EAU. Un projet de
loi prévoit l’installation de compteurs individuels en plus d’une carte de
recharge prépayée pour limiter la consommation excessive. De quoi bouleverser
les mauvaises habitudes de gaspillage.
Consommation à la carte
« Le nettoyage des peaux et de
la laine nécessite énormément d’eau. Chaque jour, nous faisons le même travail
avec la même quantité d’eau, sinon plus. Notre facture mensuelle d’eau ne cesse
d’augmenter. Je paie entre 500 et 600 L.E. par mois pour la consommation d’eau
», confie Abdel-Réhim, tanneur. Non loin de lui, le propriétaire d’un café
asperge la rue à grande eau pour avoir de la fraîcheur et faire disparaître la
poussière. Et le jardinier qui s’occupe de l’espace vert public arrose les
plantes et le gazon avec un tuyau, laissant souvent l’eau s’écouler dans le
vide. Dans la blanchisserie qui se trouve sur le trottoir d’en face, deux
employés lavent tapis et descentes de lits dans la cour en se servant d’eau à
profusion. Au premier étage d’un immeuble, Hamed inonde généreusement ses
plantes, et sa femme, Saniya, ne se gêne pas, laissant son robinet ouvert le
temps d’aller dans la salle de bain pour actionner sa machine à laver. Dans une
des ruelles du quartier, on peut voir un trou d’où jaillit une eau limpide sans
que personne ne s’en soucie. Sans compter les filets d’eau qui coulent
constamment dans la mosquée à l’heure des ablutions des fidèles. Et même dans
les écoles et les institutions, où l’on ne fait pas du tout cas de l’eau qui
coule dans le vide. Ces scènes illustrent à quel point les Egyptiens attachent
peu d’importance à la valeur de l’eau.
Alors qu’il y a un gaspillage
d’eau à Sour Magra Al-Oyoune et dans bien d’autres zones, Sayeda Zeinab, le
quartier mitoyen, ainsi que Madinet Nasr, Moqattam, Hadaëq Al-Maadi, Dar
Al-Salam, Bassatine, Darrassa, Al-Azhar et Gamaliya ne cessent de subir des
coupures d’eau. Ces régions ont été quotidiennement alimentées en eau potable
par rotation, six heures, durant une quinzaine de jours. Les habitants de ces
banlieues vivent constamment sous la menace et le risque de ne trouver aucune
goutte d’eau pour étancher leur soif. C’est ainsi que le saqqa (vendeur d’eau)
a fait son apparition, vendant le jerricane d’eau à 7 L.E.
Alors que la part en mètres
cubes par habitant est en constante régression du fait de l’explosion
démographique, les citoyens, inconscients, continuent de consommer autant
d’eau. Selon les derniers chiffres de l’Organisme de l’eau potable, le
gaspillage d’eau coûte 7,5 millions de L.E. quotidiennement.
Mais il semble que ceux qui ont
pris l’habitude de laisser couler leur robinet dans le vide vont devoir bientôt
apprendre à rationner leur consommation pour ne pas avoir à payer une facture
salée. Car dorénavant, il faut s’attendre à n’importe quel moment à une coupure
d’eau parce que la carte de recharge prépayée est terminée. Et pas de panique,
car quelqu’un viendra aviser le consommateur 48 heures à l’avance et avant de
couper l’eau du réseau d’approvisionnement automatiquement et non pas à
l’improviste comme cela arrive de plus en plus souvent. Ce n’est pas une
blague, mais un projet déjà appliqué dans certaines villes côtières et que le
gouvernement vise à étendre à la capitale.
« Le but de ce projet étant non
seulement de limiter une mauvaise utilisation de l’eau, mais aussi d’offrir un
service de bonne qualité, de garantir un entretien régulier des réseaux, de
fournir de l’eau potable aux villages qui en sont privés et surtout de délivrer
des factures selon la consommation de chaque citoyen ainsi que de régler le
problème des plaintes émanant de beaucoup de citoyens à cause des factures
salées en eau », explique un haut responsable, le Dr Abdel-Qawi Khalifa,
président de la Holding de l’eau potable.
Un coût élevé
Selon lui, ce phénomène de
gaspillage s’est répandu en raison du fait que les Egyptiens ne savent pas que
ce liquide précieux coûte beaucoup d’argent à l’Etat pour devenir ainsi. Cette
eau potable est une marchandise comme les autres. Elle nécessite des
investissements en traitement et en canalisations. « L’Etat subventionne l’eau
et l’a donc toujours facturée à un prix dérisoire, ce qui rend les citoyens
indifférents à sa valeur. Alors qu’à l’étranger, toute arrivée d’eau est
équipée d’un compteur. L’eau potable est vendue à 23 piastres le mètre cube,
mais coûte réellement à l’Etat une livre. La différence, c’est lui qui
l’assume. Si chacun payait le prix réel de chaque mètre cube d’eau consommée,
le gaspillage disparaîtrait », estime-t-il. Le Dr Abdel-Qawi assure que la
Société des eaux a lancé un appel d’offres pour la fabrication de compteurs
d’eau sur lesquels seront adaptées des cartes de recharge. Le citoyen achètera
à l’avance un nombre de mètres cubes selon ses besoins en eau. « Des cartes
évaluées à des prix différents (comme le portable) et distribuées par des
centres de services des consommateurs dans différentes antennes de la
République », souligne-t-il tout en ajoutant que le prix des compteurs, évalué
à 1 500 L.E., est à l’étude pour diminuer son coût afin de correspondre aux
budgets des différentes couches sociales.
Et si chaque citoyen installait
son propre compteur, il y aurait moins d’injustice car ce qui se passe
aujourd’hui, c’est que chaque immeuble est doté d’un compteur commun. « Avec le
système actuel, nous payons autant qu’une famille composée de sept personnes,
alors que nous sommes deux à la maison et notre consommation en eau est réduite
par rapport au reste des habitants de l’immeuble », dit Hassan, un locataire,
tout en confiant qu’il est d’accord avec le nouveau système, mais trouve le
prix du compteur un peu trop cher. « J’aimerais que l’Etat nous aide en
fournissant ces compteurs gratuitement. Quant à l’histoire de la carte de
recharge, je la trouve aberrante, car on peut très bien bloquer son portable
lorsqu’on n’a plus d’argent, mais pas se priver d’eau, car elle est aussi
vitale que l’air que l’on respire ». Or, si Hassan approuve plus ou moins ce
projet, la majorité des citoyens n’arrivent pas à croire qu’une telle chose
puisse être appliquée en Egypte. « Le Nil est-il en train de tarir au point que
le gouvernement de Nazif, épris par tout ce qui est électronique, désire aussi
privatiser le secteur des eaux ? », s’interroge Abdallah, un gérant de café. Ce
dernier avait pris connaissance du projet en lisant un journal et a été
surpris, quelques jours plus tard, de lire un appel d’offres sur un quotidien
pour la fabrication des compteurs électroniques d’eau. « Il semble que le
projet est bien sérieux et que l’eau va devenir une marchandise rare »,
ajoute-t-il.
D’autres citoyens pensent que le
gouvernement, en voulant cesser de subventionner beaucoup de services, s’est
lancé dans une politique de libéralisation sauvage. Et seule la population en
paie toujours le prix. « Il ne leur reste plus qu’à privatiser l’être humain. Notre
gouvernement ne cesse de nous soumettre à des tests de patience et d’endurance.
Longue file devant les boulangeries, plus de carte d’approvisionnement en
perspective, factures de téléphone, d’électricité, de scolarité trop élevées et
voilà que l’eau va figurer sur cette liste, alors que les salaires des citoyens
n’ont pas bougé depuis longtemps », réplique un autre citoyen en colère.
En fait, ce nouveau système
prévu par l’Etat a fait l’objet d’un débat houleux, créant ainsi des
inquiétudes chez les citoyens, qui ont peur qu’il ne leur soit imposé de force.
« Certaines constructions anarchiques utilisent l’eau sans avoir installé de
compteur et c’est le cas aussi de certains magasins. Pourquoi ne pas tester ce
système d’abord sur ceux qui possèdent des commerces tels que restaurants,
cafétérias, et même les institutions publiques qui consomment beaucoup d’eau. Et
par la suite, le généraliser pour tout le monde », propose un fonctionnaire.
Samir, un propriétaire de
blanchisserie, exprime son désarroi. « Le service des eaux veut nous faire
endosser l’entière responsabilité du gaspillage. Mais nous ne sommes pas la
seule cause du problème. Est-ce notre faute si les réseaux de distribution
d’eau sont en mauvais état ? Pourquoi les services concernés ne réparent-ils
pas les canalisations d’eau qui sont également à l’origine d’un important
gaspillage ? », s’interroge-t-il tout en lançant à ses serveurs de veiller à ne
plus laisser les robinets couler sans arrêt et de n’utiliser l’eau qu’en
petites quantités. Cet homme, qui a souffert de la dernière coupure dans le
quartier de Madinet Nasr, connaît à présent la valeur de l’eau pour avoir fermé
sa blanchisserie pendant quelques jours.
Il a même vérifié tous les
robinets et chasses d’eau pour s’assurer qu’il n’y a aucune fuite, car il vient
de lire qu’un écoulement goutte à goutte équivaut à plus de 4 000 litres d’eau
par an. Samir a compris que s’il ne respectait pas certaines règles, il serait
forcé de changer d’activité, car il n’est pas prêt à verser tout ce qu’il gagne
pour une facture d’eau .
Chahinaz Gheith
Une pénurie croissante
Le gaspillage de l’eau en Egypte a atteint des proportions inquiétantes. La part en m3 par habitant est en constante régression du fait de l’explosion démographique. Elle est passée de 2 600 m3 en 1950 à 900 m3 en 1997 et à 500 m3 en 2005.
Les pertes sont évaluées à 11,5 millions de mètres cubes par jour, alors que l’Organisme de l’eau du Caire produit 15,5 millions de mètres cubes d’eau potable par jour. D’après les responsables de l’Organisme de l’eau et des égouts, le service d’eau potable souffre d’un déficit de 14 milliards de L.E. « Plusieurs projets sont en suspens à cause du manque de moyens financiers. Par exemple, 240 villages du Delta et de la Haute-Egypte sont privés de réseaux d’égouts et d’eau potable. Pour installer ces stations, nous avons besoin d’un investissement de 23 milliards de L.E. », explique un responsable à l’Organisme de l’eau, tout en ajoutant que les réseaux de distribution d’eau sont en mauvais état, qu’ils n’ont pas été remplacés depuis 40 ans et que 30 % des canalisations doivent être modernisées. Leur capacité maximale est évaluée à 4 millions de m3, or, elles absorbent le triple de cette quantité. Conséquence : la perte d’environ 30 % de l’eau distribuée, alors qu’en temps normal, les pertes ne devraient jamais dépasser les 5 %.
Les administrations gouvernementales gaspillent à elles seules environ 25 millions de m3 d’eau par mois (soit 40 % du gaspillage mensuel) en raison de la négligence et du mauvais entretien des systèmes de distribution.
Le prix du m3 d’eau est passé, en 2004, de 13 à 23 piastres, soit une augmentation de 76,9 %.
Le Dr Fatma Al-Gohari, écologiste au Centre national des recherches, souligne que 95 % de l’eau potable en Egypte provient du Nil et que le quota de l’Egypte des eaux des pays riverains du fleuve est estimé à 55 milliards m3 par an. Mais aujourd’hui, avec la baisse graduelle du niveau des eaux et l’utilisation croissante des eaux du Nil, en aval du lac Victoria, au Soudan, en Ethiopie, en Egypte, etc., la situation devient de plus en plus critique. Selon elle, la guerre de l’eau aura bien lieu. Toutes les études prouvent que cette ressource va se raréfier considérablement au cours des prochaines décennies, et que les pays en développement seront les premiers touchés.
Plus la demande augmente, plus l’eau devient l’enjeu de conflits. Des millions de personnes dans le monde souffrent déjà à cause du manque d’eau. Et à moins de changer totalement notre manière de voir et de gérer cette ressource, les dégâts seront énormes, tant pour la planète que pour ses habitants.
D’après une étude de l’Agence caritative Tervande pour le secours et le développement, un grave problème d’eau potable va se poser dans l’avenir. L’agence, dont le siège est en Angleterre, met en garde contre le fait que les deux tiers des habitants de la planète pourraient souffrir d’une pénurie d’ici 2025. Et l’on risque de voir apparaître des « réfugiés de l’eau ». Il s’agit de millions d’hommes qui seront contraints de quitter leur pays à la recherche d’eau potable. L’étude souligne que la quantité d’eau dans le monde ne peut plus satisfaire les besoins grandissants des peuples, d’autant plus que la consommation a été multipliée par 6 entre 1990 et 1995 .