Voisins
et non plus partenaires. Telle est la nouvelle vision de
l’Europe de ses relations avec les pays de la Méditerranée. Et
avec l’Egypte, l’Union Européenne (UE) vient d’annoncer que les
négociations de mise en place de cette nouvelle politique seront
entamées en janvier 2007.
Une démarche perçue comme un retour en
arrière de l’UE, car cette Politique Européenne de Voisinage (PEV)
viendra remplacer l’Accord d’association ratifié en Egypte en
2004. Et l’UE ne se serait pas donné le temps nécessaire pour
évaluer une politique, avant de se lancer dans une autre. Ce que
tempère Ahmad Ghoneim, directeur du Centre des études
européennes à l’Université du Caire : « C’est injuste de dire
que les accords d’association ont échoué alors qu’un pays comme
l’Egypte ne les a ratifiés qu’en 2004. Il n’y a pas eu assez de
temps pour les évaluer ».
Un rapport du Forum euro-méditerranéen des
instituts économiques (Femise 2006) sur le partenariat euro-méditerranéen,
qui vient d’être publié, considère aussi que « les rapports
entre le voisinage et le processus de Barcelone doivent être
approfondis. La PEV est un complément qui doit consolider le
partenariat et ne pas s’y substituer ».
Contrairement au processus de Barcelone qui
proposait en premier lieu un agenda clair en matière de baisse
de tarifs douaniers, la PEV propose un agenda de réformes
exigées. Elle sera établie sous une série de plans d’action, qui
contiennent des aspects sécuritaires, politiques et culturels et
stipulent des réformes en échange des aides. « Cela rendra les
négociations plus difficiles. Il est plus facile de changer les
douanes, mais ce qui compte ce sont les négociations qui ont un
aspect sécuritaire, culturel et politique », estime Aliaa Al-Mahdi,
professeure d’économie à l’Université du Caire.
Or, le président de la Chambre de commerce
allemande, Peter Goepfrich, pense que l’économie est très liée à
la politique. Ce sont deux éléments inséparables, d’où
l’importance de la nouvelle approche européenne. « On se demande
si le rêve du processus de Barcelone existe encore. La région
dans son ensemble est instable : la crise au Proche-Orient,
l’Iraq, le Liban, le terrorisme », explique-t-il. Et d’ajouter
que même sur le volet économique, beaucoup de résultats n’ont
pas été achevés, le taux de chômage, le commerce n’a pas réalisé
les objectifs ciblés. « Mais le plus important échec est celui
de l’intégration sud-sud », juge-t-il fermement.
Pour Geopfrich, l’élargissement de l’UE a été
un catalyseur pour réviser le processus de Barcelone. Car l’UE
accorde désormais plus d’attention à ses nouveaux adhérents. Et
ce, dans l’objectif d’éliminer les disparités qui existent entre
eux et les anciens membres de l’UE. « Cette nouvelle politique
donne des privilèges aux dix nouveaux adhérents et on ne peut
rien dire à cet égard. Tout ce qu’on peut faire pour l’instant
est de bien négocier », indique Fayqa Al-Réfaï, ancienne députée
du Parlement.
Changements institutionnels
Si le processus de Barcelone a parlé de « la
construction d’une zone de prospérité partagée qui passe
nécessairement par un développement socioéconomique durable et
équilibré et par l’amélioration des conditions de vie des
populations, l’augmentation du niveau de l’emploi », la réalité
est bien différente. Un rapport du Parlement européen relève que,
« malgré les espérances au début du processus de Barcelone, les
pays partenaires n’ont pas bénéficié, en termes de bien-être
économique. Ils demeurent dans une situation économique
difficile, avec un taux de chômage très élevé et un niveau
d’investissement faible ». Dans le processus de Barcelone, il
était prévu de créer 35 millions d’emplois nouveaux de 1995 à
2010, dans une région où le taux de chômage se situe entre 15 et
20 %. Ce qui n’est pas suffisant pour Nabil Al-Chafie, expert
économique et directeur financier du Centre international pour
les études de l’avenir et stratégiques. « Avec l’Accord
d’association, l’UE a reproduit le scénario de coopération
économique entre les Etats-Unis et l’Egypte. On ne voit
d’investissements étrangers directs que dans des secteurs
précis. Aucune contribution dans le processus de développement.
Comment l’UE voulait-elle éliminer le terrorisme et le chômage
sans qu’elle ne s’engage au développement de la région ? »,
s’insurge-t-il.
En revanche, la PEV met l’accent sur le
soutien que l’Europe va apporter aux changements institutionnels
au sein des pays arabes. A compter de 2007, ces instruments
seront remplacés par le projet d’instrument de voisinage et de
partenariat, dont les modalités sont en cours de discussion au
Conseil et au Parlement européens. 12 milliards d’euros sont
prévus au cours de la période 2007-2014, dont 69 % pour les pays
méditerranéens et 31 % pour les pays de l’Est de l’Europe.
En fait, les trois volets du processus de
Barcelone bénéficiaient d’un soutien financier de MEDA pour
appuyer les pays dans la transition économique et renforcer
l’équilibre socioéconomique. Le budget MEDA était, pour la
période 1995-1999, de 3,4 milliards d’euros. Pour la période
2000-2006, le budget est de 5,3 milliards d’euros. Or, les aides
de MEDA I et II n’ont été, plus ou moins, que de la moitié des
sommes prévues. Le démarrage du programme a été très lent.
C’est ainsi que cette PEV semble de plus en
plus ambiguë pour les pays méditerranéens, non seulement du
point de vue des réformes requises de ces pays, mais aussi en
termes de la liste des priorités imposée par l’UE dans le plan
d’actions. Le rapport Femise met l’accent sur le fait que la
différentiation entre ce qui est annoncé comme « actions » et ce
que l’opinion définit communément comme « buts » est plutôt
obscure. Dans de nombreux cas, le plan d’actions utilise action
comme synonyme de but sans calendrier défini, ni moyens de
réalisation. « Pourquoi est-ce l’UE qui met des priorités pour
chaque pays avec la carotte ? Et de quelle carotte s’agit-il ?
Il semble que l’UE ne le sache pas encore. Pour un pays comme
l’Egypte, la priorité numéro 1 est le chômage, or aucune des
priorités précisées par l’UE ne l’a mentionnée. On ne voit
qu’une liste de priorités trop vague », critique Ghoneim.
Ibtessam Zayed