Al-Ahram Hebdo,Société | Consommation à la carte
  Président Salah Al-Ghamry
 
Rédacteur en chef Mohamed Salmawy
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 Semaine du 18 au 24 Octobre 2006, numéro 632

 

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Société

EAU. Un projet de loi prévoit l’installation de compteurs individuels en plus d’une carte de recharge prépayée pour limiter la consommation excessive. De quoi bouleverser les mauvaises habitudes de gaspillage.

Consommation à la carte

« Le nettoyage des peaux et de la laine nécessite énormément d’eau. Chaque jour, nous faisons le même travail avec la même quantité d’eau, sinon plus. Notre facture mensuelle d’eau ne cesse d’augmenter. Je paie entre 500 et 600 L.E. par mois pour la consommation d’eau », confie Abdel-Réhim, tanneur. Non loin de lui, le propriétaire d’un café asperge la rue à grande eau pour avoir de la fraîcheur et faire disparaître la poussière. Et le jardinier qui s’occupe de l’espace vert public arrose les plantes et le gazon avec un tuyau, laissant souvent l’eau s’écouler dans le vide. Dans la blanchisserie qui se trouve sur le trottoir d’en face, deux employés lavent tapis et descentes de lits dans la cour en se servant d’eau à profusion. Au premier étage d’un immeuble, Hamed inonde généreusement ses plantes, et sa femme, Saniya, ne se gêne pas, laissant son robinet ouvert le temps d’aller dans la salle de bain pour actionner sa machine à laver. Dans une des ruelles du quartier, on peut voir un trou d’où jaillit une eau limpide sans que personne ne s’en soucie. Sans compter les filets d’eau qui coulent constamment dans la mosquée à l’heure des ablutions des fidèles. Et même dans les écoles et les institutions, où l’on ne fait pas du tout cas de l’eau qui coule dans le vide. Ces scènes illustrent à quel point les Egyptiens attachent peu d’importance à la valeur de l’eau.

Alors qu’il y a un gaspillage d’eau à Sour Magra Al-Oyoune et dans bien d’autres zones, Sayeda Zeinab, le quartier mitoyen, ainsi que Madinet Nasr, Moqattam, Hadaëq Al-Maadi, Dar Al-Salam, Bassatine, Darrassa, Al-Azhar et Gamaliya ne cessent de subir des coupures d’eau. Ces régions ont été quotidiennement alimentées en eau potable par rotation, six heures, durant une quinzaine de jours. Les habitants de ces banlieues vivent constamment sous la menace et le risque de ne trouver aucune goutte d’eau pour étancher leur soif. C’est ainsi que le saqqa (vendeur d’eau) a fait son apparition, vendant le jerricane d’eau à 7 L.E.

Alors que la part en mètres cubes par habitant est en constante régression du fait de l’explosion démographique, les citoyens, inconscients, continuent de consommer autant d’eau. Selon les derniers chiffres de l’Organisme de l’eau potable, le gaspillage d’eau coûte 7,5 millions de L.E. quotidiennement.

Mais il semble que ceux qui ont pris l’habitude de laisser couler leur robinet dans le vide vont devoir bientôt apprendre à rationner leur consommation pour ne pas avoir à payer une facture salée. Car dorénavant, il faut s’attendre à n’importe quel moment à une coupure d’eau parce que la carte de recharge prépayée est terminée. Et pas de panique, car quelqu’un viendra aviser le consommateur 48 heures à l’avance et avant de couper l’eau du réseau d’approvisionnement automatiquement et non pas à l’improviste comme cela arrive de plus en plus souvent. Ce n’est pas une blague, mais un projet déjà appliqué dans certaines villes côtières et que le gouvernement vise à étendre à la capitale.

« Le but de ce projet étant non seulement de limiter une mauvaise utilisation de l’eau, mais aussi d’offrir un service de bonne qualité, de garantir un entretien régulier des réseaux, de fournir de l’eau potable aux villages qui en sont privés et surtout de délivrer des factures selon la consommation de chaque citoyen ainsi que de régler le problème des plaintes émanant de beaucoup de citoyens à cause des factures salées en eau », explique un haut responsable, le Dr Abdel-Qawi Khalifa, président de la Holding de l’eau potable.  

Un coût élevé

Selon lui, ce phénomène de gaspillage s’est répandu en raison du fait que les Egyptiens ne savent pas que ce liquide précieux coûte beaucoup d’argent à l’Etat pour devenir ainsi. Cette eau potable est une marchandise comme les autres. Elle nécessite des investissements en traitement et en canalisations. « L’Etat subventionne l’eau et l’a donc toujours facturée à un prix dérisoire, ce qui rend les citoyens indifférents à sa valeur. Alors qu’à l’étranger, toute arrivée d’eau est équipée d’un compteur. L’eau potable est vendue à 23 piastres le mètre cube, mais coûte réellement à l’Etat une livre. La différence, c’est lui qui l’assume. Si chacun payait le prix réel de chaque mètre cube d’eau consommée, le gaspillage disparaîtrait », estime-t-il. Le Dr Abdel-Qawi assure que la Société des eaux a lancé un appel d’offres pour la fabrication de compteurs d’eau sur lesquels seront adaptées des cartes de recharge. Le citoyen achètera à l’avance un nombre de mètres cubes selon ses besoins en eau. « Des cartes évaluées à des prix différents (comme le portable) et distribuées par des centres de services des consommateurs dans différentes antennes de la République », souligne-t-il tout en ajoutant que le prix des compteurs, évalué à 1 500 L.E., est à l’étude pour diminuer son coût afin de correspondre aux budgets des différentes couches sociales.

Et si chaque citoyen installait son propre compteur, il y aurait moins d’injustice car ce qui se passe aujourd’hui, c’est que chaque immeuble est doté d’un compteur commun. « Avec le système actuel, nous payons autant qu’une famille composée de sept personnes, alors que nous sommes deux à la maison et notre consommation en eau est réduite par rapport au reste des habitants de l’immeuble », dit Hassan, un locataire, tout en confiant qu’il est d’accord avec le nouveau système, mais trouve le prix du compteur un peu trop cher. « J’aimerais que l’Etat nous aide en fournissant ces compteurs gratuitement. Quant à l’histoire de la carte de recharge, je la trouve aberrante, car on peut très bien bloquer son portable lorsqu’on n’a plus d’argent, mais pas se priver d’eau, car elle est aussi vitale que l’air que l’on respire ». Or, si Hassan approuve plus ou moins ce projet, la majorité des citoyens n’arrivent pas à croire qu’une telle chose puisse être appliquée en Egypte. « Le Nil est-il en train de tarir au point que le gouvernement de Nazif, épris par tout ce qui est électronique, désire aussi privatiser le secteur des eaux ? », s’interroge Abdallah, un gérant de café. Ce dernier avait pris connaissance du projet en lisant un journal et a été surpris, quelques jours plus tard, de lire un appel d’offres sur un quotidien pour la fabrication des compteurs électroniques d’eau. « Il semble que le projet est bien sérieux et que l’eau va devenir une marchandise rare », ajoute-t-il.

D’autres citoyens pensent que le gouvernement, en voulant cesser de subventionner beaucoup de services, s’est lancé dans une politique de libéralisation sauvage. Et seule la population en paie toujours le prix. « Il ne leur reste plus qu’à privatiser l’être humain. Notre gouvernement ne cesse de nous soumettre à des tests de patience et d’endurance. Longue file devant les boulangeries, plus de carte d’approvisionnement en perspective, factures de téléphone, d’électricité, de scolarité trop élevées et voilà que l’eau va figurer sur cette liste, alors que les salaires des citoyens n’ont pas bougé depuis longtemps », réplique un autre citoyen en colère.

En fait, ce nouveau système prévu par l’Etat a fait l’objet d’un débat houleux, créant ainsi des inquiétudes chez les citoyens, qui ont peur qu’il ne leur soit imposé de force. « Certaines constructions anarchiques utilisent l’eau sans avoir installé de compteur et c’est le cas aussi de certains magasins. Pourquoi ne pas tester ce système d’abord sur ceux qui possèdent des commerces tels que restaurants, cafétérias, et même les institutions publiques qui consomment beaucoup d’eau. Et par la suite, le généraliser pour tout le monde », propose un fonctionnaire.

Samir, un propriétaire de blanchisserie, exprime son désarroi. « Le service des eaux veut nous faire endosser l’entière responsabilité du gaspillage. Mais nous ne sommes pas la seule cause du problème. Est-ce notre faute si les réseaux de distribution d’eau sont en mauvais état ? Pourquoi les services concernés ne réparent-ils pas les canalisations d’eau qui sont également à l’origine d’un important gaspillage ? », s’interroge-t-il tout en lançant à ses serveurs de veiller à ne plus laisser les robinets couler sans arrêt et de n’utiliser l’eau qu’en petites quantités. Cet homme, qui a souffert de la dernière coupure dans le quartier de Madinet Nasr, connaît à présent la valeur de l’eau pour avoir fermé sa blanchisserie pendant quelques jours.

Il a même vérifié tous les robinets et chasses d’eau pour s’assurer qu’il n’y a aucune fuite, car il vient de lire qu’un écoulement goutte à goutte équivaut à plus de 4 000 litres d’eau par an. Samir a compris que s’il ne respectait pas certaines règles, il serait forcé de changer d’activité, car il n’est pas prêt à verser tout ce qu’il gagne pour une facture d’eau .

Chahinaz Gheith 

Une pénurie croissante

 Le gaspillage de l’eau en Egypte a atteint des proportions inquiétantes. La part en m3 par habitant est en constante régression du fait de l’explosion démographique. Elle est passée de 2 600 m3 en 1950 à 900 m3 en 1997 et à 500 m3 en 2005.

Les pertes sont évaluées à 11,5 millions de mètres cubes par jour, alors que l’Organisme de l’eau du Caire produit 15,5 millions de mètres cubes d’eau potable par jour. D’après les responsables de l’Organisme de l’eau et des égouts, le service d’eau potable souffre d’un déficit de 14 milliards de L.E. « Plusieurs projets sont en suspens à cause du manque de moyens financiers. Par exemple, 240 villages du Delta et de la Haute-Egypte sont privés de réseaux d’égouts et d’eau potable. Pour installer ces stations, nous avons besoin d’un investissement de 23 milliards de L.E. », explique un responsable à l’Organisme de l’eau, tout en ajoutant que les réseaux de distribution d’eau sont en mauvais état, qu’ils n’ont pas été remplacés depuis 40 ans et que 30 % des canalisations doivent être modernisées. Leur capacité maximale est évaluée à 4 millions de m3, or, elles absorbent le triple de cette quantité. Conséquence : la perte d’environ 30 % de l’eau distribuée, alors qu’en temps normal, les pertes ne devraient jamais dépasser les 5 %.

Les administrations gouvernementales gaspillent à elles seules environ 25 millions de m3 d’eau par mois (soit 40 % du gaspillage mensuel) en raison de la négligence et du mauvais entretien des systèmes de distribution.

Le prix du m3 d’eau est passé, en 2004, de 13 à 23 piastres, soit une augmentation de 76,9 %.

Le Dr Fatma Al-Gohari, écologiste au Centre national des recherches, souligne que 95 % de l’eau potable en Egypte provient du Nil et que le quota de l’Egypte des eaux des pays riverains du fleuve est estimé à 55 milliards m3 par an. Mais aujourd’hui, avec la baisse graduelle du niveau des eaux et l’utilisation croissante des eaux du Nil, en aval du lac Victoria, au Soudan, en Ethiopie, en Egypte, etc., la situation devient de plus en plus critique. Selon elle, la guerre de l’eau aura bien lieu. Toutes les études prouvent que cette ressource va se raréfier considérablement au cours des prochaines décennies, et que les pays en développement seront les premiers touchés.

Plus la demande augmente, plus l’eau devient l’enjeu de conflits. Des millions de personnes dans le monde souffrent déjà à cause du manque d’eau. Et à moins de changer totalement notre manière de voir et de gérer cette ressource, les dégâts seront énormes, tant pour la planète que pour ses habitants.

D’après une étude de l’Agence caritative Tervande pour le secours et le développement, un grave problème d’eau potable va se poser dans l’avenir. L’agence, dont le siège est en Angleterre, met en garde contre le fait que les deux tiers des habitants de la planète pourraient souffrir d’une pénurie d’ici 2025. Et l’on risque de voir apparaître des « réfugiés de l’eau ». Il s’agit de millions d’hommes qui seront contraints de quitter leur pays à la recherche d’eau potable. L’étude souligne que la quantité d’eau dans le monde ne peut plus satisfaire les besoins grandissants des peuples, d’autant plus que la consommation a été multipliée par 6 entre 1990 et 1995

 

 




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