Nobel.
Avec l’attribution du prix de littérature au premier lauréat
turc Orhan Pamuk, best-seller, appartenant aux intellectuels
laïques de son pays et écrivain au centre de violentes
polémiques, la question politique s’impose de nouveau.
Pamuk, l’enfant terrible
Pour
la deuxième année consécutive, l’Académie suédoise décerne son
prestigieux prix littéraire Nobel à une figure controversée.
Après l’Anglais Harold Pinter en 2005, le Turc Orhan Pamuk, 54
ans, est un écrivain qui a soulevé de nombreuses polémiques
par sa liberté de parole. Rejeté par les milieux nationalistes
pour ses déclarations sur des sujets tabous, comme la minorité
kurde ou les massacres d’Arméniens commis sous l’Empire
ottoman, les réactions turques se sont divisées. Au-delà de la
joie qui régnait, on ne cesse d’insinuer dans la presse : «
Orhan Pamuk remporte le prix Nobel, pour ce qu’il a dit ou
pour ce qu’il a écrit ? ».
Une interrogation niaise dès qu’il s’agit d’un écrivain du
poids de Pamuk qui ne cesse d’accumuler des prix littéraires à
l’étranger (le dernier prix français Médicis pour le roman
étranger) et qui est un best-seller en Turquie notamment. Mais
elle s’impose sur la scène et accompagne toujours le lauréat
du Nobel dont, cette année, les prises de position lui ont
valu d’être qualifié de « renégat » qui a refusé en 1998 le
statut d’« artiste d’Etat ». « Malheureusement, Pamuk s’est
conformé à la règle du monde occidental qui veut que pour
remporter un prix littéraire il est indispensable de
s’exprimer à tort ou à raison contre son propre pays », a dit
un éditorialiste du journal turc à fort tirage Hurriyet. Ces
accusations sont dues principalement à la déclaration de Pamuk
en février 2005 dans un hebdomadaire suisse : « Un million
d’Arméniens et 30 000 Kurdes ont été tués sur ces terres, mais
personne d’autre que moi n’ose le dire ».
Pour ces propos, la justice turque l’a poursuivi pour insulte
ouverte à la nation turque, avant d’abandonner les charges
début 2006.
Or
comme tout libre penseur, Pamuk ne cessait de mettre en cause
les déchirements de la société turque et les enjeux politiques
auxquels elle fait face, que ce soit dans son univers de
fiction, principalement, ou dans ses points de vue critiques.
Il est l’intellectuel, au sens qu’Edward Saïd a donné à ce
terme, qui ne se conforme pas au pouvoir et garde toujours ses
distances critiques. Ce recul « sain » — si on ose dire — pour
tout homme de pensée, il le doit à sa position géographique
entre Orient et Occident. Né en 1952 dans une famille
intellectuelle et francophile de la haute bourgeoisie turque,
Orhan Pamuk a grandi à Istanbul, dans le quartier très
occidentalisé de Nisantasi, qui resurgira dans plusieurs de
ses romans. La fenêtre de son bureau où il passe de longues
heures à écrire donne sur le Bosphore qui sépare le monde en
deux, entre Europe et Asie.
En 1982, il inaugure son projet romanesque à Istanbul par
Cevdet Bey et ses fils, où il puise dans l’histoire de sa
propre famille et raconte l’ascension des bourgeois musulmans
d’Istanbul, leurs relations avec l’armée, la bureaucratie, la
politique. Des thèmes qui le préoccupent dans ses romans
ultérieurs et qui vont avoir un grand impact sur l’évolution
de la Turquie.
Pourtant, il refuse de qualifier ses romans de politiques, et
même lorsqu’il a écrit Neige, il insiste que c’est son premier
et dernier roman politique. Là où il a voulu écrire sur
l’islam politique et les tensions entre la Turquie et
l’Europe. Quant aux autres romans, ils prennent l’histoire
ottomane comme cadre des événements et il y mêle les
mythologies soufies aux thèmes contemporains.
Il
déprécie le politique comme sujet de roman. En écrivant Neige,
il déclare : « J’ai voulu sortir ce que j’avais dans les
tripes à propos de l’islam politique ». Le politique reste
dans ses romans une composante – parmi tant d’autres — qui
s’impose dans le paysage turc. Il part dans son roman d’un
fait divers sur le suicide de nombre de jeunes femmes, et
aborde à travers une saga passionnante la question des jeunes
filles écrasées sous le poids des lois familiales. Une quête
qui révélera toute la tension qui domine la ville. « Dans mon
pays, parler de politique signifie parler de pauvreté et
d’oppression. La politique est un bon sujet seulement s’il y a
de la confiance dans l’avenir. Or l’économie est en plein
boom, la monnaie est solide, des réformes importantes ont été
accomplies pour l’entrée dans l’Union européenne. Mais ma
société reste scandaleusement inégalitaire », avance-t-il dans
Le Monde, à la sortie de la traduction de Neige en français,
en novembre 2005. L’Académie suédoise a évité tout argument
politique, en faisant l’éloge du Château blanc, récit des
relations passionnelles entre un esclave vénitien et un
intellectuel ottoman. (C’est le premier livre de Pamuk à être
traduit en anglais). De plus, l’Académie suédoise a primé
Orhan Pamuk pour avoir « trouvé de nouvelles images
spirituelles pour le combat et l’entrelacement des cultures ».
La renommée d’Orhan Pamuk (publié dans plus de quarante
langues, et best-seller dont les ventes s’envolent davantage
depuis l’annonce du prix Nobel) et la pression de la
communauté internationale ont pu sauver le romancier turc des
poursuites judiciaires. Mais l’ironie du destin a voulu que le
jour de l’attribution du prix Nobel de littérature soit le
même jour du vote par le Parlement français d’une loi
réprimant la négation du génocide arménien lors de la première
guerre mondiale. Si le littéraire a pu intimider le politique,
saurait-il le faire une seconde fois ? Surtout si l’on sait
que le président Chirac s’est « réjoui » de l’attribution du
nouveau prix Nobel de littérature, jugeant sa réflexion sur la
société turque « forte et libérale » .
Dina Kabil