Après une acceptation initiale par
les autorités, j’ai été surpris d’apprendre le jour même du
voyage que la sécurité de l’Etat avait pris la décision de
m’interdire de quitter le pays. Aucune raison n’a été avancée.
Je ne crois pas que le but était de m’empêcher de contacter
d’autres organisations en dehors de l’Egypte, parce que même
sans quitter l’Egypte je peux établir des contacts avec qui je
veux. Cette décision est contre la loi et la Constitution qui
garantissent la liberté de culte. Malheureusement, la raison de
mon interdiction de voyage reste inconnue d’autant plus que les
autorités permettent à des gens impliqués dans des drames
nationaux de quitter le pays, comme le propriétaire du ferry Al-Salam
qui s’est échoué en mer et a fait un millier de morts. Le
lendemain du drame, celui-ci se trouvait déjà à Londres.
— La confrérie a publié un communiqué à
l’annonce de votre interdiction de voyager, quels sont les
messages-clés de ce communiqué ?
— Il s’agissait notamment de condamner les
mesures abusives prises contre les membres de la confrérie et de
réaffirmer notre détermination à poursuivre la lutte en faveur
de la réforme politique et contre le despotisme et la
corruption. Le communiqué a également pris soin de souligner que
le régime ne respecte ni la loi ni les droits de l’homme.
— Justement, quelle est votre position à
l’égard de la réforme constitutionnelle promise, quels sont les
articles qui doivent être changés, ceux que l’on doit garder ?
— Au sein du Parlement, les députés issus de
la confrérie participent aux débats relatifs à ladite réforme,
ils font leur travail. Cela dit, j’ai toujours affirmé qu’il est
impossible de procéder à une réforme constitutionnelle alors que
le pays vit sous l’état d’urgence. Il faut d’abord donner leur
liberté aux Egyptiens et organiser des élections intègres sans
falsification ni fraude. C’est ainsi qu’on pourra avoir un
Parlement capable d’entreprendre une réforme réelle, mais avec
un Parlement dominé par une majorité progouvernementale, pour ne
pas dire gouvernementale, aucune réforme ne sera possible.
— Grâce au mode de scrutin uninominal, la
confrérie a réalisé de très bons résultats lors des dernières
élections législatives, fin 2005. Mais l’on se dirige vers
l’adoption du mode de scrutin de liste pour les futures
élections. Etes-vous pour ou contre ce changement ?
— Je suis contre le changement du mode de
scrutin. Le scrutin uninominal nous a permis d’obtenir 88 sièges
au Parlement l’année dernière. C’est que malgré tout, les Frères
sont bien enracinés dans la société égyptienne. Mais cela n’a
pas plu au gouvernement qui, à travers de telles modifications,
cherche à exclure les Frères musulmans de tous les aspects de la
vie en Egypte.
— Pensez-vous que la présence des députés
issus de la confrérie, le fameux bloc des 88, au Parlement, ait
fait bouger les choses dans un sens ou dans un autre ?
— Ils arrivent à assumer leur rôle malgré les
harcèlements des services de sécurité qui peuvent aller jusqu’à
l’arrestation des citoyens qui osent les contacter ou se rendre
dans leurs bureaux. Malgré ces handicaps, nos députés ont fait
du très bon travail. D’après les rapports officiels de
l’Assemblée du peuple, 50 % des interpellations et des
interrogations lors de la dernière session parlementaire étaient
initiées par les députés du bloc des 88.
— Avez-vous jamais envisagé, dans la foulée
du discours sur la réforme, la transformation de la confrérie en
parti politique ?
— Franchement, la formation d’un parti
politique pour les Frères n’aura jamais lieu en présence dudit «
Comité des partis ». Cet organisme qui autorise, suspend ou
interdit les partis politiques est, à mon avis, non
constitutionnel et illégal. Si ce comité disparaît de la scène,
la confrérie pourra envisager la formation d’un parti politique.
— Si les Frères musulmans accèdent au pouvoir,
quelle sera votre première décision ?
— Ce sera sans doute l’annulation de toutes
les lois et décisions qui entravent les libertés publiques, pour
donner lieu à d’autres dispositions favorisant le respect de
l’individu et de ses droits. La liberté est un don de Dieu que
personne n’a le droit de retirer.
— Lequel de ces deux modèles
appliqueriez-vous, l’iranien ou le saoudien ?
— Aucun des deux, parce que je suis contre
les deux. Ce que nous allons appliquer, c’est le modèle du
prophète Mohamad qui est le seul vrai modèle.
— Les Frères sont toujours accusés de ne pas
avoir un programme politique au vrai sens du terme …
— Ce n’est pas vrai que les Frères ne
possèdent pas un programme politique, nous avons un programme
très clair qui se base sur la charia.
— Et comment calmeriez-vous les inquiétudes
des coptes qui s’inquiètent de la perspective de votre accession
au pouvoir ?
— Ces inquiétudes ne sont pas fondées car
l’islam accepte les religions juive et chrétienne et leurs
livres saints. Ceux qui ont peur de nous ne connaissent pas
l’islam. Les musulmans et les coptes ont toujours coexisté dans
la paix. Moi, par exemple, j’ai beaucoup d’amis coptes. Les
tensions interconfessionnelles ne resurgissent que sous les
régimes despotiques.
— Quel est le climat de votre relation
actuelle avec le gouvernement ?
— Chaque fois que les intérêts de la
confrérie coïncident avec ceux du gouvernement, les relations
s’améliorent, mais dès qu’il y a divergence de vues, elles
redeviennent problématiques. Mais d’un autre côté, je crois
aussi que les Etats-Unis ont donné le feu vert au gouvernement
pour écraser les mouvements islamiques.
— Et qu’en est-il de vos relations avec les
partis politiques et les autres forces de l’opposition ?
— Nous faisons partie du Front national pour
le changement qui inclut également les partis du Travail,
Nassérien et d’Al-Karama, entre autres. Ce qu’on refuse
cependant, c’est le discours virulent que tiennent certains
partis à l’égard des Frères musulmans.
— Les arrestations de membres de la confrérie
sont fréquentes ces derniers mois. Que comptez-vous faire pour
tous ces détenus ?
— Je considère que ces arrestations
fournissent la preuve que le despotisme de l’appareil
sécuritaire bafoue toutes les lois. Essam Al-Eriane et Mahmoud
Morsi, par exemple, ont été arrêtés durant les manifestations de
soutien aux juges réformateurs qui ont eu lieu il y a près de
six mois. Or selon la loi, leur détention provisoire ne devait
pas dépasser les deux mois.
— La confrérie a pris pour la première fois
la décision de participer aux élections des syndicats ouvriers
qui auront lieu le 12 novembre prochain … Comment expliquez-vous
cet engouement pour les élections ?
— Nous sommes une confrérie institutionnelle,
c’est pour cela qu’on se doit de participer à toutes sortes
d’élections, qu’elles soient professionnelles, ouvrières,
estudiantines ou législatives. La décision de participer aux
prochaines élections des syndicats ouvriers a été bien discutée
au sein de la confrérie, ce n’est pas une décision individuelle.
Propos recueillis par
Ola Hamdi