Le cheikh d’Al-Azhar, Mohamad Sayed
Tantawi, s’explique sur
la récente polémique avec le Vatican. Il donne son point de
vue sur l’extrémisme et explique la position de son
institution sur bon nombre de questions d’ordre interne.
« Nous poursuivrons le dialogue des religions »
Al-Ahram
Hebdo : Les récentes déclarations du pape Benoît XVI ont
soulevé un tollé dans le monde islamique. D’aucuns réclament
la suspension du dialogue avec le Vatican. Quelle est la
position d’Al-Azhar en tant qu’institution islamique ?
Mohamad Sayed Tantawi :
Nous ne fermerons pas la porte du dialogue avec qui que ce
soit. Nos portes resteront ouvertes à ceux qui veulent parler
avec nous. Bien entendu, les déclarations du pape Benoît XVI
nous ont choqué, car elles laissaient entendre que l’islam
s’est propagé par la force des armes. Nous avons répondu à ses
déclarations. Personnellement, j’ai publié une série
d’articles dans lesquels j’ai répondu par la raison et avec
des arguments forts à ceux qui prétendent que l’islam s’est
propagé par la force. Ceci est contre l’esprit même de l’islam
et sa nature, car il n’y a pas de contrainte en religion.
— Les déclarations du pape et les caricatures danoises ont
relancé le débat sur le choc des civilisations. Etes-vous
d’accord sur le fait qu’il y a un choc entre la civilisation
arabo-musulmane et la civilisation occidentale ?
— Non, je ne suis pas d’accord avec les adeptes de cette
théorie. Les civilisations ne sont pas là pour entrer en
collision. Les civilisations coopèrent, mais ne
s’entrechoquent pas. Nous sommes toujours avec le
rapprochement des points de vue dans l’objectif de montrer que
l’islam est une religion ouverte et pacifique. Toute atteinte
à l’islam recevra de notre part une réponse appropriée. Les
différends entre les gens existent depuis que Dieu a créé
l’homme. Ceci ne m’effraie nullement. Ils ne sont pas les
premiers à avoir attaqué le prophète Mohamad. Notre rôle est
de montrer avec la raison et la conviction que ces gens qui
attaquent l’islam sont en tort. C’est ce que nous avons fait
avec le journal danois qui a publié des images portant
atteinte au prophète. Les responsables du journal ont présenté
des excuses.
— Les attaques contre l’islam se multiplient. Certains ne font
pas la différence entre islam et terrorisme. Comment peut-on
répandre une image plus éclairée de l’islam ?
— A Al-Azhar, nous avons beaucoup d’activités dans le contexte
que vous évoquez. Des prêcheurs d’Al-Azhar se rendent dans
tous les pays du monde pour montrer le vrai visage de l’islam.
Un islam basé sur la tolérance et qui rejette la violence et
le terrorisme. Nous soutenons de toutes nos forces ces
prêcheurs afin que leurs discours se caractérisent par la
tolérance, la logique et la conviction et pour qu’ils
accroissent les liens d’amitié et de paix entre les musulmans
et tous les peuples du monde.
— Parlons d’autres sujets. Au cours des dernières années, on a
vu apparaître des cours de religion sur cassette audio sans
véritable contrôle. Certains affirment que ces cassettes
incitent à l’extrémisme. Quelle est la position d’Al-Azhar
envers cette question ?
— Nous sommes responsables devant Dieu d’écouter ces
cassettes. Si elles sont correctes, nous les approuvons. Si
elles ne le sont pas, nous prévenons les autorités concernées
afin qu’elles les confisquent.
— Quel rôle peut assumer Al-Azhar aujourd’hui pour faire face
à l’extrémisme et au fanatisme religieux ?
— Son rôle est en perpétuelle évolution et réside dans la
diffusion des bons préceptes de l’islam. Un rôle qui refuse
tous les fléaux tels que le terrorisme rejeté également par
toutes les religions célestes. Al-Azhar doit contribuer à
former des générations saines d’esprits afin de donner
naissance à une humanité empreinte de tolérance et de sagesse.
— La question des Bahaïs a soulevé une grande polémique en
Egypte lorsque certains membres de cette confession ont
demandé à ce que leur confession soit inscrite sur la carte
d’identité. Qu’en pensez-vous ?
— Ce qu’ils revendiquent est tout simplement illégal. C’est ce
que nous avons dit dans une fatwa explicite. La solution est
de refuser leur demande.
— Certains réclament l’annulation de la case réservée à la
confession sur la carte d’identité, car nous sommes tous des
Egyptiens. Qu’en pensez-vous ?
— Je ne suis pas d’accord avec cet avis. La confession doit
être écrite sur la carte d’identité de chaque citoyen. Je
refuse que cette case soit annulée, car ainsi les gens ne
sauront pas la confession de la personne avec laquelle ils ont
affaire et c’est une chose qui doit être connue. De toute
façon, il n’y a pas de préjudice à ce qu’elle soit écrite.
— Que pensez-vous du phénomène des nouveaux prêcheurs qui ont
fait leur apparition sur les chaînes satellites ? Nous
assistons à une véritable pagaille des fatwas ...
— Je ne peux pas empêcher les autres de parler. Je peux
seulement soutenir ceux qui parlent bien et corriger les
erreurs de ceux qui donnent de fausses informations sur la
religion. La responsabilité de l’autorité religieuse est de
donner des conseils. En revanche, il appartient aux ministères
concernés et à ceux qui promulguent les lois de prendre leurs
responsabilités face à un tel phénomène.
— Les Etats-Unis ont dernièrement expulsé 15 prédicateurs
égyptiens qui devaient donner des conférences à l’occasion du
mois de Ramadan. Comment expliquez-vous cette position alors
qu’ils avaient obtenu des visas de l’ambassade américaine au
Caire ?
— Tous ceux qu’Al-Azhar a envoyés ont été favorablement
accueillis par les Etats-Unis. Mais ceux qui sont partis seuls
assument leurs responsabilités. Al-Azhar n’a aucun lien avec
eux.
— Parlons de la guerre israélienne contre le Liban. Il y a une
fatwa saoudienne selon laquelle il ne faut pas présenter de
soutien au Hezbollah, car ses membres sont chiites. Qu’en
dites-vous ?
— Nous n’établissons pas de différence entre chiites et
sunnites, car ils sont tous musulmans. Ils reconnaissent qu’il
n’y a d’autre Dieu qu’Allah et que Mohamad est son prophète.
Les aides doivent être versées à l’Etat du Liban au bénéfice
de toutes ses communautés.
— Certains oulémas prétendent que lorsqu’un état de guerre est
proclamé contre un pays musulman, il est du devoir de tous les
musulmans de le défendre. Quelle est, d’après vous, la
signification du djihad pour le soutien de l’Iraq et la
Palestine ?
— Nous coopérons avec chaque pays ayant fait l’objet
d’injustice quel que soit le pays, qu’il soit islamique,
arabe, non-islamique ou non arabe. Il s’agit de soutenir une
personne ayant fait l’objet de l’injustice indépendamment de
sa nationalité et de sa religion.
— Comment voyez-vous le djihad et comment éviter que certaines
personnes ne l’interprètent mal, d’une manière portant
préjudice à l’islam ?
— Le djihad en islam est le fait de se défendre, de défendre
sa religion, sa patrie et sa dignité. Et le terrorisme est
totalement le contraire parce que c’est une agression
délibérée contre les individus et les libertés.
— Il y a eu un léger désaccord concernant le mois de Ramadan
entre les pays musulmans cette année. Il s’agissait en effet
de déterminer le début du jeûne. Qu’en pensez-vous et quels
sont les moyens d’éviter ce genre d’équivoques dans les années
à venir ?
— A mon avis, cela est une chose habituelle. Les musulmans ne
jeûnent que 29 jours et chaque pays doit jeûner en fonction de
la vision du croissant. Nul n’est en mesure d’imposer son
point de vue, puisque tout le monde jeûne finalement 29 jours
et pas moins. A mon avis, seul le temps a le pouvoir de régler
ces petits litiges.
— Le ministère des Waqfs tente actuellement de mettre en œuvre
le projet d’unifier l’appel à la prière, lequel a attiré
l’opposition de beaucoup d’imams. Quel est votre avis à ce
sujet ?
— Bienvenue aux haut-parleurs s’ils sont utilisés sans porter
préjudice aux gens ou sans devenir une source d’embarras pour
les citoyens. Sinon cet usage sera en contradiction avec
l’esprit, les préceptes et la charia de l’islam.
— Beaucoup estiment que vous êtes une personne simple et que
vous êtes éloigné de toute complication. Est-ce là votre
nature ou bien ce sont les caractéristiques de l’homme de
religion au sens propre du terme ?
— Je suis de nature simple et sereine. Je déteste les
apparences et l’arrogance qui dénotent une vision très
superficielle chez les individus. J’aime vivre avec l’autre en
paix loin de la haine, de l’animosité et des complots.
— D’aucuns voient en vous un homme de religion entêté. Est-ce
vrai ?
— Je parais calme, il est vrai, mais la réalité est tout à
fait le contraire. Je m’attache à mon opinion au point de
l’entêtement. Mais je suis flexible lorsque je suis convaincu
d’un avis et surtout lorsqu’il est soutenu par la charia. Je
ne crains jamais la justice et le droit quelles qu’en soient
les retombées.
— Que pensez-vous de ceux qui disent que vous soutenez
toujours l’opinion gouvernementale et que vous êtes un
véritable allié du pouvoir ?
— Je ne porte pas beaucoup d’intérêt aux dires des gens, mais
je fais de mon mieux pour aider mes prochains. Ce que pensent
les uns et les autres ne m’affecte pas tant que je suis motivé
par la conscience et que je prends comme référence la charia
et les préceptes de l’islam. Je ne soutiens que ce qui me
paraît constructif, c’est-à-dire ce qui n’entre jamais en
contradiction ni avec la loi ni avec la religion.
Magda
Barsoum