Elle se sent enfin libre. Cela faisait quatre
mois qu’elle était enfermée dans les studios pour jouer dans les
deux feuilletons à succès, Mon père, l’accusé et Une Femme
saïdie, de ce mois de Ramadan. « Jouer simultanément dans deux
feuilletons qui demandent un investissement physique différent
et des préparations intensives a épuisé toute mon énergie »,
avoue la comédienne. En tout cas, c’est un pari gagné ! Ses
rôles dans les deux feuilletons ont été une réussite. « J’ai
travaillé profondément les rôles que j’ai incarnés pour en
exhiber les particularités et les contours, au jour le jour,
pendant le tournage. Cela les a modifiés foncièrement et a plu à
l’audience ».
En prenant de l’âge, elle se sent mûre pour
interpréter le rôle de mère, pour lequel sa propre mère a été
encensée, abandonnant ceux de la vamp ou de la femme fatale. «
Il faut du courage pour changer de registre. Contrairement au
cinéma, la télévision m’attribue des rôles radicalement opposés
à ceux que je maîtrise, m’ouvrant l’opportunité de déployer des
ressources jusqu’ici insoupçonnées », explique Maali.
Née au Caire, sous le patronyme Maali
Abdallah Al-Minyawi, elle a savouré une enfance paisible dans
une plénitude certaine. « Comme tous les gosses des années 1950,
sans télé ni souci », commente-t-elle. Elle a hérité la passion
de l’art de sa mère, Amal Zayed, qui a gravé dans nos mémoires
le fameux rôle d’Amina, mère passive et épouse docile de Si Al-Sayed
dans la trilogie de Naguib Mahfouz. Comme elle a copié l’humour
grinçant de sa tante Gamalat Zayed, célèbre comédienne dans les
années 1950 et 60. En fait, la comédie est une affaire de
famille qui s’inscrit dans une quête assidue de proximité et de
complaisance avec le public.
Ainsi, dès sa tendre enfance, elle a les yeux
rivés sur les caméras, et son talent inné joue en sa faveur.
Après le lycée, elle intègre la faculté des beaux-arts, mais a
une passion pour l’action. Elle décide alors de passer quatre
autres années d’études à l’Institut des arts théâtraux. Et
rapidement, en deuxième année, elle interprète un deuxième rôle
dans un documentaire. Elle doit cependant sa carrière de
comédienne au concours du hasard. En 1978, Maali est au
restaurant avec des amies. Un homme assez ferme mais souriant
entre dans l’établissement, l’aperçoit et se dirige vers elle.
Il n’était autre que le réalisateur Nour Al-Demerdach. Une fois
les présentations faites, il lui attribue le rôle d’une jeune
mère dans un film qu’il tourne. Récemment débarquée dans le
monde prestigieux du cinéma, elle fait appel à ses propres
connaissances pour réussir le premier essai dans ce film. « La
volonté, l’amour maternel, les sensations de découragement, j’ai
déjà vu cela et je m’en suis inspirée pour jouer le rôle ». Les
essais convainquent l’équipe de casting et Maali devient Safiya
dans le film Wa daa al-omr ya waladi (la vie a filé, mon fils,
1978). Sa carrière s’amorce ainsi dans ce film, où elle
s’affirme aux côtés d’une figure légendaire du cinéma égyptien
de l’époque, Farid Chawqi, dont le jeu a rehaussé la valeur de
l’œuvre. Dès sa sortie dans les salles en 1979, la critique et
le public louent son arrivée dans le monde du spectacle « dans
un rôle qui s’est incrusté royalement dans l’imaginaire des
spectateurs ».
Les dés ainsi jetés, elle revoit sa
trajectoire par le filtre de la vedette qu’elle est devenue. «
La chance est nécessaire, mais elle ne dispense pas de la
nécessité de travailler le talent pour atteindre le succès »,
dit-elle. Lorsqu’on lui demande pourquoi elle a choisi cette
voie artistique, sa réponse est aussi spontanée que naturelle. «
Peut-être à cause de l’influence de ma mère. Quand j’étais
enfant, je m’imaginais déjà actrice. C’est pourquoi après le
lycée, j’ai décidé immédiatement d’étudier les arts. Après mon
diplôme, je suis passée à la pratique. A cette époque, j’ai été
frappée d’un complexe en voyant la taille de guêpe et l’allure
de toutes ces miss et mannequins qui jouaient dans les films.
Puis après le tournage de mes trois premiers films, j’ai eu
confiance dans ma capacité à rejoindre officiellement la grande
famille du cinéma ».
Forte de cette assurance et de son cachet
particulier, elle décroche son premier rôle majeur à la
télévision, celui de Fatma dans la télésérie Domoue fi oyoune
waqéha (Des larmes aux yeux insolents) avec la star Adel Imam.
Elle y campe le rôle de l’épouse d’un espion égyptien à
Tel-Aviv, Gomaa Al-Chawane, qui perd la vue à la suite d’un raid
pendant la guerre entre l’Egypte et Israël. Si, désormais, la
télévision la courtise, lui offrant sa seconde chance dans le
feuilleton Aélat Al-Doghri (la famille Al-Doghri) et Domoue fi
oyoune waqéha, l’actrice reconnaît qu’il est difficile de forcer
les portes du cinéma avec des choix esthétiques définis « Je
n’avais pas encore vraiment le choix de mes rôles. Je jouais
souvent des filles séduisantes ou de jeunes épouses opprimées,
dans le cas où elles promettaient d’évoluer sur le plan
psychologique et social. Cependant, j’aspire à interpréter, un
jour, un rôle de PDG par exemple ou de femme politique ! ».
C’est dans le film Imraä motamaréda (femme
rebelle, 1986) qu’elle incarne une schizophrène meurtrière,
donnant un coup d’envoi à l’image de jeune fille douce et pure,
qu’elle n’a de cesse de jouer dès lors. Toutefois, elle alterne
les rôles comiques et dramatiques, mais ce sont les années 1990
qui lui offriront ses meilleurs rôles au cinéma. Dans Al-Sarkha
(le cri), Al-Mottahama (l’accusée) et Al-Mokalama al-qatéla (le
coup de fil assassin), elle laisse apparaître sa fragilité sans
renoncer pourtant à cette pudeur que l’on a souvent prise, à
tort, pour de la froideur.
Elle représente à l’écran, comme à la réalité,
une certaine forme d’art tout en subtilité, en ambivalence et en
rupture avec le style régnant à l’époque. Ce faisant, elle
obtient le rôle principal le plus parfait, qui scelle sa
carrière avec le succès, dans le film Esteghassa men al-alam al-akhar
(appel au secours du monde infernal).
Son film suivant est une œuvre puissante qui
produit un choc : une jeune femme, incomprise par son mari,
plonge peu à peu dans le traumatisme qui la conduit à changer de
sexe. « Après Al-Chaqqa men haq al-zawga (l’épouse a droit à
l’appartement), j’ai interprété le rôle d’un homme dans le film
Al-Sada al-régal (Messieurs), qui m’a valu le prix
d’interprétation féminine au Festival de l’Association du film
en 1987 ».
Un trait saillant domine dans son œuvre,
celui de toujours vouloir renverser l’ancien ordre établi dans
la façon de présenter les personnages acquis à la modernité qui
sied à la génération actuelle, et provoque des issues
salvatrices. Pour Maali Zayed, on n’apprend pas à être comédien,
donc on ne s’improvise pas comédien. Selon elle, la comédie est
un art qui colle à la peau. Le talent est alors inné à l’homme.
« Quand je joue un rôle, je fais beaucoup de recherche, je
travaille le personnage afin de donner le meilleur de moi-même.
Car un personnage peut être joué par deux personnes avec des
résultats différents ».
Parlant de sa vie privée, Maali dit : « Ma
vie privée dépend de ma vie professionnelle ».
Après Karima Moukhtar et Aziza Helmi, on
dirait volontiers qu’elle peut devenir par excellence l’une des
nouvelles mamans de l’écran. Ce qui ne l’empêche pas d’avoir le
regard impénétrable des stars et ce rien de glacé qui fige son
image dans le temps. Mais une bouffée d’émotion, ce rose qui lui
monte si souvent aux joues, ne cesse de la trahir.
Sa vie chaotique, cascade de rencontres
inespérées, de merveilleux succès et d’échecs cuisants, la
plongeait tour à tour dans l’euphorie la plus exaltante ou la
dépression la plus profonde. Hypersensibilité ou acharnement du
sort ? « Ma vie est une série de crises et de succès, de spleen
et de joie, mais l’essentiel c’est que je n’ai jamais décidé de
cesser de m’en réjouir », exprime-t-elle. Des crises, elle
décante celles qul’ont conduites à des peines de prison avec
sursis, pour ses rôles « osés » selon la censure dans les films
Lel hob qessa akhira (une dernière histoire d’amour) avec Yéhia
Al-Fakharani et Aboul-Dahab avec Ahmad Zaki.
Plusieurs articles et critiques virulents,
reconnus infondés, sur les méfaits qu’elle aurait commis dans sa
jeunesse, avaient atténué l’aura qu’elle a connu au cinéma et à
la télévision. Blessée mais tenace, Maali relève le défi et
sacrifie davantage toute sa vie à sa carrière artistique. Elle
confie : « Je me sens à l’aise sur les plateaux et sur scène
parce que c’est le seul moment où j’oublie mes maux et la
laideur du monde. En fait, être sur scène est pour moi un moment
d’inégalable bonheur ». Sa vie privée ne prend sens que dans un
investissement permanent dans le travail.
Forte de cette expérience, elle enchaîne de
nombreuses pièces de théâtre. Passionnée et curieuse, elle se
plaît à arpenter les différents domaines du spectacle vivant :
théâtre, chant, danse …
Et c’est avec cette ouverture d’esprit, cette
envie d’apprendre, de connaître, qu’elle se donne corps et âme à
la peinture qu’elle a étudiée, comme à l’interprétation.
Elle considère la création artistique comme
un outil de métamorphose du monde et d’accès à la justice. Elle
met volontiers ses capacités créatrices au service de l’art
scénique en prenant en charge la conception, la mise en scène et
l’interprétation de spectacles traitant des sujets relatifs à la
condition de la femme, à l’amour et aux pouvoirs.
« Je joue ce que je peins, et je peins ce que
je joue, conclut-elle. Sa plume pour intérioriser ses peines,
ses souffrances. Ses tableaux pour les partager avec les autres.
« Quelque chose excède, qui est de l’ordre de la sensibilité
intérieure, qui cherche à s’extérioriser. Pour moi, la peinture
n’est pas une chose à laquelle j’ai pensé préalablement. Elle
m’est venue très naturellement », explique Maali.
Derrière ce front lisse, si réfléchi,
s’affirme un caractère tenace de conquérante, celui d’une femme
qui sait ce qu’elle veut et mène sa carrière de comédienne avec
une rigueur rare. Elle ne cesse de rêver pour mieux travailler.
« J’ai joué dans un court métrage, récemment,
le rôle d’une femme dans un couple. L’histoire est assez
classique. Les scénarios se ressemblent et sont peu gratifiants.
Je déplore le manque d’innovation créatrice. Pour me détacher de
la grisaille, je prépare une nouvelle exposition de peinture ».
En cherchant à faire vibrer d’autres cordes à son arc, elle fait
scintiller une fontaine d’espoir.
Yasser Moheb