La bombe de la Corée du Nord
Mohamad Al-Sayed Saïd
Politologue
L’Administration
Bush parviendra à mobiliser le Conseil de sécurité pour
imposer des sanctions économiques et politiques à la Corée du
Nord. Pourquoi ? A cause d’une petite expérience atomique
effectuée quelque part dans un quelconque sous-sol ! Ces
sanctions relèvent en fait de l’absurde, car nous parlons ici
de la Corée, un Etat et une société quasi-fermée. La Corée du
Nord ne se livre pas à des échanges commerciaux, n’accepte pas
les investissements étrangers, ne conclut pas d’accords
d’achats d’ordre technologique, ses responsables politiques ne
voyagent à l’extérieur sauf exceptions rarissimes. Ils ne
traitent avec la planète que pour le strict minimum et
notamment depuis la mort de son ex-dirigeant Kim Il Sung.
Seuls les pays amis ou alliés ont droit à leur bénédiction.
Cependant, les éventuelles sanctions priveraient ce pays de
certains avantages dont il bénéficie de la part de la Chine ou
de la Corée du Sud. Il est difficile, en revanche, de prévoir
d’autres répercussions qui pourraient, le cas échéant,
affecter certaines décisions stratégiques et politiques.
Avec un pays à l’instar de la Corée du Nord qui est considéré
comme inhabituel dans le système international, il semble que
la seule voie pour le convaincre de suspendre son programme
nucléaire militaire est la méthode Bill Clinton. La méthode
Clinton consistait à apaiser les craintes et à tenter
d’intégrer ce pays dans l’ordre mondial en lui procurant le
soutien et l’assistance dont il avait besoin, surtout en
matière de nourriture et d’énergie. A contrario de
l’administration actuelle qui, elle, a fait plutôt le choix
d’une stratégie sans doute plus radicale. Elle a supposé que
la Corée du Nord et Cuba étaient exposés au démantèlement et à
la chute à cause d’une structure interne jugée fragile à
l’instar de l’Union soviétique et le reste des pays de
l’Europe de l’Est. Ceci en plus des conflits et autres
fissures politiques qui ont marqué les années 1990, notamment
en Corée du Nord. L’Administration Bush fils a procédé à
resserrer l’étau politique et économique sur la Corée du Nord
pour hâter cette chute qu’elle a longuement attendue, surtout
à la suite des informations pour le moins alarmantes
concernant les famines au début de cette décennie. Bush a pris
l’initiative d’attaquer le pays en le classant parmi « l’axe
du mal » lors de son discours de 2001. En conséquence, il a
renoncé à l’accord conclu entre Clinton et Pyongyang en 1994.
Pour un régime politique dont les origines remontent au
contexte de la lutte nationale menée contre l’agression et
l’occupation japonaise à la fin du XIXe siècle et au début du
XXe, sans oublier la guerre féroce contre les Etats-Unis en
1950, la peur de l’agression étrangère représente ici la clé
pour comprendre sa psychologie politique. A cause du souvenir
amer de la guerre de 1950 (la guerre de Corée) qui a été
dirigée sous le drapeau des Etats-Unis, Pyongyang ne peut
qu’être méfiant à l’égard de cette superpuissance. Lorsque le
président Bush a lancé son offensive intensifiée sur la Corée
du Nord, il était logique que les observateurs conscients de
l’état d’esprit et de la psychologie des Coréens prévoient que
la Corée du Nord entreprendrait des mesures immédiates. A
commencer par se protéger de la menace américaine et tenter
ultérieurement d’obtenir quelque chose en contrepartie de la
suspension de son programme nucléaire et le démantèlement de
son entrepôt d’armes atomiques. Bush a multiplié les menaces,
s’adressant à un pays où la peur se trouve ancrée dans le
patrimoine historique et dans la mémoire nationale collective.
Cette phobie a été aggravée avec le long isolement que ce pays
s’est imposé, sans oublier les tensions qui perdurent avec son
autre moitié : la Corée du Sud, dépendante politiquement des
Etats-Unis et dont les forces atomique sont protégées. Pour
ces raisons, le Parti démocrate fait assumer à Bush la
responsabilité d’avoir poussé Pyongyang à reprendre son
programme nucléaire militaire en tournant le dos aux
négociations à 6 qui visent à le convaincre de mettre fin au
programme sans garanties défensives exigées par les
Etats-Unis.
L’isolement
La Corée du Nord semble être un cas exceptionnel à cause des
craintes sécuritaires profondes qu’elle ressent, et l’acuité
de l’isolement intellectuel et politique qu’elle s’impose.
Dans un tel contexte, rien d’étonnant, en effet, que les
connaissances que possède la Corée du Nord du reste du monde
qui l’entoure soient assez restreintes et que ses
interprétations des événements qui animent la scène
internationale se fassent à partir d’une perspective
strictement individuelle. Ceci nous fait penser aux romans et
aux films qui racontent l’histoire de ces personnages qui se
sont cachés pour survivre durant la seconde guerre mondiale
dans des bunkers pendant des années. Ces personnages de
romans, qui ont perdu tout et toute relation avec le monde
extérieur, ont-ils su que cette guerre a pris fin il y a plus
de 60 ans ? Ainsi, le thème de ces œuvres est le retour de ces
personnages coupés, un temps de la réalité, et leur prise de
conscience que leur univers avait disparu au profit d’un monde
nouveau témoin quant à lui d’une multitude d’événements et
surtout d’une nouvelle réalité. Mais il existe une autre
problématique qui préoccupe d’autres personnes qui ont
interagi avec les événements mondiaux et qui n’ont pas eu
recours aux abris souterrains, il s’agit ici de savoir si
véritablement le monde a changé. Cette problématique doit son
essence à la certitude qu’il y avait, sans doute, de réelles
possibilités pour introduire un changement fondamental dans la
structure des relations internationales. Mais la vérité est
que la guerre continue quelles que soient ses appellations. La
Corée du Nord s’est isolée du reste du monde, c’est pourquoi
le coût de briser le monopole nucléaire et les décisions
américaines constitue pour elle une équation nulle.
La Corée du Nord pourrait être un cas exceptionnel, mais pas
rare. Surtout si nous regardons la chose à partir du prisme et
de la vision des peuples arabes et du peuple palestinien à
juste titre. Après environ 60 ans, les Palestiniens n’ont
toujours pas regagné leur patrie qu’ils ont été obligés de
quitter. Ils n’ont toujours pas obtenu leurs droits les plus
élémentaires. Ils continuent de souffrir. Le problème dans ce
cas précis réside dans l’absence de la justice et du droit
international. D’ailleurs, les superpuissances ne se
préoccupent pas toujours de la justice, elles imposent leurs
lois et leurs règles aux peuples opprimés. Ces derniers
doivent se soumettre à leurs politiques musclées et à leurs
sanctions imposées. La Corée du Nord, la Palestine, les Arabes
en général, ou l’Iran subissent actuellement ce système. Celui
d’une Administration américaine qui a encouragé toutes formes
de discrimination et s’est lancée dans des guerres inutiles
avec pour unique enjeu ses propres intérêts. Le comportement
quotidien de cette administration arrogante et atteinte par le
virus de la guerre est ce qui justifie les appréhensions des
peuples et leur sentiment de menace. Ceci s’applique
ouvertement sur le cas du système de non-prolifération. Par
exemple, les pays du club nucléaire, comme le confirment les
experts, ne respectent pas leurs engagements dans l’accord de
non-prolifération. Tout ce qui les intéresse, c’est de
protéger leur monopole en armes nucléaires. Donc, on peut
comprendre en quelque sorte l’enthousiasme de la Chine quant à
imposer des sanctions à la Corée du Nord. La Chine est prête à
tolérer certains pays ayant développé effectivement des armes
nucléaires contrairement au système de la non-prolifération
nucléaire alors qu’elle pourchasse d’autres pour les mêmes
raisons.
Cette injustice peut retomber sur l’Iran dans un avenir proche
et le priver de l’occasion de développer son arsenal. Tout le
monde sait que c’est une question de temps avant que le
système de non-prolifération ne se fissure, surtout au
Moyen-Orient. Dans cette région du monde, l’unique
superpuissance adopte une politique d’une extrême sévérité
pour protéger Israël et la soutenir inconditionnellement.