Moubarak.
Après plus de vingt ans de quasi-monopole de la vie politique
par le régime, l’opposition a franchi certaines lignes rouges,
lors des trois dernières années, sur le plan médiatique et
populaire, mais sans trop remuer l’eau stagnante.
Un mouvement de surplace
Jamais
l’opposition n’avait eu une telle marge d’expression comme
c’était le cas lors de ces quelques dernières années. Pas de
compliments à faire au régime en présence, ce sont plutôt de
nombreuses circonstances, voire des pressions qui ont imposé
cette situation. « Depuis trois ans, la situation a beaucoup
changé. Personne ne peut plus accepter le fait qu’il soit
opprimé. C’est d’ailleurs le sentiment chez le citoyen
ordinaire. Une sorte de culture de protestation ou de révolte
semble se développer par l’intermédiaire des grèves ou des
boycotts. De même, il faut dire qu’il y a eu un contexte
régional et international qui a beaucoup aidé l’opposition
dans ce développement important », explique Georges Ishaq, le
coordinateur général du mouvement Kéfaya. Ce mouvement né il y
a deux ans avec un slogan jamais entendu en Egypte, « Assez »
ou « Ça suffit » à un régime en place depuis 1981. Il y a
plusieurs années, il n’était pas question d’agir dans un champ
assez large, d’élever la voix aussi fort. En deux ans ou plus
et après plus d’une vingtaine d’années, beaucoup de lignes
rouges ont été franchies et la situation a été moins serrée
autour des opposants. « Dans les années 1990, il y a eu
beaucoup de cas d’emprisonnement au point qu’à la fin de cette
décennie, l’emprisonnement des journalistes avait pris une
grande dimension pour devenir peut-être le plus important dans
l’histoire de l’Egypte », déclare le journaliste Gamal Fahmi,
qui a lui-même subi cette peine. Les exemples ne manquent pas
et là, on peut citer le journaliste Magdi Hussein, rédacteur
en chef d’Al-Chaab, qui a été emprisonné et la licence de son
journal a été suspendue. Cette situation a créé une vive
réaction chez les journalistes d’opposition, les partis et
l’élite intellectuelle. Les médias et la presse ont joué un
grand rôle, surtout avec leur grande évolution. Les nombreuses
chaînes satellites et la multiplication des journaux et
publications, qui ont dépassé le nombre de 600 en 2006, ont
créé un important créneau pour les acteurs de l’opposition. «
Il a fallu beaucoup d’efforts et surtout du courage et de
l’audace de la part de certains journaux. Al-Arabi a été la
première publication, par exemple, à aborder la question de la
succession ou de la présidence héréditaire », précise Fahmi.
Mais qu’est-ce qui a poussé une opposition qui avait accepté
mal ou bon gré à changer de comportement ? Le moment
déclencheur serait en 2003, lorsque Abdel-Halim Qandil, le
journaliste de l’hebdomadaire nassérien Al-Arabi, a écrit une
série d’articles critiquant l’institution présidentielle et
certains dossiers, qui étaient jusqu’alors perçus comme
intouchables. L’année 2003 a aussi témoigné de la naissance du
mouvement Kéfaya.
Une opposition fragile
Mais
cette opposition est loin de constituer un seul bloc. Certains
vont jusqu’à parler même d’opposition officielle et
d’opposition populaire. « Je ne vois sur la scène que 21
cadavres ». C’est ainsi que l’écrivain Fahmi Howeidi décrit,
dans un entretien accordé au quotidien indépendant Al-Masri
Al-Yom, les 21 partis politiques qui sont censés être
d’opposition ou opérationnels. Il est plus ou moins vrai que
l’activité de ces partis est très faible et qu’ils n’ont
quasiment aucune influence sur la vie politique, au point que
certains observateurs les accusent de se contenter d’avoir des
journaux seulement. Et si la rue retient certains noms, c’est
uniquement des trois les plus anciens : le Nassérien
(nationaliste), le Tagammoe (gauche) et le néo-Wafd (libéral).
« Ils ont leur part de responsabilité à assumer dans cette
situation, mais là aussi, il faut critiquer le régime et le
Parti National Démocrate (PND), qui était le seul acteur sur
la scène privant ses homologues de tout droit pour arriver
maintenant au plus bas niveau de cette opposition », confie
Gamal Fahmi.
Des lois draconiennes empêchent les partis de se constituer
une base populaire. Il est, en effet, impossible de créer un
parti politique sans l’aval du Comité des partis. Le parti au
pouvoir n’autorise, ainsi, que les partis qui lui plaisent. Un
parti comme Al-Karama ou Al-Wassat attendent depuis des années
un feu vert qui n’apparaît jamais. Ils examinent alors depuis
quelques jours avec une autre formation, l’Union démocratique,
la possibilité d’annoncer unilatéralement leur création.
Les Frères principaux bénéficiaires
La rue, elle, s’est retournée vers la confrérie « interdite »
des Frères musulmans qui, aujourd’hui, avec ses 88 sièges au
Parlement, est devenue un acteur incontournable sur la scène
politique et s’est illustrée comme la plus grande force
d’opposition présente, bien qu’elle ne constitue pas de parti
officiel. « Alors que pendant plusieurs années le gouvernement
les attaquait, les réprimait, il n’a fait que leur rendre
service en leur accordant une grande importance et faisant
d’eux le refuge des courants d’opposition », ajoute Fahmi. Le
régime a eu du mal à contenir la poussée de ces islamistes
lors de ces 25 dernières années en dépit des coups de filet
sans cesse opérés contre les cadres de la confrérie. D’autant
plus que celle-ci, en un quart de siècle, a changé de
discours. Si à l’époque de Sadate, elle avait rejeté le
multipartisme, n’étant pas compatible avec son grand dessein
de fonder un Etat islamique, aujourd’hui, elle parle de
réforme, de démocratie et n’hésite pas à nouer des alliances
avec les différentes forces politiques.
Les sans étiquettes
Et entre ces deux forces, une opposition laïque et une autre
religieuse, balance un mouvement, Kéfaya, rassemblant diverses
tendances de l’opposition traditionnelle. La gauche, les
Nassériens, les libéraux, les Frères musulmans et des gens qui
n’ont aucune étiquette. Une opposition populaire, qui, en
dépit de débuts prometteurs, n’a pas réussi à se trouver de
cadre précis et peine à toucher un ensemble plus large de la
population. « Nous essayons d’être en contact direct et
permanent avec le public, mais notre influence reste toujours
loin de nos ambitions. C’est un peuple qui est resté hors du
jeu de la politique pendant 50 ans et il faut encore du temps
avant qu’il ne s’intègre de nouveau », explique Ishaq.
D’ailleurs, les opposants les plus connus ne font que tomber
l’un après l’autre. Aymane Nour serait le cas le plus
flagrant, le plus médiatisé aussi. Noamane Gomaa a suivi le
néo-Wafd, plus ancien d’Egypte, a été déstabilisé. Les juges
qui se sont classés parmi les opposants et qui maintiennent un
bras de fer avec le pouvoir, n’ont pas échappé à cette règle
d’intimidation. Après 25 ans, serons-nous dans une situation
d’équilibre des faiblesses ? Le pouvoir et l’opposition sont
aussi faibles l’un que l’autre au point qu’aucun ne peut
encore bousculer l’autre.
Karim
Farouk