Dans une énième tentative de mettre un terme
à l’effusion de sang en Iraq, 29 dignitaires religieux chiites
et sunnites, réunis à l’initiative de l’Organisation de la
Conférence Islamique (OCI) dans le premier lieu saint de l’islam,
La Mecque, ont signé vendredi un texte intitulé « Document de La
Mecque ». Le document en dix points souligne notamment la
nécessité de sauvegarder les biens, le sang et l’honneur du
musulman, les lieux de culte des musulmans et des non musulmans
et l’union nationale islamique. Le texte appelle, en outre, à la
libération des innocents enlevés et des otages musulmans ou non-musulmans
et à permettre aux personnes déplacées de réintégrer leur lieu
d’origine. Le document appelle aussi à soutenir tous les efforts
et toutes les initiatives visant à réaliser l’union nationale,
la sécurité et la paix en Iraq. Il souligne enfin la nécessité
pour les sunnites et les chiites d’unifier leurs rangs en vue de
l’indépendance de l’Iraq et de son intégrité territoriale.
Traduisant la détermination des dignitaires
religieux chiites à sauver leur pays, un dirigeant chiite,
cheikh Yassine Al-Moussawi, a pressé les pays voisins de l’Iraq
de l’aider à surmonter ses difficultés au lieu de lui « exporter
des terroristes » : « Il est important que nos frères, qui nous
ont fourni des voitures piégées et du terrorisme pendant quatre
ans, veuillent maintenant nous aider à arrêter l’effusion de
sang », a-t-il dit.
Selon les analystes, l’appel solennel
d’oulémas iraqiens à l’arrêt des violences en Iraq risque de
rester lettre morte, en raison de la mise à l’écart des groupes
rebelles et l’absence à la réunion de dignitaires religieux de
premier plan. A titre d’exemple, le grand ayatollah Ali Sistani,
figure emblématique des chiites, majoritaires en Iraq, n’était
ni présent ni représenté. Il en est de même pour le dirigeant
radical chiite, Moqtada Sadr, à la tête de l’Armée du Mahdi
soupçonnée de jouer un rôle de premier plan dans les violences
intercommunutaires actuelles, qui n’a pas non plus participé à
la rencontre. « Un tel document demeurera de l’encre sur papier.
Il ne dépasse pas un engagement éthique ou moral. Les dirigeants
présents à La Mecque sont les plus lucides, les plus soucieux de
mettre fin au bain de sang en Iraq, mais ils ne peuvent rien
faire pour arrêter ces massacres puisque les plus importants
seigneurs de guerre qui détiennent effectivement les armes, et à
leur tête Moqtada Sadr, n’y étaient pas représentés », affirme
le Dr Mohamad Abdel-Salam, expert au Centre d’Etudes Politiques
et Stratégiques (CEPS) d’Al-Ahram, ajoutant que l’absence de
l’ayatollah Ali Sistani ou même d’un représentant de cette
figure emblématique des chiites et de Moqtada Sadr est très
significative.
Partageant le même avis, Abdel-Bari Atwane,
rédacteur en chef du quotidien arabe basé à Londres Al-Qods al-arabi,
prévoit que cet appel connaîtra le même sort que celui lancé en
novembre dernier par la conférence du Caire, sous l’égide de la
Ligue arabe. « Les Arabes ne pourront rien pour l’Iraq parce
qu’ils veulent guérir des maladies incurables par des prières,
des psalmodies et des talismans, à la manière des derviches »,
ajoute-t-il.
Prenant à contre-pied ces avis, le secrétaire
général de l’OCI, Ekmeleddin Ihsanglu, a défendu l’initiative de
La Mecque. « L’OCI n’a pas de baguette magique. Ni l’OCI, ni
aucune autre partie n’ont un pouvoir sur les consciences des
gens », a déclaré M. Ihsanglu.
Ramadan meurtrier
En dépit des efforts déployés par les
participants à la réunion de La Mecque, l’escalade des violences
confessionnelles se poursuit de plus belle en Iraq, où le mois
de Ramadan a été particulièrement meurtrier. « Chez les
seigneurs de guerre musulmans, le mois de Ramadan est le mois du
djihad (guerre sainte). Aussi, augmentent-ils leurs attaques, en
ce mois sacré, de 20 à 25 % », explique le Dr Abdel-Salam.
Samedi et dimanche, la violence a redoublé dans le pays avec des
attentats qui ont tué 25 civils, au moment où le président
américain George W. Bush consultait ses généraux face à la
situation alarmante dans ce pays. Parallèlement, des
affrontements ont opposé des miliciens chiites radicaux de
Moqtada Sadr à la police iraqienne à Saouira, au sud-est de
Bagdad, faisant trois morts, au lendemain de heurts similaires à
Al-Amara, plus au sud, qui ont coûté la vie à 24 personnes.
« Nous avons échoué à endiguer la vague de
violence qui ensanglante le pays. Nous devons reconsidérer notre
stratégie à Bagdad car même l’arrivée de nouveaux renforts n’a
pu empêcher ce regain de violence », ont reconnu plusieurs
responsables militaires américains, avouant que le nombre de
morts s’était élevé à 75 parmi les soldats américains durant ce
mois-ci, ce qui fait du mois de Ramadan, le mois le plus mortel
depuis l’offensive américaine contre l’Iraq il y a deux ans.
Samedi, le président George W. Bush a eu des consultations avec
ses commandants militaires sur sa stratégie en Iraq. Ces
consultations interviennent à un moment où se multiplient les
appels à un changement de stratégie en Iraq et moins de trois
semaines avant les élections parlementaires du 7 novembre, lors
desquelles l’opposition démocrate espère prendre le contrôle du
Congrès. M. Bush est donc de plus en plus pressé, y compris par
des membres de son parti, de changer de cap en Iraq.
Maha Al-Cherbini