l’objet, et surtout lorsque
ces critiques émanent de journalistes lesquels sont censés
plaider pour plus de démocratie et de liberté d’expression.
Je ne suis pas de ceux qui considèrent les
personnalités religieuses ou politiques au-dessus de la
critique. D’ailleurs, j’avais auparavant critiqué une fatwa du
mufti sur les photos et les statues. Cependant, je ne peux guère
m’opposer à son droit de répondre aux critiques. Je ne comprends
pas comment nous nous donnons le droit de critiquer et nous nous
opposons au droit de réponse à cette critique. Ceci ne relève en
rien de la démocratie et de la liberté d’expression. Cela me
rappelle la citation du grand homme de la littérature française
Voltaire : « Je ne suis pas d’accord avec ce que vous dites,
mais je me battrai pour que vous puissiez le dire ».
Je suis en désaccord avec le mufti Ali Gomaa
et la question des statues n’en était qu’un aspect. Je ne crois
pas qu’aujourd’hui, alors que nous sommes accusés dans le monde
entier d’être des adeptes d’une croyance non conforme à notre
époque, nous ayons besoin de sortir des tiroirs les anciennes
fatwas émises dans des circonstances différentes. Et de les
présenter en plus aux gens telles quelles malgré le changement
d’époque.
Le
grand défi que nous devons relever à l’heure actuelle est de
prouver que notre religion est contemporaine, adaptée à l’époque.
Et de prouver surtout que notre religion est loin d’être telle
qu’elle est illustrée par nos ennemis qui l’assimilent au
meurtre, à la violence et à l’effusion de sang. Ces mentalités
rétrogrades considèrent la religion à partir d’un prisme très
étroit et ne voient dans la charia que la polygamie, le port du
niqab et ce, à une époque préoccupée par les droits de l’homme,
la reconnaissance de l’autre et la liberté de croyance.
La grande mission de la nation de l’islam
c’est d’examiner ces vieilles pratiques pour savoir si elles
sont vraiment inhérentes à l’islam ou non, d’autant plus que de
nombreux pays islamiques les ont interdites. Il ne suffit donc
pas de fouiller dans les vieux tiroirs des fatwas pour les
reconfirmer. Nous devons rechercher la face moderne de l’islam
pour nous prouver avant quiconque que la religion qui a aboli
l’esclavage est véritablement celle des droits de l’homme. Et
que la religion musulmane est une religion démocratique qui a
cru en la choura (consultation), à un moment où le monde
occidental était sous l’emprise de la royauté de droit divin qui
transmettait le pouvoir sans consultation. La religion musulmane,
qui a interdit la pratique de tuer les petites filles à leur
naissance et conservé l’identité de la femme qui maintient son
nom après le mariage — contrairement à ce qui ce passe en
Occident —, est une religion qui libère la femme.
Ceci signifie que la mission de Dar Al-Iftaa
doit aller au-delà de la recherche des anciennes fatwas comme ce
fut le cas pour celle sur les statues. Il faut recourir à la
raison pour nous prouver, ainsi qu’au monde entier, que l’islam
est une religion universelle adaptée à tout lieu et à tout temps
et pas seulement à la société qui pratiquait l’idolâtrie dans la
Péninsule arabique, 14 siècles plus tôt. Le recours à la raison
est une caractéristique essentielle du musulman et plus les
imams de l’islam l’appliquent, plus ceci augurerait une nouvelle
renaissance islamique. Cela nous renvoie à l’époque de l’imam
Mohamad Abdou qui n’a pas seulement permis la sculpture de
statues, mais a fait l’éloge de ceux qui en ont sculpté de
manière à rendre le goût général plus raffiné. L’imam Mohamad
Abdou représente l’esprit de l’époque dans laquelle il a vécu,
car il a réalisé que les gens ne vont pas s’agenouiller devant
les statues de Lazoghli, Ibrahim pacha, Saad Zaghloul, Moustapha
Kamel ou Ahmad Maher, qui ornent les places du Caire et qui ont
été sculptées par les mains d’artistes étrangers et égyptiens,
dont le grand Mahmoud Mokhtar.
Est-il normal qu’un siècle après Mohamad
Abdou, l’on fasse marche arrière et l’on interdise la sculpture
des statues en répétant que les anges n’entrent pas dans les
maisons où sont posées des statues ? La maison du prophète
Mohamad contenait des images et, selon le hadith intégral, son
épouse Aïcha avait accroché sur le mur un rideau comportant des
images ; le prophète lui a alors demandé de l’enlever parce
qu’il le gênait pendant qu’il faisait la prière. Elle l’a
utilisé pour fabriquer des coussins et le prophète les a
acceptés.
Mais Dar Al-Iftaa a sorti une ancienne fatwa,
émise il y a des années, prohibant les images et les statues. Et
lorsque ceci a suscité la colère des gens, le mufti a dit qu’il
n’était pas à l’origine de cette ancienne fatwa et qu’il n’a
fait que la publier. Si telle était la mission de Dar Al-Iftaa,
le mufti Ali Gomaa aurait dû la laisser à l’un des
fonctionnaires pour qu’il puisse, lui, se consacrer à des
affaires plus importantes.
La véritable fatwa est celle qui émane de
l’esprit de l’époque et c’est ce que les grands de l’histoire
islamique ont compris comme le calife Omar Ibn Al-Khattab qui a
aboli la peine contre le vol parce que les circonstances de
l’époque l’exigeaient.
Il existe deux écoles de fatwa, l’une
recherchant dans les anciennes archives les fatwas émises dans
des époques lointaines pour les communiquer aux gens telles
quelles, et l’autre est imprégnée de l’ère du temps sans pour
autant perdre l’esprit de l’islam et ses préceptes.
Mais tout ceci n’a rien à voir avec le droit
du mufti ou de quiconque d’autre de s’exprimer et de répondre
aux critiques qui leur sont adressées. Si nous revendiquons
réellement la démocratie et la liberté d’expression, nous devons
défendre le droit du mufti de répondre et nous devons contribuer
par nos avis pour améliorer la performance de son site
électronique qui se contente de qualifier toute information
qu’il veut dénier de « mensongère et dénuée de toute réalité ».
Nous devons faire appel à la raison lorsqu’il s’agit de répondre.
Nous aurons ainsi respecté les personnes qui recourent au site.
J’ai parfois l’impression que nous n’avons pas compris l’essence
de la démocratie, malgré les appels incessants la revendiquant.
C’est pourquoi nous adressons des critiques au nom de la liberté
d’expression, mais si quelqu’un nous répond, nous objectons,
comme si la liberté était uniquement une question de pure forme,
loin de conférer le droit de réponse.