Avec
le long métrage Dounia, qui aborde l’excision en Egypte, la
réalisatrice libanaise Jocelyne Saab a frappé fort depuis sa
diffusion, en 2005, dans le cadre du Festival du cinéma du Caire.
Débat, incompréhension, colère … un véritable tollé secoue
encore une fois la scène artistique depuis l’annonce de la
sortie du film en salle il y a quinze jours suite au report de
sa projection jusqu’à nouvel ordre.
La raison du délai, du moins celle qui a été
annoncée officiellement, est comme suit : la réalisatrice, étant
étrangère, est censée payer la somme de 20 000 dollars à l’Union
égyptienne des syndicats afin de pouvoir projeter le film en
salle.
Pour sa part, la réalisatrice a refusé de
payer, disant que « cette condition sine qua non » n’est qu’un
prétexte pour entraver la sortie du film, déjà diffusé sans
problème en Palestine. Elle a été encore plus loin, faisant
allusion au fait que le film serait la proie d’un « complot ».
La Société arabe, responsable de sa
distribution en Egypte, a refusé également de verser la somme
susmentionnée, en dépit de la large campagne publicitaire
qu’elle avait déjà lancée au profit de la fiction en question et
de l’album renfermant les chansons du film, interprétées par
Mohamad Mounir. « Notre société a déjà payé 70 000 L.E. à la
douane pour faire entrer les copies du film, et en tant que
distributeurs, nous n’avons pas à payer ce que la productrice
doit régler aux parties concernées », affirme Abdel-Guélil
Hassan, attaché de presse de la société de distribution.
Les fans du chanteur Mohamad Mounir,
principal interprète masculin, avaient manifesté la semaine
dernière devant quelques salles de cinéma au Caire, pour «
exprimer leur refus quant à l’interdiction du film ». Omar Al-Minyawi,
fondateur du Groupe des fans de Mohamad Mounir sur Internet,
s’indigne : « Nous attendions le film impatiemment depuis sa
projection il y a un an au Festival du film du Caire. Nous
sommes choqués que son interdiction relève de causes
bureaucratiques ».
Même son de cloche chez certains critiques
qui ont trouvé dans cette décision « un chantage de la part de
l’Union égyptienne des syndicats artistiques afin de gagner une
poignée de dollars ». Achraf Sobhi réitère : « Ce sont ces
mesures abusives qui font fuir les cinéastes étrangers, qui
préfèrent tourner, coproduire et diffuser leurs films ailleurs,
notamment dans le Maghreb ».
De son côté, Al-Sayed Radi, président de
l’Union des syndicats artistiques, souligne que « ce sont des
procédures officielles que l’Union impose aux producteurs et
créateurs étrangers. Ne pas payer ladite somme rend la
projection impossible ».
A travers l’histoire de la jeune danseuse
Dounia (interprétée par la comédienne, aujourd’hui voilée,
Hanane Tork), le film s’attaque à la censure sociale, à la
tradition de l’excision des filles et au rapport homme-femme. Il
ne se contente pas de dénoncer cette pratique barbare, mais
attire aussi l’attention sur une autre excision plus large,
celle du monde intellectuel arabe qui, par conformisme ou par
peur, voile sa propre histoire et se replie sur ses tabous.
Yasser Moheb