Al-Ahram Hebdo, Idées | Pamuk, l’enfant terrible
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 Semaine du 18 au 24 Octobre 2006, numéro 632

 

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Idées

Nobel. Avec l’attribution du prix de littérature au premier lauréat turc Orhan Pamuk, best-seller, appartenant aux intellectuels laïques de son pays et écrivain au centre de violentes polémiques, la question politique s’impose de nouveau.

Pamuk, l’enfant terrible

Pour la deuxième année consécutive, l’Académie suédoise décerne son prestigieux prix littéraire Nobel à une figure controversée. Après l’Anglais Harold Pinter en 2005, le Turc Orhan Pamuk, 54 ans, est un écrivain qui a soulevé de nombreuses polémiques par sa liberté de parole. Rejeté par les milieux nationalistes pour ses déclarations sur des sujets tabous, comme la minorité kurde ou les massacres d’Arméniens commis sous l’Empire ottoman, les réactions turques se sont divisées. Au-delà de la joie qui régnait, on ne cesse d’insinuer dans la presse : « Orhan Pamuk remporte le prix Nobel, pour ce qu’il a dit ou pour ce qu’il a écrit ? ».

Une interrogation niaise dès qu’il s’agit d’un écrivain du poids de Pamuk qui ne cesse d’accumuler des prix littéraires à l’étranger (le dernier prix français Médicis pour le roman étranger) et qui est un best-seller en Turquie notamment. Mais elle s’impose sur la scène et accompagne toujours le lauréat du Nobel dont, cette année, les prises de position lui ont valu d’être qualifié de « renégat » qui a refusé en 1998 le statut d’« artiste d’Etat ». « Malheureusement, Pamuk s’est conformé à la règle du monde occidental qui veut que pour remporter un prix littéraire il est indispensable de s’exprimer à tort ou à raison contre son propre pays », a dit un éditorialiste du journal turc à fort tirage Hurriyet. Ces accusations sont dues principalement à la déclaration de Pamuk en février 2005 dans un hebdomadaire suisse : « Un million d’Arméniens et 30 000 Kurdes ont été tués sur ces terres, mais personne d’autre que moi n’ose le dire ».

Pour ces propos, la justice turque l’a poursuivi pour insulte ouverte à la nation turque, avant d’abandonner les charges début 2006.

Or comme tout libre penseur, Pamuk ne cessait de mettre en cause les déchirements de la société turque et les enjeux politiques auxquels elle fait face, que ce soit dans son univers de fiction, principalement, ou dans ses points de vue critiques.

Il est l’intellectuel, au sens qu’Edward Saïd a donné à ce terme, qui ne se conforme pas au pouvoir et garde toujours ses distances critiques. Ce recul « sain » — si on ose dire — pour tout homme de pensée, il le doit à sa position géographique entre Orient et Occident. Né en 1952 dans une famille intellectuelle et francophile de la haute bourgeoisie turque, Orhan Pamuk a grandi à Istanbul, dans le quartier très occidentalisé de Nisantasi, qui resurgira dans plusieurs de ses romans. La fenêtre de son bureau où il passe de longues heures à écrire donne sur le Bosphore qui sépare le monde en deux, entre Europe et Asie.

En 1982, il inaugure son projet romanesque à Istanbul par Cevdet Bey et ses fils, où il puise dans l’histoire de sa propre famille et raconte l’ascension des bourgeois musulmans d’Istanbul, leurs relations avec l’armée, la bureaucratie, la politique. Des thèmes qui le préoccupent dans ses romans ultérieurs et qui vont avoir un grand impact sur l’évolution de la Turquie.

Pourtant, il refuse de qualifier ses romans de politiques, et même lorsqu’il a écrit Neige, il insiste que c’est son premier et dernier roman politique. Là où il a voulu écrire sur l’islam politique et les tensions entre la Turquie et l’Europe. Quant aux autres romans, ils prennent l’histoire ottomane comme cadre des événements et il y mêle les mythologies soufies aux thèmes contemporains.

Il déprécie le politique comme sujet de roman. En écrivant Neige, il déclare : « J’ai voulu sortir ce que j’avais dans les tripes à propos de l’islam politique ». Le politique reste dans ses romans une composante – parmi tant d’autres — qui s’impose dans le paysage turc. Il part dans son roman d’un fait divers sur le suicide de nombre de jeunes femmes, et aborde à travers une saga passionnante la question des jeunes filles écrasées sous le poids des lois familiales. Une quête qui révélera toute la tension qui domine la ville. « Dans mon pays, parler de politique signifie parler de pauvreté et d’oppression. La politique est un bon sujet seulement s’il y a de la confiance dans l’avenir. Or l’économie est en plein boom, la monnaie est solide, des réformes importantes ont été accomplies pour l’entrée dans l’Union européenne. Mais ma société reste scandaleusement inégalitaire », avance-t-il dans Le Monde, à la sortie de la traduction de Neige en français, en novembre 2005. L’Académie suédoise a évité tout argument politique, en faisant l’éloge du Château blanc, récit des relations passionnelles entre un esclave vénitien et un intellectuel ottoman. (C’est le premier livre de Pamuk à être traduit en anglais). De plus, l’Académie suédoise a primé Orhan Pamuk pour avoir « trouvé de nouvelles images spirituelles pour le combat et l’entrelacement des cultures ».

La renommée d’Orhan Pamuk (publié dans plus de quarante langues, et best-seller dont les ventes s’envolent davantage depuis l’annonce du prix Nobel) et la pression de la communauté internationale ont pu sauver le romancier turc des poursuites judiciaires. Mais l’ironie du destin a voulu que le jour de l’attribution du prix Nobel de littérature soit le même jour du vote par le Parlement français d’une loi réprimant la négation du génocide arménien lors de la première guerre mondiale. Si le littéraire a pu intimider le politique, saurait-il le faire une seconde fois ? Surtout si l’on sait que le président Chirac s’est « réjoui » de l’attribution du nouveau prix Nobel de littérature, jugeant sa réflexion sur la société turque « forte et libérale » .

Dina Kabil

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La Maison du silence, Gallimard, 1988.

Le Livre noir, Gallimard, 1995,

et Folio, 1996.

Le Château blanc, Gallimard, 1996,

et Folio, 1999.

La Vie nouvelle, Gallimard, 1999,

et Folio, 2000.

Mon nom est Rouge,

(Prix du meilleur livre étranger),

Gallimard, 2001, et Folio, 2003.

Neige, (prix Médicis étranger), Gallimard, 2005. 

Ouvrages non traduits en français :

Cevdet Bey ve Ogullari

(Cevdet Bey et ses fils), éd.

Iletisim Yayinlari, Istanbul, 1982.

Gizli Yuz (Secret Face), scénario, Istanbul : Can

Yayinlari, Istanbul, 1992. 

 




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