L’idée
n’est pas nouvelle, mais cela ne lui fait pas perdre son charme
: des banques pour les pauvres, gérées par les pauvres et
propriétés des pauvres. Certains y ont songé à toutes les
époques, notamment dans la littérature socialiste, au XIXe
siècle.
Mais Mohammad Yunus était le premier parvenu
à trouver un mécanisme rentable. Il a créé une banque qui
octroie des prêts aux pauvres, ceux-ci possédant eux-mêmes 90 %
de ses actions. Il s’agit de la Grameen Bank (GB, banque du
village). Toute une fondation œuvre à prêcher le modèle. Elle
regroupe 52 partenaires dans 22 pays, qui contribuent en toute
générosité au financement. Ces partenaires sont des ONG, des
institutions financières, des firmes ou encore des
multinationales.
Fondateur et directeur général de la banque,
Yunus explique la grande différence entre sa banque et les
grandes banques. Ces dernières « optent pour maximiser leurs
profits, alors que Grameen Bank cherche à aider les pauvres,
tout en maintenant une rentabilité raisonnable ». Yunus était
sans doute pionnier à intégrer capitalisme et responsabilité
sociale. Ce qui lui a fait gagner, avec la GB, qu’il a fondée en
1976, le prix Nobel de la paix de 2006.
La banque est gérée d’une manière efficace.
Depuis sa création, elle a été rentable chaque année, à
l’exception de 3 exercices. De plus, le taux de remboursement
des dettes est à hauteur de 98,5 %, beaucoup plus élevé que
celui des banques conventionnelles.
Comme toute autre entreprise capitaliste, la
Grameen Bank a conquis un marché auquel personne d’autre n’avait
pensé, note le quotidien britannique The Guardian. Il vise les
démunis, qui n’ont aucun espoir de décrocher le prêt d’une
grande banque. Ces insolvables constituent la majorité de la
population du Bangladesh où le revenu moyen par an et par
individu est de 250 dollars. Ainsi, l’économiste bangladais a
gagné le nom de banquier des pauvres à force de 30 ans de
travail dans le microcrédit et dans son pays natal.
Aujourd’hui, la Grameen Bank compte 6,6
millions de clients, dont 96 % de femmes, pour quelque 2 000
agences, 18 200 employés et 5,7 milliards de dollars de prêts
distribués. Depuis 1995, la GB n’accepte plus l’assistance
financière étrangère. Elle finance 100 % des prêts à partir de
ses dépôts. Plus de 63 % des dépositaires sont eux-mêmes des
créanciers. L’armée d’effectifs de la GB frappe à la porte des
pauvres dans les régions rurales, pour leur offrir des emprunts
d’une somme aussi minime que 50 dollars, remboursables sur un
an. Ces banquiers « aux pieds nus » se chargent ensuite de
passer chaque semaine collecter les traites de remboursement.
Taux d’intérêt élevé
Cette accessibilité au microfinancement n’est
pourtant pas gratuite. La banque est même accusée d’imposer des
taux d’intérêt qui peuvent aller jusqu’à 20 %, un taux très
élevé comparé à ceux des banques régulières. La GB se défend et
affirme sur son site Internet que ce taux est de loin inférieur
à celui des usuriers, à qui ont recours d’habitude les paysans
pour emprunter. Le taux est alors ici de 100 %. Par ailleurs,
bien que le modèle soit réussi, il n’a pas pu éradiquer la
pauvreté, estiment les détracteurs. Certes, il a aidé les
pauvres, mais rien ne prouve qu’il les ait tirés hors du cercle
vicieux de la pauvreté. Le Bangladesh demeure toujours un des
pays des plus pauvres de la planète. Jean-Michel Servet,
professeur d’économie du développement et auteur de l’ouvrage
Banquiers aux pieds nus, explique à l’AFP les limites du modèle
: « Le microcrédit est un outil efficace de lutte contre
l’exclusion bancaire, il peut être une solution aux problèmes de
gaspillage de l’aide internationale, voire à son détournement,
mais il est encore trop tôt pour attribuer aux seules vertus de
la microfinance l’amélioration des conditions de vie constatées
ici et là, ainsi que son rôle dans l’émancipation des femmes »,
dit-il. Mahmoud Abdel-Fadil, professeur d’économie à
l’Université du Caire, partage la même opinion : « Certes, la
banque a réussi à prêter de petites sommes à des millions de
pauvres. Cependant, il n’est pas évident que ces sommes les ont
tirés de leur pauvreté ».
L’appétit chatouillé
Malgré ces réserves, Yunus est devenu le
prêteur d’espoir aux pauvres de la planète, soit les deux tiers
de l’humanité. En Amérique Latine, en Afrique, en Asie, les
réseaux de microcrédits gagnent de plus en plus de terrain.
Selon le rapport 2005 de « l’état de la campagne du sommet du
microcrédit », il existe plus de 3 000 institutions de
microcrédit qui desservent près de 100 millions de clients dans
le monde, dont 66,6 faisaient partie des plus pauvres,
lorsqu’ils ont souscrit leur premier emprunt.
L’idée d’aider les marchands ambulants et les
petits paysans à sortir de leur pauvreté à travers de petits
crédits s’est donc transformée en un marché global potentiel de
microfinance, estimé à 50 milliards de dollars. Ce marché peut
être hautement lucratif, vu le taux d’intérêt élevé imposé sur
ces crédits. Ce qui a chatouillé l’appétit des grandes
institutions bancaires, comme le Crédit Suisse qui a récemment
créé un fonds d’investissement spécialisé en ce domaine, et qui
espère investir 150 millions de dollars vers la fin de 2006. De
plus, il s’est avéré, d’après l’expérience de l’Amérique Latine,
que les petits emprunteurs sont plus ponctuels dans le
remboursement que les clients des banques conventionnelles, même
en temps de crises financières.
Cependant, Mahmoud Abdel-Fadil estime que la
duplication du modèle serait restreinte sans l’occasion qui a
été offerte à la Grameen Bank, à savoir l’appui des fonds
étrangers qui ont généreusement contribué au financement de son
idée, ce qui lui a assuré une situation financière solide.
Salma Hussein