Dans son dernier roman, Halawis (hallucinations, Merit, 2006),
l’écrivaine égyptienne Siham
Badawi explore un univers nouveau chez elle, celui de
la démence. Ou comment les fous peuvent parfois être plus
proches de l’humanité que les gens dits normaux.
Hallucinations
(3)
C’est ce qui est arrivé cette nuit-là. J’étais à la maison,
avec lui et mon frère aîné ; ma mère et mon petit frère
dormaient. L’aîné somnolait sur le canapé. On était en pleines
festivités pour le je-ne-sais combientième anniversaire de la
révolution de l’armée.
On dira que c’était encore d’autres festivités pour
l’anniversaire.
Quand il est apparu, le leader avait les traits tirés. Il
s’est approché de l’écran, les yeux rivés sur la feuille
devant lui, contrairement à ce que font d’habitude les
leaders. Il avait la voix ébranlée, terne, le regard réfugié
dans l’écrit, le maktoub, fuyant ceux, spectateurs et
auditeurs, qui s’accrochaient à lui. Je n’étais pas du tout en
train de suivre l’événement. J’étais en train de me demander
comment je réussirais à convaincre Wissal de sortir avec moi,
et la télé était un élément qui m’aidait à me dissimuler.
Devant la télé, chaque individu est présent avec son corps,
l’âme absente. Bien sûr, je ne lui prêtais guère attention.
Son fauteuil faisait du bruit, comme n’importe quel bois vieux
et décati. Maudite mémoire. Je ne me souviens plus comment est
arrivé ce qui est arrivé. Les détails ne me viennent pas, me
fuient, m’opposent leur rage et leur obstination. Peut-être se
lovait-il un peu plus profond dans le fauteuil, peut-être son
visage se crispait-il, en sueur. Peut-être retenait-il son
souffle un peu plus fort. Peut-être empêchait-il l’oxygène
d’arriver. Son visage s’assombrit, prit une teinte presque
violette. Directement, il me précipita dans l’instant. Le sang
de l’instant. J’étais pris de court.
Etait-ce le visage du leader ? Ou cette feuille tremblotante ?
Je le vis avancer vers la télé ; le leader maintenant
épongeait la sueur de son front, au moment même de l’attaque.
Deux mains imposantes ont attrapé l’appareil — avec à
l’intérieur le leader — et l’ont jeté à terre. Cela a fait
comme l’explosion d’une bombe : une lumière très forte et puis
l’obscurité totale. Une étoile qui a brillé puis s’est
abattue, une étoile qui de blanche est devenue noire, qui
lumineuse s’est obscurcie. Le pauvre appareil était réduit en
bris. Lui riait, insultait, maudissait. Le pyjama vert, les
mains imposantes, le leader brûlé, l’appareil détruit, la peur
infinie. Qu’était tout ce désordre ? De délicates créatures
t’empêchent d’avancer. Hurlements de ma mère. Fumée
étouffante. Hurlements de ma mère. Coups sur la porte.
Hurlements de ma mère. Puis un rire hystérique de sa part à
lui. Le bordel. Le bordel. Hurlements. Le bordel. Un regard
qui zyeute le monde en biais ; ses yeux dilatés au maximum.
Hurlements. Effarant regard en biais. Pupilles écarquillées à
l’extrême.
Installé sur ses débris, il rit. Les coups sur la porte,
toujours. Aucun d’entre nous n’est capable d’approcher pour
ouvrir. De l’extérieur, j’entends une voix s’inquiéter de mon
père, de nous aussi. Est-ce que les gens ont eu peur du bruit
de l’explosion ou de la fumée noire s’échappant des fenêtres
de la maison ? Je hurlais de toutes mes forces à celui qui
martelait la porte d’entrée :
— Ce n’est rien, juste un peu de désordre. N’ayez pas peur.
Juste un peu de désordre. Désordre, désordre, désordre.
Un désordre insupportable pour le cœur. Plus que le cœur ne
peut supporter, je vous le jure. Qui est cet homme ?
C’est mon père. Toute cette énergie destructrice, c’est lui.
Il s’est mis à marcher sur les entrailles et les débris de la
télé. La scène se macula de rouge. Son sang. Ce que je voyais
là était son sang. Lui, il hurlait : « Tu es un menteur,
menteur, menteur, vous êtes tous des menteurs, des fils de
chien, je vais tous vous juger, espèces de … ».
Mon frère l’a attaché. Il est resté comme ça, attaché, pendant
trois jours. C’était jusqu’à présent la période d’enfermement
la plus longue qu’il avait passée à la maison.
Avant, on l’attachait une heure, ou parfois plusieurs, ou
pendant la nuit. Cette fois-ci il était resté attaché pendant
plus de cinquante heures. Il délirait. Il ne mangeait pas, et
n’a presque pas dormi pendant toutes ces heures. Cela a été
pour lui la plus longue période sans sommeil : trois jours et
trois nuits. Après ça, mon père a caché toutes les cordes
qu’il y avait à la maison. Il a sectionné les cordes à linge,
caché les clés de toutes les chambres. On ne les a jamais
retrouvées. Je rigolais, la nuit, quand je me rappelais lui,
qui nous hurlait au visage : tas d’abrutis, je vous protège et
ça ne vous plaît pas !
Je me rappelais l’enfant qui tapait à la porte — le fils des
voisins — et me remis à rire. Pendant que je lui parlais,
j’avais le regard fixé sur ses mains et il les avait cachées
derrière son dos :
— Qu’est-ce que tu veux mon chéri ?
— Je veux regarder.
— Tu as raison, mon fils. C’est effectivement un spectacle.
(4)
Je ne sais pas comment c’est arrivé. On s’est rendu compte
qu’il avait disparu. Des heures, qui se transformèrent en
jours, puis en semaines.
Sahaba avait disparu.
Pas trace de lui sur les listes des urgences dans les hôpitaux
ou les postes de police, ni chez les proches, les
connaissances, les amis, ni même au village, à Mansoura, où se
trouvaient la maison de son père et sa terre qui …
Je ne sais rien de tout cela si ce n’est le résultat. Le
retour de Sahaba. La lune avait cessé d’être pleine. Et
l’hiver était au plus profond.
Au moment où on s’est fatigués de chercher, Sahaba est revenu.
A l’aube d’une nuit d’hiver au froid mordant. En
sous-vêtements. Il grelottait.
Déjà, de plus en plus, il nous échappait, perdu loin de nous.
Il jouait sur un nay (une flûte), que personne d’entre nous
n’avait vu auparavant. Un jeu habile. Il jouait, sans répondre
à aucune question, sans prononcer un seul mot. Jusqu’à l’aube.
Puis il s’endormit.
Le matin, ma mère rigolait car il lui avait raconté qu’il
avait épousé une femme qui valait beaucoup plus qu’elle. Moi
aussi je riais de ces papillons qu’il gardait dans sa poche
dans une boîte en plastique. D’où les avait-il ramenés ?
Comment les avait-il chassés ? Comment les avait-il conservés
dans cet état malgré la sécheresse de la mort ?
D’autres questions surgissaient, en plus du nay, des semaines
pendant lesquelles il avait disparu, de la barbe qui pour la
première fois avait poussé comme si elle datait de plusieurs
années et pas de quelques semaines.
Sahaba, ou le cheikh Sahaba, comme on l’appelait désormais
dans la rue, depuis cette barbe qu’il refusa de raser.
Chasseur de papillons et joueur du nay. De quelle forêt et de
quel paradis m’a-t-on offert tout cela ?
Des questions … qui en amenaient d’autres.
Sahaba le mystère. Sahaba l’indécision. Sahaba mon premier
maître. La première leçon. Sahaba est le premier à m’avoir
appris que si les réponses, parfois, meurent, les questions,
elles, ne meurent jamais .
Traduction
de Dina Heshmat