Après
environ quatre mois de négociations, le gouvernement de Khartoum
et les rebelles du Front de l’Est ont signé la semaine dernière
à Asmara un accord de paix, négocié avec l’aide de l’Erythrée et
censé mettre fin à un conflit armé de douze ans. L’accord, avec
ses trois volets concernant le partage du pouvoir, celui des
ressources et des accords sécuritaires, a été signé par Moustafa
Osmane Ismaïl, négociateur de Khartoum, et le chef du Front de
l’Est, Moussa Mohamad Ahmad. Le texte prévoit, entre autres,
d’associer les chefs du front à la gestion des affaires du pays
et la création d’un fonds de 600 millions de dollars sur cinq
ans pour développer la région.
Suite à la signature de l’accord, le chef du
Front de l’Est l’a qualifié d’« historique car il tourne
définitivement la page d’un conflit, ouvre la voie au
développement de l’Est et donne en même temps l’exemple de la
solution d’un problème africain par les Africains ». Selon M.
Hani Raslan, expert dans les affaires du Soudan au Centre
d’Etudes Politiques et Stratégiques (CEPS) d’Al-Ahram, l’Est du
Soudan est une région d’une importance particulière pour la
stabilité de tout le pays, car elle possède des mines d’or et
des ressources en diamant. « Il y a également, à l’Est, l’unique
port du pays, Port-Soudan, principal débouché du pays sur la mer
(Rouge) et qui est traversée par deux oléoducs servant à
exporter le pétrole. Tout trouble dans l’Est pourrait donc
ruiner l’économie du pays », explique M. Raslan.
Malgré cette importance stratégique, l’Est a
toujours été la région la plus marginalisée du pays et sa
population très appauvrie. Reprochant à Khartoum d’exploiter les
ressources de la région en négligeant l’aide à sa population, le
Front de l’Est, comprenant le plus important groupe ethnique,
les Beja, et la tribu arabe des Rachaïdiya, a pris les armes
pour obtenir une plus grande autonomie et n’a cessé, tout au
long d’une décennie, de harceler les forces gouvernementales
avec l’aide des rebelles du Sud et du Darfour.
Mais, l’ouverture des discussions de paix sur
les autres fronts intérieurs les a affaiblis et obligés à
s’asseoir, à leur tour, à la table des négociations. « Cet
accord revêt une importance particulière car il est le premier
accord, après ceux d’Abuja (sur le Darfour) et de Naivasha (sur
le Sud), à être conclu sans tutelle étrangère ; il a donc prouvé
au monde entier que le Soudan peut résoudre ses problèmes sans
intervention occidentale ni onusienne, mais seulement avec
l’aide de ses voisins africains, notamment l’Erythrée qui a
prouvé sa capacité à rapprocher les points de vue », précise M.
Raslan. Et d’ajouter que la conclusion de l’accord en ce moment
crucial va prouver au monde la volonté du gouvernement soudanais
d’opter pour le dialogue et la paix.
Le spectre du Darfour
En effet, la signature de l’accord avec l’Est
intervient au moment où Khartoum se trouve sous forte pression,
notamment des Etats-Unis, pour accepter une force de l’Onu, à la
place de celle africaine de l’Union Africaine (UA), dans le
Darfour, région proie à un conflit qui a fait, en 3 ans, 200 000
morts et 2,5 millions de déplacés. La signature de l’accord de
l’Est coïncide également avec la visite au Soudan de l’émissaire
américain, Andrew Natsios, qui cherche, selon le département
d’Etat, à convaincre le Soudan d’accepter une force de l’Onu au
Darfour.
Tout en donnant l’accord avec l’Est comme un
exemple de la solution d’un problème africain par les Africains
et sans tutelle étrangère, le président Omar Al-Béchir a réitéré
cette semaine son refus d’une force de l’Onu au Darfour.
Face à un gouvernement récalcitrant, le
président américain, George W. Bush, a signé un décret qui
durcit les sanctions contre Khartoum et son industrie pétrolière
afin d’obliger ce pays à accepter la présence de forces
onusiennes au Darfour. Le décret signé par M. Bush maintient
notamment le blocage de tous les avoirs du gouvernement
soudanais aux Etats-Unis, imposé le 3 novembre 1997 par l’ancien
président Bill Clinton. Il ajoute aux mesures de 1997
l’interdiction faite à tout Américain d’effectuer une
transaction en lien avec les industries pétrolières et
pétrochimiques au Soudan, y compris les services relatifs aux
champs de pétrole, les gazoducs et les oléoducs.
Dimanche, le Soudan a exprimé son irritation
du renouvellement et du renforcement des sanctions américaines.
« Nous regrettons cette décision injuste. Il s’agit d’un message
négatif qui n’aide pas au dialogue entre les deux pays », a
déclaré le porte-parole du ministère des Affaires étrangères,
Ali Al-Saddek. Prouvant sa bonne volonté, Khartoum a annoncé en
début de semaine un plan pour désarmer dans deux mois les
djandjawid, les miliciens pro-gouvernementaux accusés de
violences et d’exactions contre les populations au Darfour. La
question du désarmement des djandjawid et celle d’amener des
rebelles à signer l’accord de paix sont essentielles pour
rétablir le calme au Darfour.
Le Conseil de sécurité de l’Onu avait décidé
fin août d’envoyer une force des Nations-Unies d’environ 17 000
soldats et 3 000 policiers au Darfour pour prendre la relève de
l’Actuelle Mission de l’Union africaine (AMIS), composée de 7
200 hommes, mal équipée et sous-financée. « L’accord de l’Est
pourrait avoir une certaine influence positive sur la crise du
Darfour. Déjà, les groupes rebelles au Darfour ont commencé à
réclamer la médiation de l’Erythrée qui a fait ses preuves en
tant que médiateur. Mais, nous devons reconnaître que la crise
du Darfour est beaucoup plus difficile que celle de l’Est : le
Darfour a des frontières avec plusieurs pays comme le Tchad, la
Libye et l’Afrique centrale, les tribus y sont plus nombreuses
et les armes plus disponibles », rappelle Hani Raslan, ajoutant
toutefois que le Soudan est apte à résoudre la crise du Darfour
sans tutelle étrangère. « C’est l’intervention des Etats-Unis
qui a compliqué le dossier du Darfour. Le gouvernement soudanais
était sur le point de résoudre la crise mais ce sont les
convoitises américaines qui ont mis les bâtons dans les roues
pour justifier leur intervention dans ce pays riche en
ressources naturelles et en pétrole », conclut M. Raslan.
Maha Al-Cherbini