Allah,
Allah … répète la foule avec dévotion derrière le cheikh dans le
cercle de zikr pendant que la voix du muezzin s’élève, teintant
le lieu d’une atmosphère de piété. Et c’est ainsi, tous les
dimanches après la prière du asr, que la mosquée de Sayeda
Néfissa, située au Caire, plonge dans un mysticisme religieux
pour commémorer sa sainte. Une tradition que les Egyptiens
célèbrent depuis 1 200 ans. Là, ils sont prêts à claquer des
sous pour avoir la bénédiction de l’une des saintes patronnes du
Caire. Selon les chiffres avancés par le ministère des Waqfs en
2003, la somme versée annuellement par les Egyptiens dans les
fonds de noudour (zakat) varie entre 6 et 7 millions de L.E.
Sayeda Néfissa vient au second rang parmi 8 autres mosquées qui
amassent des dons annuels estimés à un million 250 000 L.E. (outre
les bracelets en or, têtes de bétail et quantités de légumes et
de fruits, etc.). « L’Egypte compte environ 12 mosquées qui
portent les noms des membres de la famille du prophète. Et face
à ce grand attachement pour les saints, les Egyptiens ont décidé
de consacrer un jour par semaine pour chaque saint. C’est ce
qu’on appelle la hadra. La journée consacrée à Sayeda Néfissa
est le dimanche, mais parfois aussi le mercredi. Une tradition
qui a pu défier le temps », comme l’explique cheikh Hassan,
petit-fils d’un des plus anciens prédicateurs de la mosquée. Sur
un ton nostalgique, ce dernier suit et répète la poésie du
Bordet Al-Bosseiri, composée pour l’amour du prophète. A
l’exemple du héros d’un conte, cet homme à la barbe blanche fait
partie intégrante du décor du lieu. Les fidèles de la sainte
ainsi que les admirateurs du prophète et de sa famille sont au
rendez-vous pour écouter les poésies qui font son éloge. « Une
simple visite à la mosquée et au mausolée de Sayeda Néfissa
durant le mois de Ramadan suffit pour être fasciné ou emporté
par cette ambiance envoûtante », dit un habitué du lieu. Là,
dans la région de Darb Al-Sébaa, située à quelques mètres du
Caire fatimide, l’événement est imposant tant la foule est
dense. Prisée par les Egyptiens, la mosquée de Sayeda Néfissa ne
cesse d’attirer des fidèles venus des quatre coins de l’Egypte.
Qu’ils soient originaires de la Haute-Egypte ou d’Alexandrie,
ils visitent aussi son mausolée réputé sacré. Les lumières
multicolores qui agrémentent sa voûte et son minaret servent à
éclairer la place qui porte son nom, mais aussi à guider les
visiteurs et les fidèles. Des tables de charité sont installées
à l’entrée de la mosquée, invitant ainsi quiconque de passage à
s’attabler pour rompre le jeûne. Des femmes font le tour des
tables distribuant des dattes et autres sucreries. Les vendeurs
de feux d’artifice, de fleurs et de foul ainsi que les mendiants
forment le décor extérieur du lieu.
La grande dame
Sayeda Néfissa est la petite-fille du
prophète, née à La Mecque en l’an 145 de l’hégire et décédée en
207. A l’âge de 50 ans, elle s’installe en Egypte où elle y
séjourne 15 ans parmi le peuple égyptien. Fille du gouverneur de
Médine, la dame se fait distinguer par sa modestie, sa piété,
ses mérites et ses vertus. Elle a même fait creuser sa tombe et
s’y rendait souvent pour prier. Réputée pour son ascétisme, elle
accueillait chez elle l’imam Al-Chaféï, dans un salon religieux
et lui débitait les hadiths du prophète. Les murs de sa mosquée
racontent les histoires de ses miracles. Celle de cette famille
juive formée de 70 membres et qui s’est convertie à l’islam
après avoir constaté la guérison miraculeuse d’une de ses filles
avec l’eau d’ablution de la Sayeda, ou encore celle de ce masque
qu’elle a jeté dans le Nil pour stimuler sa crue qui risquait
d’entraîner la population dans la famine. Une réputation qui a
rallié le peuple égyptien autour d’elle à tel point que des gens
viennent partager avec elle un moment difficile ou lui demander
d’exaucer un vœu. Des croyances qui persistent et semblent bien
ancrées dans l’esprit des Egyptiens. Les vendeurs et habitants
du quartier n’hésitent pas à raconter les histoires de miracles
ou « karamates » de la grande dame. « Cet endroit est saint,
Sayeda Néfissa chasse de son mausolée quiconque malhonnête ». Un
jour, un jeune homme est entré à la mosquée pour consommer de la
drogue, il a été fustigé. Un autre, fortuné ayant mauvaise
réputation, s’est rendu à la mosquée pour y distribuer de
l’argent, il a fait une paralysie. « Tout individu qui a de
mauvaises intentions ne sort jamais indemne de chez elle, soit
il lui arrive malheur, soit il fait l’objet d’un scandale »,
explique Sayed Gomaa, garçon de café et qui travaille à la
sortie de la mosquée depuis 18 ans. Tant de légendes racontées
par les fidèles qui se raccrochent à la sainte dans l’espoir de
voir leurs vœux exaucés.
Cheikh Abdel-Metaal, imam d’une mosquée aux
Pyramides, résume le point de vue des puristes en matière de
rituels religieux. L’idée de demander des choses à un humain sur
terre est le plus grand péché qu’un musulman puisse commettre,
estime-t-il. Car aucun être humain ne peut faire du bien ou du
mal à quiconque sans la volonté de Dieu. La grandeur de l’islam
réside dans le fait que seul Dieu peut donner sa bénédiction et
n’a pas besoin d’intermédiaire pour exaucer les prières des gens.
Il faut savoir faire la distinction entre le respect et la
sacralisation, cette dernière va à l’encontre des préceptes de
l’islam. D’autres encore suivent des fatwas plus conservatrices,
en prohibant la prière dans les mosquées qui renferment des
mausolées car c’est une sorte de bénédiction illicite. Pourtant,
Sayeda Néfissa demeure la sacro-sainte des Egyptiens.
« La visite de Sayeda Néfissa m’apaise et me
donne une dose de spiritualité indispensable à mon bien-être.
C’est mon refuge quand je ne me sens pas bien. Dès que je rentre
au mausolée, je deviens plus sereine », confie Mariam Mahmoud,
étudiante à la faculté de lettres. Cette dernière raconte que
des médecins avaient décidé d’amputer sa mère d’un membre, mais
qu’après avoir visité Sayeda Néfissa, elle fut guérie.
Accompagné de sa petite fille de 5 ans, Mourad, 40 ans, vient de
terminer sa prière et s’apprête à sortir de la mosquée.
Originaire du gouvernorat de Qéna, en Haute-Egypte, il est venu
spécialement pour formuler le vœu de voir sa fille Samah guérir
du syndrome qui la fait souffrir. Sur une autre table, un groupe
de villageois originaires du gouvernorat de Benha se prépare
pour aller visiter son mausolée. « A Chaque fois qu’on reçoit
des invités de l’étranger ou d’autres gouvernorats, on les
ramène ici », raconte Camélia. Les larmes aux yeux, elle se
souvient de son mari, un grand fidèle de la dame : « Le défunt
croyait aux karamates de la Sayeda, il disait que toutes les
fois qu’il avait touché le mur de son mausolée, les portes
s’ouvraient devant lui et les problèmes les plus compliqués
étaient résolus ». D’autres encore déposent des cierges,
émettent des vœux ou font des prières et n’oublient surtout pas
de passer à la caisse des noudours pour y laisser quelques sous.
Une dualité
Selon une sociologue, la religion est bien
claire sur la question des visites aux mausolées et chez les
Egyptiens, il y a une sorte de dualité entre leurs croyances
religieuses et le pouvoir des traditions. Parfois, l’influence
de la tradition est bien plus forte que les préceptes de l’islam.
C’est ce qui se passe souvent quand il s’agit de la Sayeda.
D’autres poussent plus loin, en promulguant leur propre fatwa
afin de rendre licites de tels actes. Camélia confie que c’est
un moyen de s’approcher de la famille du prophète. « Il existe
même des hadiths qui incitent à l’amour de cette famille. Tout
le monde n’a pas la chance d’aller visiter la mosquée du
prophète à Médine. Se rendre à Sayeda Néfissa est un grand
moment pour nous. Il suffit seulement de savoir qu’elle est la
petite-fille de notre prophète », dit Maria.
Une dualité entre religion et tradition qui
rassemble à la fois ministres, hauts responsables et modestes
gens sans compter les stars et les étrangers qui viennent lui
rendre visite.
« Sans cortège ni garde du corps, deux
anciens ministres de l’Intérieur et de hauts responsables au
Parlement et au Conseil consultatif, mais aussi des acteurs bien
connus fréquentent la mosquée de Sayeda Néfissa », confie le
gargotier installé tout près de la mosquée.
Dans un coin de la mosquée, Hoda, qui vient
de terminer sa prière, déballe ses souffrances devant le
mausolée. Des larmes coulant sur ses joues, elle parle tout bas,
racontant tous ses soucis. Avant de partir, elle n’oublie pas
d’allumer un cierge. « Ici, j’ai l’impression d’ouvrir mon cœur
à ma mère, à une amie intime ou à un proche. Le fait même de
parler me soulage », dit-elle. Siham, qui avait promis d’égorger
un mouton si elle tombait enceinte, a tenu à sa promesse après
avoir eu son premier bébé. Elle est venue distribuer des sachets
de viande aux pauvres gens assis tout près de la porte d’entrée
de la mosquée. Ces derniers ayant trouvé une solution pratique à
leurs problèmes.
Et que l’on soit une star ou une personne
modeste, ayant des tracas ou pleine de reconnaissance pour la
Sayeda, ce contraste donne lieu à ce caractère singulier.
Un contraste qui s’observe aussi dans le
mariage entre la vie et la mort qui est aussi au rendez-vous.
Une fois qu’on sort de ce vacarme, le silence des cimetières,
qui entourent la place, domine, annonçant la fin de la visite.
C’est ici que les couples viennent pour signer le contrat de
mariage signalant le début d’une vie conjugale. Et c’est ici que
les proches d’un mort lui font un dernier adieu puisque la
mosquée sert aussi pour la prière des funérailles.
Dina Darwich