Al-Ahram Hebdo, Economie | Au-delà de la macrorécompense
  Président Salah Al-Ghamry
 
Rédacteur en chef Mohamed Salmawy
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 Semaine du 18 au 24 Octobre 2006, numéro 632

 

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Economie

Microcrédit . Le prix Nobel de la paix a été attribué à l’économiste bangladais Mohammad Yunus, fondateur de la Grameen Bank. Une consécration qui met l’accent sur ce modèle d’aide financière aux plus pauvres, mais aussi sur ses limites.

Au-delà de la macrorécompense

L’idée n’est pas nouvelle, mais cela ne lui fait pas perdre son charme : des banques pour les pauvres, gérées par les pauvres et propriétés des pauvres. Certains y ont songé à toutes les époques, notamment dans la littérature socialiste, au XIXe siècle.

Mais Mohammad Yunus était le premier parvenu à trouver un mécanisme rentable. Il a créé une banque qui octroie des prêts aux pauvres, ceux-ci possédant eux-mêmes 90 % de ses actions. Il s’agit de la Grameen Bank (GB, banque du village). Toute une fondation œuvre à prêcher le modèle. Elle regroupe 52 partenaires dans 22 pays, qui contribuent en toute générosité au financement. Ces partenaires sont des ONG, des institutions financières, des firmes ou encore des multinationales.

Fondateur et directeur général de la banque, Yunus explique la grande différence entre sa banque et les grandes banques. Ces dernières « optent pour maximiser leurs profits, alors que Grameen Bank cherche à aider les pauvres, tout en maintenant une rentabilité raisonnable ». Yunus était sans doute pionnier à intégrer capitalisme et responsabilité sociale. Ce qui lui a fait gagner, avec la GB, qu’il a fondée en 1976, le prix Nobel de la paix de 2006.

La banque est gérée d’une manière efficace. Depuis sa création, elle a été rentable chaque année, à l’exception de 3 exercices. De plus, le taux de remboursement des dettes est à hauteur de 98,5 %, beaucoup plus élevé que celui des banques conventionnelles.

Comme toute autre entreprise capitaliste, la Grameen Bank a conquis un marché auquel personne d’autre n’avait pensé, note le quotidien britannique The Guardian. Il vise les démunis, qui n’ont aucun espoir de décrocher le prêt d’une grande banque. Ces insolvables constituent la majorité de la population du Bangladesh où le revenu moyen par an et par individu est de 250 dollars. Ainsi, l’économiste bangladais a gagné le nom de banquier des pauvres à force de 30 ans de travail dans le microcrédit et dans son pays natal.

Aujourd’hui, la Grameen Bank compte 6,6 millions de clients, dont 96 % de femmes, pour quelque 2 000 agences, 18 200 employés et 5,7 milliards de dollars de prêts distribués. Depuis 1995, la GB n’accepte plus l’assistance financière étrangère. Elle finance 100 % des prêts à partir de ses dépôts. Plus de 63 % des dépositaires sont eux-mêmes des créanciers. L’armée d’effectifs de la GB frappe à la porte des pauvres dans les régions rurales, pour leur offrir des emprunts d’une somme aussi minime que 50 dollars, remboursables sur un an. Ces banquiers « aux pieds nus » se chargent ensuite de passer chaque semaine collecter les traites de remboursement.

Taux d’intérêt élevé

Cette accessibilité au microfinancement n’est pourtant pas gratuite. La banque est même accusée d’imposer des taux d’intérêt qui peuvent aller jusqu’à 20 %, un taux très élevé comparé à ceux des banques régulières. La GB se défend et affirme sur son site Internet que ce taux est de loin inférieur à celui des usuriers, à qui ont recours d’habitude les paysans pour emprunter. Le taux est alors ici de 100 %. Par ailleurs, bien que le modèle soit réussi, il n’a pas pu éradiquer la pauvreté, estiment les détracteurs. Certes, il a aidé les pauvres, mais rien ne prouve qu’il les ait tirés hors du cercle vicieux de la pauvreté. Le Bangladesh demeure toujours un des pays des plus pauvres de la planète. Jean-Michel Servet, professeur d’économie du développement et auteur de l’ouvrage Banquiers aux pieds nus, explique à l’AFP les limites du modèle : « Le microcrédit est un outil efficace de lutte contre l’exclusion bancaire, il peut être une solution aux problèmes de gaspillage de l’aide internationale, voire à son détournement, mais il est encore trop tôt pour attribuer aux seules vertus de la microfinance l’amélioration des conditions de vie constatées ici et là, ainsi que son rôle dans l’émancipation des femmes », dit-il. Mahmoud Abdel-Fadil, professeur d’économie à l’Université du Caire, partage la même opinion : « Certes, la banque a réussi à prêter de petites sommes à des millions de pauvres. Cependant, il n’est pas évident que ces sommes les ont tirés de leur pauvreté ».

L’appétit chatouillé

Malgré ces réserves, Yunus est devenu le prêteur d’espoir aux pauvres de la planète, soit les deux tiers de l’humanité. En Amérique Latine, en Afrique, en Asie, les réseaux de microcrédits gagnent de plus en plus de terrain. Selon le rapport 2005 de « l’état de la campagne du sommet du microcrédit », il existe plus de 3 000 institutions de microcrédit qui desservent près de 100 millions de clients dans le monde, dont 66,6 faisaient partie des plus pauvres, lorsqu’ils ont souscrit leur premier emprunt.

L’idée d’aider les marchands ambulants et les petits paysans à sortir de leur pauvreté à travers de petits crédits s’est donc transformée en un marché global potentiel de microfinance, estimé à 50 milliards de dollars. Ce marché peut être hautement lucratif, vu le taux d’intérêt élevé imposé sur ces crédits. Ce qui a chatouillé l’appétit des grandes institutions bancaires, comme le Crédit Suisse qui a récemment créé un fonds d’investissement spécialisé en ce domaine, et qui espère investir 150 millions de dollars vers la fin de 2006. De plus, il s’est avéré, d’après l’expérience de l’Amérique Latine, que les petits emprunteurs sont plus ponctuels dans le remboursement que les clients des banques conventionnelles, même en temps de crises financières.

Cependant, Mahmoud Abdel-Fadil estime que la duplication du modèle serait restreinte sans l’occasion qui a été offerte à la Grameen Bank, à savoir l’appui des fonds étrangers qui ont généreusement contribué au financement de son idée, ce qui lui a assuré une situation financière solide.

Salma Hussein

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3 QUESTIONS à

Ahmad Al-Naggar, rédacteur en chef du rapport annuel «Tendances stratégiques économiques ».

Al-Ahram Hebdo : Pourquoi l’Egypte n’a pas su transposer l’expérience de la Grameen Bank ?

Ahmad Al-Naggar : Mohammad Yunus, le fondateur de la Grameen Bank, est venu en Egypte au milieu des années 1990 pour appliquer son expérience dans notre pays. Son adjoint est resté en Egypte pendant 4 ans et a dû regagner le Bangladesh sur une immense déception. Yunus croyait à son projet et l’a géré contre vents et marées, mais le dossier en Egypte a été attribué et géré par des bureaucrates sans audace ni souci de remédier vraiment à la pauvreté.

— Mais le Fonds social de développement, créé à cette époque, avait pourtant le même objectif de remédier à la pauvreté ...

— C’est vrai, il a été créé afin de remédier aux impacts négatifs des réformes structurelles entreprises à l’époque, et pour réduire le chômage et la pauvreté. Mais si la GB n’impose aucune condition aux emprunteurs, ici en Egypte, le Fonds exige des garanties financières ou immobilières allant au-delà du montant même du crédit. Au Bangladesh, il suffit qu’un groupe d’emprunteurs s’engagent collectivement à rembourser. Aucune procédure n’est engagée contre eux s’ils n’arrivent pas à le faire.

— Certains estiment que la GB n’est qu’une sorte de « spectacle » que certains tiennent à faire réussir. Elle a donc reçu pour cela d’énormes aides. Partagez-vous cette opinion ?

— Il est tout à fait normal que plusieurs institutions donatrices tiennent à la réussite d’un projet qui bénéficie aux pauvres. Par ailleurs, l’administration de la GB, Yunus inclus, a géré ces fonds en toute transparence. Par contre, en Egypte, on dit que les membres du Parti national démocrate, au pouvoir, ont accès aux crédits du Fonds social, sans avoir de vrais projets rentables.

 




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