Sa vie durant, Naguib Mahfouz l’écrivain tout
autant que l’homme n’a cessé de faire couler beaucoup d’encre
dans les deux mondes arabe et occidental. Après son décès, loin
de s’assoupir, critiques et recherches semblent, au contraire,
s’intensifier, preuve que sa littérature demeure inépuisable.
Signe d’intemporalité sans doute !
En
hommage à Mahfouz, la 23e édition du colloque de l’Union des
écrivains arabes consacre trois journées entières, du 21 au 23
novembre, à des études sur son œuvre, lesquelles tournent
essentiellement autour d’un triple axe : temps, espace et
Histoire. Elles prennent, pour la plupart, comme point de départ,
la période dite « historique » de Mahfouz — fasciné à ses débuts
par l’histoire pharaonique — pendant laquelle il a écrit ses
premiers romans entre 1939 et 1944 : Abath al-aqdar (l’absurdité
des destins), Radubis et Kifah Tibah (le combat de Thèbes).
Elles abordent également les romans réalistes qui, à travers
l’espace-temps subtilement exploité par l’auteur, reflètent les
moments forts de l’histoire contemporaine de l’Egypte.
A titre d’exemple, Mohamad Hassan Abdallah
évoque « l’esthétique de la présence pharaonique » et son impact
sur la production ultérieure de l’auteur, laquelle oscille entre
le réel, l’épique, le symbolique, et l’expérimental. Pour lui, «
différentes époques se sont suivies et superposées en couches
géologiques » dont la plus ancienne a constitué un prélude aux
autres. Cet aspect de la littérature de Mahfouz semble en fait
être le plus souvent négligé par les études au profit de ses
ouvrages réalistes. Sans doute ne faut-il pas oublier que la
forme historique chez lui ne se réduit pas à de simples contes
du passé, mais elle fait la projection du vécu contemporain
d’alors. Toutefois, à la relecture des ouvrages, cela ne peut-il
être aussi une projection de notre présent du XXIe siècle ? Ce
présent où les peuples aspirent à se libérer de toutes formes
d’injustice et surtout d’une nouvelle forme masquée de
colonisation.
L’étude de Youssef Hassan Nawfal «
l’historicité entre l’usage et la production » est, elle aussi,
à cheval entre le pharaonique et le contemporain. Elle révèle
l’influence de l’histoire (ancienne et contemporaine) sur la
production développée et diversifiée axée sur la dualité espace-temps
ou le « chronotope », suivant les critiques. Pour lui, c’est
l’espace-temps qui commande le choix des personnages de Mahfouz,
de leur typage, description, structure et analyse, et non
l’inverse. Quant à l’histoire contemporaine chez l’auteur, les
sources documentaires y perdent du terrain au profit de la
lecture interprétative présentée au lecteur à travers une vision
plutôt totalisante. Là, l’espace-temps ne se révèle plus sous
son aspect historique et réel : il reflète une mixture de
réalisme et de symbolisme comme dans Awlad haretna (Les Fils de
la Médina) qui présente une conception globale de l’homme à la
recherche de la liberté et de la justice, ou de réalisme et de
soufisme comme dans al-Harafich (La Chanson des gueux) ou encore
le malaise existentiel comme dans Al-Chahhat (Le Mendiant).
Pour sa part, Thanaa Anas Al-Wougoud étudie
les aspects de réalisme chez Mahfouz en prenant l’exemple des
romans d’espace où le réalisme social « fait l’effet de
documentaires ou d’œuvres d’art photographiques ». C’est ainsi
qu’elle estime que, dans les romans d’espace, l’espace réel
étroit ou presque clos (passage, ruelle, café, etc.), commande
les éléments de la narration comme, à titre d’exemple, dans Khan
Al-Khalili, la Trilogie et Al-Qahira al-gadida (Le Nouveau Caire).
Abdel-Moneim Tallima, lui, relève plutôt tout
un système de « dualités » dans l’écriture mahfouzienne :
renouvellement/libéralisme et démocratie. Renouvellement des
formes de narration relevant du patrimoine arabe : textes
allégoriques, épiques, populaires, transmission orale,
esthétique soufie, etc. Et libéralisme/démocratie comportant la
plus grande des dualités : Le bien et le mal qui entraîne
d’autres : justice/injustice, foi/science, individu/société, que
traite l’auteur afin de parvenir à la valeur la plus sublime :
la liberté.
Mais pourquoi a-t-on toujours, et à tort,
l’impression que tout a été dit sur Mahfouz ?
Mahmoud Al-Rabiey étaie la question en
parlant d’une critique le plus souvent incompétente où l’intérêt
est plutôt porté à la biographie et aux opinions politiques et
philosophiques de l’auteur — loin de la critique au sens
scientifique du terme — qu’à sa créativité même.
Cela dit, une chose est sûre : parler Mahfouz
aujourd’hui n’est pas lui rendre hommage, mais c’est témoigner
de l’universalité de l’homme et de sa littérature. Parce
qu’intemporels, ses ouvrages, empruntons à Boileau son
expression, étincelleront toujours de « beautés sublimes » .
Anas Aboul-Fotouh
*
Auteure de deux thèses sur la réception des
Fils de la Médina et de la littérature arabe traduite en France
après le prix Nobel 1988.