Orhan Pamuk est sans doute un grand écrivain
qui occupe une place de choix, que le monde entier a reconnue,
bien avant qu’il ne devienne un ardent défenseur des droits des
Arméniens en Turquie. Ses romans dont les titres sont noyés dans
les couleurs —intentionnellement ou pas — ont été traduits en
différentes langues, y compris en arabe. Les plus célèbres
étaient Mon nom est Rouge, Le Livre noir, et La Citadelle
blanche. Plus récemment, Pamuk est devenu un défenseur des
droits historiques des Arméniens. Il a confirmé qu’un grand
nombre d’entre eux a été exterminé pendant la première guerre
mondiale. D’ailleurs, c’était un sujet soulevé depuis la chute
de l’Empire ottoman qui a fait l’objet de nombreux livres et
œuvres artistiques dont le dernier était le film Ararat, tiré du
nom de la montagne des Arméniens en Turquie. Ce film a raflé de
nombreux prix dans des festivals internationaux.
Le fait qu’un écrivain du poids de
Pamuk épouse une cause pareille n’a pas manqué de susciter les
réserves des autorités turques. Surtout que cette question est
soulevée dans les sociétés européennes et utilisée comme moyen
d’empêcher l’adhésion à l’Union européenne de la Turquie,
accusée de violation des droits de l’homme et d’extermination
ethnique.
D’aucuns estiment que la Turquie n’est pas
qualifiée pour se joindre à la famille européenne, car elle a
réagi comme les autorités des pays du tiers-monde : au lieu de
reconnaître que les Arméniens ont fait l’objet de meurtres sous
l’Empire ottoman et de présenter des excuses, le gouvernement
turc a préféré opter pour la voie facile, celle de démentir les
faits historiques pour éviter les problèmes. Ainsi, Pamuk s’est
trouvé du jour au lendemain un ennemi de l’Etat et a été déféré
devant la justice, accusé de « porter atteinte à l’identité
turque ». Ce procès a soulevé un grand intérêt international
mais a été finalement abandonné pour des raisons de procédures.
En même temps se sont accrues les pressions
exercées par la communauté arménienne en France, forte d’un peu
moins d’un demi-million de personnes, mais dont l’influence est
grande. Des candidats à la présidentielle de 2007, tel Nicolas
Sarkozy, y ont trouvé une occasion de gagner l’électorat
arménien. Ainsi, le projet de loi incriminant la négation du
génocide arménien s’est frayé un chemin vers le Parlement à
l’instar des lois relatives à l’holocauste. Le projet a réussi à
obtenir la majorité requise, bien que ceci ne signifie pas que
la loi sera nécessairement adoptée puisqu’elle doit être
approuvée par le Sénat français.
Le vote à l’Assemblée nationale de ce projet
de loi a déclenché la colère des milieux turcs et une
manifestation a été organisée devant le consulat français à
Istanbul. Le gouvernement turc a, de son côté, exprimé son
mécontentement, soulignant que la France devait se rappeler
d’abord son histoire sanglante en Algérie avant d’incriminer
celle des autres.
Pamuk fait partie de ces écrivains qui ne
croient pas à l’utilisation de la littérature à des fins
politiques. D’ailleurs, aucun de ses romans n’a de coloration
politique. Mais pour reprendre ses termes, sa position
internationale lui a imposé de défendre la question des droits
de l’homme en Turquie. Pamuk a estimé qu’il pouvait servir ce
dossier particulièrement plus que d’autres écrivains turcs
spécialisés dans les écrits politiques mais qui n’ont pas la
même renommée internationale. Ainsi, Pamuk a défendu les
Arméniens dans le cadre de sa défense des droits de l’homme et
de la liberté d’expression en Turquie.
Orhan Pamuk ne cherchait pas, en défendant
les Arméniens et en parlant de la tragédie dont ils ont fait
l’objet, à empêcher l’adhésion de la Turquie à l’Union
européenne. Au contraire, Pamuk est l’un des ardents défenseurs
de l’adhésion de la Turquie à l’Union européenne, et estime que,
pour ce faire, il doit défendre les causes des droits de l’homme.
Pour lui, cela commence par la reconnaissance des violations de
ces droits qui ont eu lieu dans le passé et d’y présenter des
excuses.
Les circonstances ont voulu qu’apparaisse un
lien entre l’obtention par Pamuk du prix Nobel de littérature et
la campagne contre la Turquie en France actuellement. Comme si
Pamuk a donné raison à ceux qui prennent plaisir à chercher à
tort des raisons politiques derrière l’attribution du prix
Nobel. Mais les tentatives de lier le prix à des considérations
politiques dénotent un regard limité. Le comité Nobel n’a aucune
relation avec le Parlement français ni avec la communauté
arménienne en France. Il n’a aucune position non plus quant à
l’adhésion de la Turquie à l’Union européenne.
D’un autre côté, Orhan Pamuk, le défenseur
des droits arméniens, n’a pas apprécié la campagne française
organisée contre la Turquie et a refusé catégoriquement le
projet de loi voté par le Parlement français. Il a déclaré à cet
égard que « la liberté d’expression est une découverte française
et cette loi est en contradiction avec la culture de la liberté
d’expression ».
C’est l’habitude de certains de transformer
les acquis nationaux en un semblant de complots cachés dans
lesquels le lauréat qui a apporté la gloire à son pays devient
un traître à ses causes. Si cela se passe aujourd’hui en Turquie,
il est monnaie courante dans le monde arabe .