Il
n’y aura pas eu de révélation lors de l’inauguration de la
nouvelle session parlementaire, placée sous le signe de la
réforme constitutionnelle. Pas de scoop non plus. Dans son
discours très attendu prononcé dimanche à l’Assemblée du peuple,
le président Moubarak s’est gardé d’être trop précis sur la
nature des réformes constitutionnelles prévues, se contentant de
donner le ton, tout en appelant les acteurs « sincères » à
apporter leurs contributions dans le processus enclenché, mais
en excluant en même temps les velléités « aventuristes ». Donner
plus de liberté aux partis politiques, plus de place aux femmes
sur l’échiquier politique, restreindre les prérogatives du
président de la Républiques, accroître les pouvoirs du Parlement
et remplacer l’état d’urgence par des lois antiterroristes,
telles sont les grandes lignes de la réforme annoncée. D’après
le président, il s’agit des « amendements constitutionnels les
plus importants et les plus larges depuis 1980 ».
Comme prévu, le président a demandé
l’amendement de l’article 76 de la Constitution. Cet article,
qui a subi un premier amendement l’an dernier, prévoit qu’un
parti doit contrôler au moins 5 % des sièges au Parlement pour
présenter un candidat à l’élection présidentielle, et contraint
les candidats indépendants à obtenir la signature d’au moins 250
élus nationaux et locaux. La domination au Parlement et aux
conseils locaux du Parti National Démocrate (PND) au pouvoir,
rend impossible toute candidature indépendante ou émanant d’un
parti d’opposition.
Les Frères musulmans ont immédiatement mis en
doute la sincérité de ces intentions, estimant que le président
Moubarak veut seulement aménager les règles touchant les partis
politiques, tout en maintenant celles concernant les
candidatures indépendantes. Les Frères, qui représentent la
principale force d’opposition, bien que non reconnue comme parti,
ont obtenu (sous le label indépendant) 88 députés lors des
dernières législatives, soit un quart des sièges de l’Assemblée.
« Il y aura des conditions qui empêcheront les indépendants de
participer au processus électoral », a averti le numéro deux des
Frères musulmans, Mohamad Habib.
Le flou, qui domine la nature et l’ampleur
des réformes que l’Etat peut tolérer dans un avenir proche, fait
osciller entre scepticisme et espoir. C’est exactement l’état
des dirigeants de l’opposition officielle reconnue par l’Etat,
qui donnent chacun sa propre lecture du discours, tantôt
minimisant son importance, tantôt exagérant sa portée.
« Le discours du président n’apporte rien de
nouveau, il y a répété ce qu’il avait déjà annoncé devant la
commission parlementaire du PND, et s’est abstenu d’entrer dans
les détails », souligne le rédacteur en chef de l’organe du
parti Nassérien, Abdallah Al-Sénnaoui. Pour celui-ci, la seule
déclaration « dramatique » fut celle où le président a affirmé
son intention de continuer « jusqu’au dernier souffle ». En
effet, dans son discours, le président a affirmé : « Je
continuerai avec vous sur le chemin du passage vers le futur,
endossant la responsabilité et ses fardeaux, tant qu’il y aura,
dans la poitrine, un cœur qui bat et un souffle ». Pour Al-Sénnaoui,
cette déclaration exclut la succession du président Moubarak par
son fils cadet Gamal qui grimpe progressivement les échelons du
PND. « Et à mon avis, si la succession n’a pas lieu du vivant du
président Moubarak, Gamal aura très peu de chance d’accéder à la
présidence après la disparition de son père », ajoute-t-il.
De son côté, le président du parti du
Rassemblement (gauche), Réfaat Al-Saïd, pense que les détails de
la réforme n’ont pas encore été décidés dans les hautes sphères
du pouvoir. « La procédure de la réforme est enclenchée quand le
président de la République demande au Parlement de modifier des
articles précis de la Constitution. Ceci n’a pas eu lieu. M.
Moubarak n’a cité que l’article 76 relatif à l’élection du
président de la République, et c’est pourquoi on ne peut pas
dire que ce discours était consacré à ladite réforme », souligne
Al-Saïd.
Franchement sceptique, l’analyste Nabil Abdel-Fattah
exclut toute intention de l’Etat de procéder à de véritables
réformes. « Comment parler de réforme tout en affichant une
intention de demeurer jusqu’à la fin au pouvoir », attaque le
chercheur du Centre d’Etudes Politiques et Stratégiques (CEPS)
d’Al-Ahram. Et d’ajouter : « Tout semble montrer que nous sommes
face à une tentative de contourner les pressions internationales
pour entreprendre des réformes politiques et constitutionnelles
», ajoute-t-il. Abdel-Fattah note, par ailleurs, plusieurs
contradictions dans les réformes proposées, comme le fait de
vouloir restreindre les prérogatives du président de la
République pour le compte du premier ministre, alors que le
système politique actuel fait de ce dernier un simple «
secrétaire du président », ou encore l’amendement de l’article
76 de la Constitution, de sorte à pratiquer une discrimination
entre les candidats issus de partis politiques et les
indépendants. « Quand on inclut des clauses inconstitutionnelles
dans la Constitution même, cela pose un problème majeur et quand
on se trouve obligé d’amender la Constitution tous les ans, cela
rend triviale la valeur du texte fondamental », estime-t-il.
Enfin, préférant adopter un discours objectif,
le vice-président du parti libéral du néo-Wafd, Mounir Fakhri
Abdel-Nour, pense que seul le temps nous dira lequel des deux
scénarios est en train de s’écrire. « De deux choses l’une, ou
bien il s’agit d’adopter des réformes cosmétiques qui finalement
n’auront aucune valeur, ou bien il existe une vraie intention de
réformer le système politique et dans ce cas là il faudra
s’atteler à des amendements substantiels de l’actuelle
Constitution », explique Abdel-Nour qui se dit incapable de «
scruter les intentions » .
Chérif Albert