Zones Sauvages. Les
habitants de ces lieux, pour la plupart situés dans le Grand-Caire, sont depuis
des années privés d’électricité. Malgré la décision du président Moubarak de
remédier à cette situation, tous les habitants n’en bénéficieront pas.
La lumière tarde à venir
Depuis le 21 janvier dernier, la
Compagnie nationale d’électricité est prise d’assaut par des milliers de
personnes. Ce sont les habitants des zones sauvages ou d’immeubles
contrevenants qui viennent présenter des demandes d’attribution d’électricité. Un
phénomène dont l’explication remonte à l’année dernière lorsque le président de
la République a promis, lors de sa campagne électorale, de fournir de
l’électricité aux habitants des zones sauvages et des immeubles contrevenants
dont les demandes d’attribution d’électricité étaient systématiquement
rejetées. La décision avait été accueillie avec soulagement. « Enfin, nous
serons traités comme tous les citoyens et nous ne vivrons plus dans
l’obscurité. Nous attendions une telle décision depuis de longues années durant
lesquelles nous avons été délaissés par les services de l’Etat », dit Taha, qui
habite depuis trente ans Ezbet Al-Arab, une zone sauvage au nord du Caire.
Pourtant, et malgré la décision
du président, bon nombre d’habitants ont vu leurs demandes refusées par la
Compagnie d’électricité. Que s’est-il donc passé ? « Le lendemain de l’annonce
de la décision du président, plusieurs entrepreneurs ont commencé à construire
sur des terrains sachant que les bâtiments allaient bénéficier de
l’électricité. De même, des propriétaires ont profité de l’occasion en doublant
le nombre d’étages de leurs immeubles de façon illégale. Il fallait donc
prendre des mesures pour faire face à ces pratiques et stopper la prolifération
des constructions illégales », explique Hussein Rachwane, président du quartier
Ouest de Madinet Nasr. Face à cette situation, des demandes ont été présentées
par les chefs des municipalités au Conseil des ministres, exigeant de
réglementer les conditions d’attribution de l’électricité. Le Conseil a alors
élaboré une loi qui a été promulguée à la hâte à la fin de la session
parlementaire, en juin dernier. Celle-ci interdit l’attribution de
l’électricité à toute habitation construite sur des terrains appartenant à
l’Etat et au secteur du tourisme, et sur des terrains agricoles. Elle écarte
également les immeubles bâtis près des lignes à haute tension ou hors des
limites autorisées par les lois de construction ainsi que les immeubles qui ont
des étages contrevenants. Conformément à cette loi, tout immeuble dont l’état
est détérioré ou qui fait l’objet d’un ordre de démolition ne peut pas
bénéficier de l’électricité. Quant aux zones sauvages, seules celles
susceptibles de faire l’objet d’un plan de réaménagement bénéficieront de l’attribution
de l’électricité. Ainsi, plusieurs zones ont été écartées du projet. « Il était
important de poser des critères pour ne pas gaspiller du temps et de l’argent,
surtout qu’une somme de 677 millions de L.E. allait être versée pour réaliser
ce projet », souligne Hala Rachad, responsable au ministère de l’Electricité.
Passivité des autorités
Selon les chiffres du Centre
d’informations et de prise de décisions du Conseil des ministres, 4 millions de
personnes vivent dans 81 zones d’urbanisation sauvage situées dans le
Grand-Caire. C’est au cours de ces 40 dernières années, notamment après la
défaite de 1967 et la détérioration du niveau de vie des Egyptiens, que ces
zones ont été créées. Des milliers d’habitants de la région du Canal
(Port-Saïd, Suez, Ismaïliya), du Delta et de Haute-Egypte sont venus
s’installer au Caire, à la recherche d’un travail. Ils ont mis la main sur des
terrains inhabités, et ont construit, à leurs frais, de petites maisons en bois
ou en tôle. Certains ont même construit des maisons de plusieurs étages pour
les louer. Au cours des années, ces constructions sauvages se sont multipliées,
favorisées notamment par l’exode rural et la passivité des autorités face au
problème des constructions illégales. « J’ai demandé à plusieurs reprises à la
direction de mon quartier de m’attribuer de l’électricité, mais elle refuse en
m’affirmant que je ne figure pas sur la carte du développement du gouvernorat,
car mon bâtiment est construit sur un terrain agricole », lâche Mahdi Ismaïl,
propriétaire d’un immeuble situé à Al-Marg.
Privés de tout service, les
habitants des zones d’urbanisation sauvage ont eu recours à des méthodes
illégales afin d’avoir de l’eau et de l’électricité. « Un robinet qui se trouve
dans un jardin situé à 5 km d’ici me permet de m’approvisionner en eau. Quant à
l’électricité, j’ai fait un raccord sur des lampadaires publics », reconnaît
Magdi Atef, originaire de Haute-Egypte, qui habite depuis quatre ans à Al-Marg.
Atef a dû verser 2 000 L.E. d’amendes ces quatre dernières années pour ne pas
être arrêté. « La ligne électrique que je vole était accrochée à l’extérieur de
mon bâtiment, ce qui a permis à la police de la découvrir facilement. Aujourd’hui,
je vis en paix après avoir caché le raccord sous terre », révèle-t-il.
Pratiquement, tous les habitants
des zones sauvages ont recours à des subterfuges pour s’approvisionner en eau
et en électricité. Résultat : 200 000 procès-verbaux pour détournement des
lignes électriques ont été dressés contre eux au cours de l’année 2005. Les
habitants coupables de telles pratiques se voient infliger une amende de 30
L.E. par mois d’usage illégal de l’électricité sous peine d’aller en prison. «
Nous perdons chaque année 800 millions de L.E. à cause des vols de lignes
électriques », explique un responsable à la Compagnie d’électricité. Il affirme
que c’est dans le but de remédier à ce problème que le président Hosni Moubarak
a annoncé sa décision de fournir l’électricité aux habitants des zones sauvages
et des immeubles contrevenants avec deux objectifs en vue : éviter aux
habitants les souffrances et économiser les fonds publics. Cependant, il
n’était pas possible, selon les responsables, d’appliquer cette décision sans
la réglementer. La décision de fournir l’électricité aux zones sauvages sera
donc exécutée en deux phases. La première a débuté en janvier dernier et
s’achèvera en décembre prochain. Elle inclut toutes les habitations situées à
proximité ou dans le périmètre d’un réseau électrique. La deuxième sera lancée
au début de 2007 et inclura les régions qui nécessitent l’installation du
réseau électrique. Une autorisation de la direction du quartier est
indispensable. « Ces conditions supplémentaires aggravent la situation et
compliquent les procédures. De plus, elles ouvrent la porte aux pistons et à la
corruption », critique Maha Al-Sayed, résidant à Fayçal, dans le gouvernorat de
Guiza. D’autres habitants considèrent que cette décision ministérielle a un but
politique. Elle vise à recenser le nombre de demandeurs afin de reconnaître, à
l’avenir, les habitants des zones sauvages et les obliger un jour à régler leur
situation. Deux mois avant l’achèvement de la première phase, 422 000 demandes
ont été reçues. 80 000 demandes, déjà admises par les municipalités, sont
encore sur la liste d’attente et 212 000 demandes ont été écartées. Leurs
demandeurs seront obligés de survivre dans l’exclusion et la négligence.
Héba Nasreddine