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 Semaine du 25 au 31 octobre 2006, numéro 633

 

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Opinion

 La gifle du Nobel

Mohamed Salmawy

Le jour où il a été annoncé que le grand romancier turc Orhan Pamuk avait remporté le prix Nobel de littérature, le Parlement français votait une proposition de loi réprimant la négation du caractère « génocidaire » des massacres d’Arméniens en Turquie. C’est comme si Ankara avait reçu deux gifles.

Orhan Pamuk est sans doute un grand écrivain qui occupe une place de choix, que le monde entier a reconnue, bien avant qu’il ne devienne un ardent défenseur des droits des Arméniens en Turquie. Ses romans dont les titres sont noyés dans les couleurs —intentionnellement ou pas — ont été traduits en différentes langues, y compris en arabe. Les plus célèbres étaient Mon nom est Rouge, Le Livre noir, et La Citadelle blanche. Plus récemment, Pamuk est devenu un défenseur des droits historiques des Arméniens. Il a confirmé qu’un grand nombre d’entre eux a été exterminé pendant la première guerre mondiale. D’ailleurs, c’était un sujet soulevé depuis la chute de l’Empire ottoman qui a fait l’objet de nombreux livres et œuvres artistiques dont le dernier était le film Ararat, tiré du nom de la montagne des Arméniens en Turquie. Ce film a raflé de nombreux prix dans des festivals internationaux.

 Le fait qu’un écrivain du poids de Pamuk épouse une cause pareille n’a pas manqué de susciter les réserves des autorités turques. Surtout que cette question est soulevée dans les sociétés européennes et utilisée comme moyen d’empêcher l’adhésion à l’Union européenne de la Turquie, accusée de violation des droits de l’homme et d’extermination ethnique.

D’aucuns estiment que la Turquie n’est pas qualifiée pour se joindre à la famille européenne, car elle a réagi comme les autorités des pays du tiers-monde : au lieu de reconnaître que les Arméniens ont fait l’objet de meurtres sous l’Empire ottoman et de présenter des excuses, le gouvernement turc a préféré opter pour la voie facile, celle de démentir les faits historiques pour éviter les problèmes. Ainsi, Pamuk s’est trouvé du jour au lendemain un ennemi de l’Etat et a été déféré devant la justice, accusé de « porter atteinte à l’identité turque ». Ce procès a soulevé un grand intérêt international mais a été finalement abandonné pour des raisons de procédures.

En même temps se sont accrues les pressions exercées par la communauté arménienne en France, forte d’un peu moins d’un demi-million de personnes, mais dont l’influence est grande. Des candidats à la présidentielle de 2007, tel Nicolas Sarkozy, y ont trouvé une occasion de gagner l’électorat arménien. Ainsi, le projet de loi incriminant la négation du génocide arménien s’est frayé un chemin vers le Parlement à l’instar des lois relatives à l’holocauste. Le projet a réussi à obtenir la majorité requise, bien que ceci ne signifie pas que la loi sera nécessairement adoptée puisqu’elle doit être approuvée par le Sénat français.

Le vote à l’Assemblée nationale de ce projet de loi a déclenché la colère des milieux turcs et une manifestation a été organisée devant le consulat français à Istanbul. Le gouvernement turc a, de son côté, exprimé son mécontentement, soulignant que la France devait se rappeler d’abord son histoire sanglante en Algérie avant d’incriminer celle des autres.

Pamuk fait partie de ces écrivains qui ne croient pas à l’utilisation de la littérature à des fins politiques. D’ailleurs, aucun de ses romans n’a de coloration politique. Mais pour reprendre ses termes, sa position internationale lui a imposé de défendre la question des droits de l’homme en Turquie. Pamuk a estimé qu’il pouvait servir ce dossier particulièrement plus que d’autres écrivains turcs spécialisés dans les écrits politiques mais qui n’ont pas la même renommée internationale. Ainsi, Pamuk a défendu les Arméniens dans le cadre de sa défense des droits de l’homme et de la liberté d’expression en Turquie.

Orhan Pamuk ne cherchait pas, en défendant les Arméniens et en parlant de la tragédie dont ils ont fait l’objet, à empêcher l’adhésion de la Turquie à l’Union européenne. Au contraire, Pamuk est l’un des ardents défenseurs de l’adhésion de la Turquie à l’Union européenne, et estime que, pour ce faire, il doit défendre les causes des droits de l’homme. Pour lui, cela commence par la reconnaissance des violations de ces droits qui ont eu lieu dans le passé et d’y présenter des excuses.

Les circonstances ont voulu qu’apparaisse un lien entre l’obtention par Pamuk du prix Nobel de littérature et la campagne contre la Turquie en France actuellement. Comme si Pamuk a donné raison à ceux qui prennent plaisir à chercher à tort des raisons politiques derrière l’attribution du prix Nobel. Mais les tentatives de lier le prix à des considérations politiques dénotent un regard limité. Le comité Nobel n’a aucune relation avec le Parlement français ni avec la communauté arménienne en France. Il n’a aucune position non plus quant à l’adhésion de la Turquie à l’Union européenne.

D’un autre côté, Orhan Pamuk, le défenseur des droits arméniens, n’a pas apprécié la campagne française organisée contre la Turquie et a refusé catégoriquement le projet de loi voté par le Parlement français. Il a déclaré à cet égard que « la liberté d’expression est une découverte française et cette loi est en contradiction avec la culture de la liberté d’expression ».

C’est l’habitude de certains de transformer les acquis nationaux en un semblant de complots cachés dans lesquels le lauréat qui a apporté la gloire à son pays devient un traître à ses causes. Si cela se passe aujourd’hui en Turquie, il est monnaie courante dans le monde arabe .

 

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