Al-Ahram Hebdo, Opinion | Mohamad Al-Sayed Saïd,  La bombe de la Corée du Nord
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 Semaine du 18 au 24 Octobre 2006, numéro 632

 

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Opinion

La bombe de la Corée du Nord

Mohamad Al-Sayed Saïd
Politologue

L’Administration Bush parviendra à mobiliser le Conseil de sécurité pour imposer des sanctions économiques et politiques à la Corée du Nord. Pourquoi ? A cause d’une petite expérience atomique effectuée quelque part dans un quelconque sous-sol ! Ces sanctions relèvent en fait de l’absurde, car nous parlons ici de la Corée, un Etat et une société quasi-fermée. La Corée du Nord ne se livre pas à des échanges commerciaux, n’accepte pas les investissements étrangers, ne conclut pas d’accords d’achats d’ordre technologique, ses responsables politiques ne voyagent à l’extérieur sauf exceptions rarissimes. Ils ne traitent avec la planète que pour le strict minimum et notamment depuis la mort de son ex-dirigeant Kim Il Sung. Seuls les pays amis ou alliés ont droit à leur bénédiction. Cependant, les éventuelles sanctions priveraient ce pays de certains avantages dont il bénéficie de la part de la Chine ou de la Corée du Sud. Il est difficile, en revanche, de prévoir d’autres répercussions qui pourraient, le cas échéant, affecter certaines décisions stratégiques et politiques.

Avec un pays à l’instar de la Corée du Nord qui est considéré comme inhabituel dans le système international, il semble que la seule voie pour le convaincre de suspendre son programme nucléaire militaire est la méthode Bill Clinton. La méthode Clinton consistait à apaiser les craintes et à tenter d’intégrer ce pays dans l’ordre mondial en lui procurant le soutien et l’assistance dont il avait besoin, surtout en matière de nourriture et d’énergie. A contrario de l’administration actuelle qui, elle, a fait plutôt le choix d’une stratégie sans doute plus radicale. Elle a supposé que la Corée du Nord et Cuba étaient exposés au démantèlement et à la chute à cause d’une structure interne jugée fragile à l’instar de l’Union soviétique et le reste des pays de l’Europe de l’Est. Ceci en plus des conflits et autres fissures politiques qui ont marqué les années 1990, notamment en Corée du Nord. L’Administration Bush fils a procédé à resserrer l’étau politique et économique sur la Corée du Nord pour hâter cette chute qu’elle a longuement attendue, surtout à la suite des informations pour le moins alarmantes concernant les famines au début de cette décennie. Bush a pris l’initiative d’attaquer le pays en le classant parmi « l’axe du mal » lors de son discours de 2001. En conséquence, il a renoncé à l’accord conclu entre Clinton et Pyongyang en 1994.

Pour un régime politique dont les origines remontent au contexte de la lutte nationale menée contre l’agression et l’occupation japonaise à la fin du XIXe siècle et au début du XXe, sans oublier la guerre féroce contre les Etats-Unis en 1950, la peur de l’agression étrangère représente ici la clé pour comprendre sa psychologie politique. A cause du souvenir amer de la guerre de 1950 (la guerre de Corée) qui a été dirigée sous le drapeau des Etats-Unis, Pyongyang ne peut qu’être méfiant à l’égard de cette superpuissance. Lorsque le président Bush a lancé son offensive intensifiée sur la Corée du Nord, il était logique que les observateurs conscients de l’état d’esprit et de la psychologie des Coréens prévoient que la Corée du Nord entreprendrait des mesures immédiates. A commencer par se protéger de la menace américaine et tenter ultérieurement d’obtenir quelque chose en contrepartie de la suspension de son programme nucléaire et le démantèlement de son entrepôt d’armes atomiques. Bush a multiplié les menaces, s’adressant à un pays où la peur se trouve ancrée dans le patrimoine historique et dans la mémoire nationale collective. Cette phobie a été aggravée avec le long isolement que ce pays s’est imposé, sans oublier les tensions qui perdurent avec son autre moitié : la Corée du Sud, dépendante politiquement des Etats-Unis et dont les forces atomique sont protégées. Pour ces raisons, le Parti démocrate fait assumer à Bush la responsabilité d’avoir poussé Pyongyang à reprendre son programme nucléaire militaire en tournant le dos aux négociations à 6 qui visent à le convaincre de mettre fin au programme sans  garanties défensives exigées par les Etats-Unis.

 

L’isolement

La Corée du Nord semble être un cas exceptionnel à cause des craintes sécuritaires profondes qu’elle ressent, et l’acuité de l’isolement intellectuel et politique qu’elle s’impose. Dans un tel contexte, rien d’étonnant, en effet, que les connaissances que possède la Corée du Nord du reste du monde qui l’entoure soient assez restreintes et que ses interprétations des événements qui animent la scène internationale se fassent à partir d’une perspective strictement individuelle. Ceci nous fait penser aux romans et aux films qui racontent l’histoire de ces personnages qui se sont cachés pour survivre durant la seconde guerre mondiale dans des bunkers pendant des années. Ces personnages de romans, qui ont perdu tout et toute relation avec le monde extérieur, ont-ils su que cette guerre a pris fin il y a plus de 60 ans ? Ainsi, le thème de ces œuvres est le retour de ces personnages coupés, un temps de la réalité, et leur prise de conscience que leur univers avait disparu au profit d’un monde nouveau témoin quant à lui d’une multitude d’événements et surtout d’une nouvelle réalité. Mais il existe une autre problématique qui préoccupe d’autres personnes qui ont interagi avec les événements mondiaux et qui n’ont pas eu recours aux abris souterrains, il s’agit ici de savoir si véritablement le monde a changé. Cette problématique doit son essence à la certitude qu’il y avait, sans doute, de réelles possibilités pour introduire un changement fondamental dans la structure des relations internationales. Mais la vérité est que la guerre continue quelles que soient ses appellations. La Corée du Nord s’est isolée du reste du monde, c’est pourquoi le coût de briser le monopole nucléaire et les décisions américaines constitue pour elle une équation nulle.

La Corée du Nord pourrait être un cas exceptionnel, mais pas rare. Surtout si nous regardons la chose à partir du prisme et de la vision des peuples arabes et du peuple palestinien à juste titre. Après environ 60 ans, les Palestiniens n’ont toujours pas regagné leur patrie qu’ils ont été obligés de quitter. Ils n’ont toujours pas obtenu leurs droits les plus élémentaires. Ils continuent de souffrir. Le problème dans ce cas précis réside dans l’absence de la justice et du droit international. D’ailleurs, les superpuissances ne se préoccupent pas toujours de la justice, elles imposent leurs lois et leurs règles aux peuples opprimés. Ces derniers doivent se soumettre à leurs politiques musclées et à leurs sanctions imposées. La Corée du Nord, la Palestine, les Arabes en général, ou l’Iran subissent actuellement ce système. Celui d’une Administration américaine qui a encouragé toutes formes de discrimination et s’est lancée dans des guerres inutiles avec pour unique enjeu ses propres intérêts. Le comportement quotidien de cette administration arrogante et atteinte par le virus de la guerre est ce qui justifie les appréhensions des peuples et leur sentiment de menace. Ceci s’applique ouvertement sur le cas du système de non-prolifération. Par exemple, les pays du club nucléaire, comme le confirment les experts, ne respectent pas leurs engagements dans l’accord de non-prolifération. Tout ce qui les intéresse, c’est de protéger leur monopole en armes nucléaires. Donc, on peut comprendre en quelque sorte l’enthousiasme de la Chine quant à imposer des sanctions à la Corée du Nord. La Chine est prête à tolérer certains pays ayant développé effectivement des armes nucléaires contrairement au système de la non-prolifération nucléaire alors qu’elle pourchasse d’autres pour les mêmes raisons.

Cette injustice peut retomber sur l’Iran dans un avenir proche et le priver de l’occasion de développer son arsenal. Tout le monde sait que c’est une question de temps avant que le système de non-prolifération ne se fissure, surtout au Moyen-Orient. Dans cette région du monde, l’unique superpuissance adopte une politique d’une extrême sévérité pour protéger Israël et la soutenir inconditionnellement.

 

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