Al-Ahram Hebdo,Nulle part ailleurs | Chez la sainte dame
  Président Salah Al-Ghamry
 
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 Semaine du 18 au 24 Octobre 2006, numéro 632

 

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Nulle part ailleurs

Traditions. Bien que la visite des mosquées et mausolées des saints soit une tradition critiquée par les éléments les plus orthodoxes de l’islam, elle semble être bien ancrée dans l’esprit de l’Egyptien. Sayeda Néfissa est une sainte, dont la mosquée est prisée par les fidèles, pour de nombreuses raisons. Visite sacrée.

Chez la sainte dame

Allah, Allah … répète la foule avec dévotion derrière le cheikh dans le cercle de zikr pendant que la voix du muezzin s’élève, teintant le lieu d’une atmosphère de piété. Et c’est ainsi, tous les dimanches après la prière du asr, que la mosquée de Sayeda Néfissa, située au Caire, plonge dans un mysticisme religieux pour commémorer sa sainte. Une tradition que les Egyptiens célèbrent depuis 1 200 ans. Là, ils sont prêts à claquer des sous pour avoir la bénédiction de l’une des saintes patronnes du Caire. Selon les chiffres avancés par le ministère des Waqfs en 2003, la somme versée annuellement par les Egyptiens dans les fonds de noudour (zakat) varie entre 6 et 7 millions de L.E. Sayeda Néfissa vient au second rang parmi 8 autres mosquées qui amassent des dons annuels estimés à un million 250 000 L.E. (outre les bracelets en or, têtes de bétail et quantités de légumes et de fruits, etc.). « L’Egypte compte environ 12 mosquées qui portent les noms des membres de la famille du prophète. Et face à ce grand attachement pour les saints, les Egyptiens ont décidé de consacrer un jour par semaine pour chaque saint. C’est ce qu’on appelle la hadra. La journée consacrée à Sayeda Néfissa est le dimanche, mais parfois aussi le mercredi. Une tradition qui a pu défier le temps », comme l’explique cheikh Hassan, petit-fils d’un des plus anciens prédicateurs de la mosquée. Sur un ton nostalgique, ce dernier suit et répète la poésie du Bordet Al-Bosseiri, composée pour l’amour du prophète. A l’exemple du héros d’un conte, cet homme à la barbe blanche fait partie intégrante du décor du lieu. Les fidèles de la sainte ainsi que les admirateurs du prophète et de sa famille sont au rendez-vous pour écouter les poésies qui font son éloge. « Une simple visite à la mosquée et au mausolée de Sayeda Néfissa durant le mois de Ramadan suffit pour être fasciné ou emporté par cette ambiance envoûtante », dit un habitué du lieu. Là, dans la région de Darb Al-Sébaa, située à quelques mètres du Caire fatimide, l’événement est imposant tant la foule est dense. Prisée par les Egyptiens, la mosquée de Sayeda Néfissa ne cesse d’attirer des fidèles venus des quatre coins de l’Egypte. Qu’ils soient originaires de la Haute-Egypte ou d’Alexandrie, ils visitent aussi son mausolée réputé sacré. Les lumières multicolores qui agrémentent sa voûte et son minaret servent à éclairer la place qui porte son nom, mais aussi à guider les visiteurs et les fidèles. Des tables de charité sont installées à l’entrée de la mosquée, invitant ainsi quiconque de passage à s’attabler pour rompre le jeûne. Des femmes font le tour des tables distribuant des dattes et autres sucreries. Les vendeurs de feux d’artifice, de fleurs et de foul ainsi que les mendiants forment le décor extérieur du lieu.

La grande dame

Sayeda Néfissa est la petite-fille du prophète, née à La Mecque en l’an 145 de l’hégire et décédée en 207. A l’âge de 50 ans, elle s’installe en Egypte où elle y séjourne 15 ans parmi le peuple égyptien. Fille du gouverneur de Médine, la dame se fait distinguer par sa modestie, sa piété, ses mérites et ses vertus. Elle a même fait creuser sa tombe et s’y rendait souvent pour prier. Réputée pour son ascétisme, elle accueillait chez elle l’imam Al-Chaféï, dans un salon religieux et lui débitait les hadiths du prophète. Les murs de sa mosquée racontent les histoires de ses miracles. Celle de cette famille juive formée de 70 membres et qui s’est convertie à l’islam après avoir constaté la guérison miraculeuse d’une de ses filles avec l’eau d’ablution de la Sayeda, ou encore celle de ce masque qu’elle a jeté dans le Nil pour stimuler sa crue qui risquait d’entraîner la population dans la famine. Une réputation qui a rallié le peuple égyptien autour d’elle à tel point que des gens viennent partager avec elle un moment difficile ou lui demander d’exaucer un vœu. Des croyances qui persistent et semblent bien ancrées dans l’esprit des Egyptiens. Les vendeurs et habitants du quartier n’hésitent pas à raconter les histoires de miracles ou « karamates » de la grande dame. « Cet endroit est saint, Sayeda Néfissa chasse de son mausolée quiconque malhonnête ». Un jour, un jeune homme est entré à la mosquée pour consommer de la drogue, il a été fustigé. Un autre, fortuné ayant mauvaise réputation, s’est rendu à la mosquée pour y distribuer de l’argent, il a fait une paralysie. « Tout individu qui a de mauvaises intentions ne sort jamais indemne de chez elle, soit il lui arrive malheur, soit il fait l’objet d’un scandale », explique Sayed Gomaa, garçon de café et qui travaille à la sortie de la mosquée depuis 18 ans. Tant de légendes racontées par les fidèles qui se raccrochent à la sainte dans l’espoir de voir leurs vœux exaucés.

Cheikh Abdel-Metaal, imam d’une mosquée aux Pyramides, résume le point de vue des puristes en matière de rituels religieux. L’idée de demander des choses à un humain sur terre est le plus grand péché qu’un musulman puisse commettre, estime-t-il. Car aucun être humain ne peut faire du bien ou du mal à quiconque sans la volonté de Dieu. La grandeur de l’islam réside dans le fait que seul Dieu peut donner sa bénédiction et n’a pas besoin d’intermédiaire pour exaucer les prières des gens. Il faut savoir faire la distinction entre le respect et la sacralisation, cette dernière va à l’encontre des préceptes de l’islam. D’autres encore suivent des fatwas plus conservatrices, en prohibant la prière dans les mosquées qui renferment des mausolées car c’est une sorte de bénédiction illicite. Pourtant, Sayeda Néfissa demeure la sacro-sainte des Egyptiens.

« La visite de Sayeda Néfissa m’apaise et me donne une dose de spiritualité indispensable à mon bien-être. C’est mon refuge quand je ne me sens pas bien. Dès que je rentre au mausolée, je deviens plus sereine », confie Mariam Mahmoud, étudiante à la faculté de lettres. Cette dernière raconte que des médecins avaient décidé d’amputer sa mère d’un membre, mais qu’après avoir visité Sayeda Néfissa, elle fut guérie. Accompagné de sa petite fille de 5 ans, Mourad, 40 ans, vient de terminer sa prière et s’apprête à sortir de la mosquée. Originaire du gouvernorat de Qéna, en Haute-Egypte, il est venu spécialement pour formuler le vœu de voir sa fille Samah guérir du syndrome qui la fait souffrir. Sur une autre table, un groupe de villageois originaires du gouvernorat de Benha se prépare pour aller visiter son mausolée. « A Chaque fois qu’on reçoit des invités de l’étranger ou d’autres gouvernorats, on les ramène ici », raconte Camélia. Les larmes aux yeux, elle se souvient de son mari, un grand fidèle de la dame : « Le défunt croyait aux karamates de la Sayeda, il disait que toutes les fois qu’il avait touché le mur de son mausolée, les portes s’ouvraient devant lui et les problèmes les plus compliqués étaient résolus ». D’autres encore déposent des cierges, émettent des vœux ou font des prières et n’oublient surtout pas de passer à la caisse des noudours pour y laisser quelques sous.

Une dualité

Selon une sociologue, la religion est bien claire sur la question des visites aux mausolées et chez les Egyptiens, il y a une sorte de dualité entre leurs croyances religieuses et le pouvoir des traditions. Parfois, l’influence de la tradition est bien plus forte que les préceptes de l’islam. C’est ce qui se passe souvent quand il s’agit de la Sayeda. D’autres poussent plus loin, en promulguant leur propre fatwa afin de rendre licites de tels actes. Camélia confie que c’est un moyen de s’approcher de la famille du prophète. « Il existe même des hadiths qui incitent à l’amour de cette famille. Tout le monde n’a pas la chance d’aller visiter la mosquée du prophète à Médine. Se rendre à Sayeda Néfissa est un grand moment pour nous. Il suffit seulement de savoir qu’elle est la petite-fille de notre prophète », dit Maria.

Une dualité entre religion et tradition qui rassemble à la fois ministres, hauts responsables et modestes gens sans compter les stars et les étrangers qui viennent lui rendre visite.

« Sans cortège ni garde du corps, deux anciens ministres de l’Intérieur et de hauts responsables au Parlement et au Conseil consultatif, mais aussi des acteurs bien connus fréquentent la mosquée de Sayeda Néfissa », confie le gargotier installé tout près de la mosquée.

Dans un coin de la mosquée, Hoda, qui vient de terminer sa prière, déballe ses souffrances devant le mausolée. Des larmes coulant sur ses joues, elle parle tout bas, racontant tous ses soucis. Avant de partir, elle n’oublie pas d’allumer un cierge. « Ici, j’ai l’impression d’ouvrir mon cœur à ma mère, à une amie intime ou à un proche. Le fait même de parler me soulage », dit-elle. Siham, qui avait promis d’égorger un mouton si elle tombait enceinte, a tenu à sa promesse après avoir eu son premier bébé. Elle est venue distribuer des sachets de viande aux pauvres gens assis tout près de la porte d’entrée de la mosquée. Ces derniers ayant trouvé une solution pratique à leurs problèmes.

Et que l’on soit une star ou une personne modeste, ayant des tracas ou pleine de reconnaissance pour la Sayeda, ce contraste donne lieu à ce caractère singulier.

Un contraste qui s’observe aussi dans le mariage entre la vie et la mort qui est aussi au rendez-vous. Une fois qu’on sort de ce vacarme, le silence des cimetières, qui entourent la place, domine, annonçant la fin de la visite. C’est ici que les couples viennent pour signer le contrat de mariage signalant le début d’une vie conjugale. Et c’est ici que les proches d’un mort lui font un dernier adieu puisque la mosquée sert aussi pour la prière des funérailles.

Dina Darwich

 




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