Al-Ahram Hebdo, Enquête |La lumière tarde à venir
  Président Salah Al-Ghamry
 
Rédacteur en chef Mohamed Salmawy
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 Semaine du 18 au 24 Octobre 2006, numéro 632

 

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Enquête

Zones Sauvages. Les habitants de ces lieux, pour la plupart situés dans le Grand-Caire, sont depuis des années privés d’électricité. Malgré la décision du président Moubarak de remédier à cette situation, tous les habitants n’en bénéficieront pas.

La lumière tarde à venir

Depuis le 21 janvier dernier, la Compagnie nationale d’électricité est prise d’assaut par des milliers de personnes. Ce sont les habitants des zones sauvages ou d’immeubles contrevenants qui viennent présenter des demandes d’attribution d’électricité. Un phénomène dont l’explication remonte à l’année dernière lorsque le président de la République a promis, lors de sa campagne électorale, de fournir de l’électricité aux habitants des zones sauvages et des immeubles contrevenants dont les demandes d’attribution d’électricité étaient systématiquement rejetées. La décision avait été accueillie avec soulagement. « Enfin, nous serons traités comme tous les citoyens et nous ne vivrons plus dans l’obscurité. Nous attendions une telle décision depuis de longues années durant lesquelles nous avons été délaissés par les services de l’Etat », dit Taha, qui habite depuis trente ans Ezbet Al-Arab, une zone sauvage au nord du Caire.

Pourtant, et malgré la décision du président, bon nombre d’habitants ont vu leurs demandes refusées par la Compagnie d’électricité. Que s’est-il donc passé ? « Le lendemain de l’annonce de la décision du président, plusieurs entrepreneurs ont commencé à construire sur des terrains sachant que les bâtiments allaient bénéficier de l’électricité. De même, des propriétaires ont profité de l’occasion en doublant le nombre d’étages de leurs immeubles de façon illégale. Il fallait donc prendre des mesures pour faire face à ces pratiques et stopper la prolifération des constructions illégales », explique Hussein Rachwane, président du quartier Ouest de Madinet Nasr. Face à cette situation, des demandes ont été présentées par les chefs des municipalités au Conseil des ministres, exigeant de réglementer les conditions d’attribution de l’électricité. Le Conseil a alors élaboré une loi qui a été promulguée à la hâte à la fin de la session parlementaire, en juin dernier. Celle-ci interdit l’attribution de l’électricité à toute habitation construite sur des terrains appartenant à l’Etat et au secteur du tourisme, et sur des terrains agricoles. Elle écarte également les immeubles bâtis près des lignes à haute tension ou hors des limites autorisées par les lois de construction ainsi que les immeubles qui ont des étages contrevenants. Conformément à cette loi, tout immeuble dont l’état est détérioré ou qui fait l’objet d’un ordre de démolition ne peut pas bénéficier de l’électricité. Quant aux zones sauvages, seules celles susceptibles de faire l’objet d’un plan de réaménagement bénéficieront de l’attribution de l’électricité. Ainsi, plusieurs zones ont été écartées du projet. « Il était important de poser des critères pour ne pas gaspiller du temps et de l’argent, surtout qu’une somme de 677 millions de L.E. allait être versée pour réaliser ce projet », souligne Hala Rachad, responsable au ministère de l’Electricité.

 

Passivité des autorités

Selon les chiffres du Centre d’informations et de prise de décisions du Conseil des ministres, 4 millions de personnes vivent dans 81 zones d’urbanisation sauvage situées dans le Grand-Caire. C’est au cours de ces 40 dernières années, notamment après la défaite de 1967 et la détérioration du niveau de vie des Egyptiens, que ces zones ont été créées. Des milliers d’habitants de la région du Canal (Port-Saïd, Suez, Ismaïliya), du Delta et de Haute-Egypte sont venus s’installer au Caire, à la recherche d’un travail. Ils ont mis la main sur des terrains inhabités, et ont construit, à leurs frais, de petites maisons en bois ou en tôle. Certains ont même construit des maisons de plusieurs étages pour les louer. Au cours des années, ces constructions sauvages se sont multipliées, favorisées notamment par l’exode rural et la passivité des autorités face au problème des constructions illégales. « J’ai demandé à plusieurs reprises à la direction de mon quartier de m’attribuer de l’électricité, mais elle refuse en m’affirmant que je ne figure pas sur la carte du développement du gouvernorat, car mon bâtiment est construit sur un terrain agricole », lâche Mahdi Ismaïl, propriétaire d’un immeuble situé à Al-Marg.

Privés de tout service, les habitants des zones d’urbanisation sauvage ont eu recours à des méthodes illégales afin d’avoir de l’eau et de l’électricité. « Un robinet qui se trouve dans un jardin situé à 5 km d’ici me permet de m’approvisionner en eau. Quant à l’électricité, j’ai fait un raccord sur des lampadaires publics », reconnaît Magdi Atef, originaire de Haute-Egypte, qui habite depuis quatre ans à Al-Marg. Atef a dû verser 2 000 L.E. d’amendes ces quatre dernières années pour ne pas être arrêté. « La ligne électrique que je vole était accrochée à l’extérieur de mon bâtiment, ce qui a permis à la police de la découvrir facilement. Aujourd’hui, je vis en paix après avoir caché le raccord sous terre », révèle-t-il.

Pratiquement, tous les habitants des zones sauvages ont recours à des subterfuges pour s’approvisionner en eau et en électricité. Résultat : 200 000 procès-verbaux pour détournement des lignes électriques ont été dressés contre eux au cours de l’année 2005. Les habitants coupables de telles pratiques se voient infliger une amende de 30 L.E. par mois d’usage illégal de l’électricité sous peine d’aller en prison. « Nous perdons chaque année 800 millions de L.E. à cause des vols de lignes électriques », explique un responsable à la Compagnie d’électricité. Il affirme que c’est dans le but de remédier à ce problème que le président Hosni Moubarak a annoncé sa décision de fournir l’électricité aux habitants des zones sauvages et des immeubles contrevenants avec deux objectifs en vue : éviter aux habitants les souffrances et économiser les fonds publics. Cependant, il n’était pas possible, selon les responsables, d’appliquer cette décision sans la réglementer. La décision de fournir l’électricité aux zones sauvages sera donc exécutée en deux phases. La première a débuté en janvier dernier et s’achèvera en décembre prochain. Elle inclut toutes les habitations situées à proximité ou dans le périmètre d’un réseau électrique. La deuxième sera lancée au début de 2007 et inclura les régions qui nécessitent l’installation du réseau électrique. Une autorisation de la direction du quartier est indispensable. « Ces conditions supplémentaires aggravent la situation et compliquent les procédures. De plus, elles ouvrent la porte aux pistons et à la corruption », critique Maha Al-Sayed, résidant à Fayçal, dans le gouvernorat de Guiza. D’autres habitants considèrent que cette décision ministérielle a un but politique. Elle vise à recenser le nombre de demandeurs afin de reconnaître, à l’avenir, les habitants des zones sauvages et les obliger un jour à régler leur situation. Deux mois avant l’achèvement de la première phase, 422 000 demandes ont été reçues. 80 000 demandes, déjà admises par les municipalités, sont encore sur la liste d’attente et 212 000 demandes ont été écartées. Leurs demandeurs seront obligés de survivre dans l’exclusion et la négligence.

Héba Nasreddine

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