Moubarak .
25 ans au pouvoir, le raïs s’est attelé surtout à garantir la
stabilité et éviter les soubresauts de l’aventurisme.
La constance à tout prix
Un
coup, des hommes en armes surgissent, une pluie de balles
s’abat sur la tribune. Le président Anouar Al-Sadate, resté
debout, n’arrivant pas, en ces derniers moments de son
existence, à réaliser ce qui se passait. La célébration de la
victoire sur Israël a tourné en drame. C’était le 6 octobre
1981. Deux semaines après, Hosni Moubarak devient le président
de la République suite à un référendum populaire. Pourquoi ce
retour sur l’événement qui a été à l’origine de l’accession à
la magistrature suprême de Moubarak ? Il est certain que
commencer un mandat suite à l’assassinat du chef de l’Etat
précédent par un commando islamiste devait marquer les choix,
du moins les premiers, du régime. Beaucoup de fermeté, la
recherche d’une stabilité qui a failli échapper. Le mot
d’ordre un peu partout devient stabilité. Elle était
recherchée par un peuple dérouté par le premier assassinat
d’un chef de l’Etat. Ne dit-on pas que les Egyptiens ont
maintenu cette tradition millénaire de voir dans leur chef
suprême le pharaon aux attributs sacrés ? Même si on avait cru
que Moubarak avec son allure et discours d’homme ordinaire
allait rompre finalement cette tradition du culte rendu aux
dirigeants : Nasser, le héros, et Sadate, le magicien. Mais
vite les choses revinrent à leur habituel. Chaque année qui
passait avec le président Moubarak est devenue une occasion de
célébration. Pour son 20e anniversaire, la presse a fait un
étalage d’entretiens et d’articles qui tous louaient les
qualités du raïs, avec des phrases comme « Le fleuve des
sacrifices n’a jamais cessé de progresser », « L’Egypte de
Moubarak progresse de jour en jour » et des titres comme «
L’art de gouverner les peuples ». A l’occasion aussi, un
manuel est publié relatant les accomplissements du président.
Mais pour les 25 ans, tout est discret. Aucune manifestation
du genre précédent à l’exception de la célébration du 6
Octobre. Signe des temps qui changent peut-être. Ce nouveau
siècle témoigne d’une nouvelle phase de la gouvernance de
Moubarak.
La
première serait celle des années 1980. Une période qui, selon
Mohamad Al-Sayed Saïd, vie-directeur du Centre d’Etudes
Politiques et Stratégiques (CEPS) d’Al-Ahram, était celle de «
la réconciliation nationale après un règne de Sadate marqué
par des mesures contre l’opposition ». C’est ainsi que la
première décision de Moubarak a été de libérer tous les
prisonniers politiques, ceux de septembre 1981, qui ont
englobé toute l’élite intellectuelle avec ses différentes
franges. C’est aussi le retour du pape Chénouda III après un
exil forcé dans un couvent. Certains spécialistes parlent
d’une « performance politique distinctive ». Les élections
législatives de 1984 et 1987 étaient parmi les plus intègres
avec les opposants et les indépendants remportant plus de cent
sièges. Ce fut l’époque aussi de l’essor intellectuel avec la
tradition inaugurée de la rencontre annuelle à l’occasion de
la Foire du livre avec les écrivains. Mais le talon d’Achille
du système était l’économie. L’Egypte était au bord de la
faillite, privée de toute infrastructure.
Selon Ahmad Al-Moslémani, politologue, l’année 1986, avec
l’insurrection des conscrits de la force anti-émeutes,
représentait le premier et le plus grand défi auquel le régime
a été amené à affronter. Un premier test qui a permis de
renforcer la stabilité du régime. Le peuple a soutenu,
implicitement, le pouvoir. « Le peuple n’a commis aucun acte
de sabotage. Les penseurs et intellectuels qui sympathisaient
avec les revendications des soldats ont rejeté l’idée de
rébellion ou de chute du régime », relève Mohamad Al-Sayed
Saïd.
Malheureusement, le régime a tenu la situation avec une main
de fer, donnant à la sécurité d’importantes prérogatives.
Ceci, bien que sur le plan de la politique étrangère il ait
appliqué une Realpolitik et envisagé les choses de manière
rationnelle, ce qui a permis de rompre l’isolement de l’Egypte
dans le monde arabe. Cette décennie était marquée par
l’attention accordée par Moubarak aux avis des conseillers, de
l’opposition et de la classe intellectuelle.
Il fallait attendre 1991, à l’occasion de la guerre du Golfe,
pour qu’une nouvelle évolution ait lieu en Egypte. Le
président commence à accorder de l’intérêt au dossier
économique. Il est encouragé par l’abolition d’une grande
partie des dettes de l’Egypte par l’Occident pour son soutien
à la coalition qui a chassé les forces iraqiennes du Koweït.
Mais il était aussi poussé par les contraintes de la Banque
mondiale. Le taux de chômage a baissé. Les réserves en devises
étrangères ont atteint 22 milliards de dollars. De nouvelles
villes et cités ont vu le jour ainsi que l’aménagement des
zones côtières. Cet essor économique a eu lieu sous le signe
d’une fermeture politique qui, selon Hassan Nafea, professeur
de sciences politiques, a « révélé une orientation ou la
véritable personnalité de Moubarak ». Ainsi, les deux
législatives de 1990 et 1995 ont été boycottées par toutes les
forces de l’opposition et il y a eu une répression des
libertés, la fermeture de journaux comme Al-Dostour et
Al-Chaab, l’arrestation de journalistes et la mise à l’écart
d’autres.
Cette
période des années 1990 s’est trouvée fortement liée à la
lutte contre une résurgence du mouvement islamiste armé,
notamment à la suite de la tentative d’assassinat
d’Addis-Abeba contre le chef de l’Etat. La plus importante sur
un total de six tentatives connues. Cette période a été
marquée par des traques et des coups de filet contre les
suspects. Outrée, la population s’est une nouvelle fois
ralliée au régime. Les Egyptiens s’inquiétaient pour le
tourisme devenu source importante de revenu et considéré comme
principale cible par les islamistes.
Le tout sécurité
L’attentat de 1997 qui a eu lieu à Deir Al-Bahari, près de
Louqsor, a constitué un tournant à cet égard. Depuis, la
situation s’est plus ou moins stabilisée pendant plusieurs
années avant que le pays ne soit de nouveau frappé par de
nouvelles attaques terroristes, notamment au Sinaï. Entre les
deux, le régime a compté plus sur le tout sécuritaire, ce qui
a fait que la loi est devenue faible, n’inspirant pas la
confiance du citoyen à l’égard de l’Etat. La sécurité est
devenue un trait marquant du pouvoir, bien que « le président
ait compris que les groupes armés ne représentaient pas une
menace pour son pouvoir, mais plutôt pour la paix sociale »,
comme l’estime Ahmad Al-Moslémani. Cela n’a pas empêché le
régime de faire face à d’autres types de problèmes. «
L’opposition a progressivement fait entendre sa voix et une
ère de tension politique a vu le jour, surtout avec la
naissance d’une opposition directe contre le chef de l’Etat
(Lire page 5) », indique Hassan Nafea. Résultat : à cette
troisième phase fait défaut le politique, qui marquait la
première, et l’économique, qui marquait la deuxième. Il n’y a
pas de structure sur laquelle on peut édifier. Tout semble
s’écrouler. Abdallah Sennawi, journaliste et membre du Parti
nassérien, estime que « pendant de longues périodes, le régime
disait que son premier objectif était l’édification d’une
infrastructure solide. Mais 25 ans après, le bilan est
négatif, de l’aveu du gouvernement : l’eau potable, les
chemins de fer, l’éducation, la santé, autant de domaines en
chute libre. Même sur le plan régional, le rôle de l’Egypte a
régressé de manière désolante ».
Cette question de politique étrangère reste objet de
différentes interprétations. L’équilibre recherché dès la
première période, qui a fait que la ligne traditionnelle de
fracture politique régionale se soit déplacée de l’Egypte, est
devenu impopulaire. L’échec du processus de paix, l’invasion
de l’Iraq, la popularité grandissante de Hassan Nasrallah et
du Hamas ont « érodé ce choix de stabilité sur lequel pariait
le régime ». L’équilibre s’est transformé en dépendance
relative à l’égard des Etats-Unis. Les différends avec
Washington sont cependant évidents mais ne se sont jamais
transformés en chocs. Les analystes affirment que cette
dernière période est celle d’un relâchement de la poigne de
Moubarak et de l’augmentation de l’influence de ce qu’on
appelle « les ailes ». Il s’agit de la vieille garde du PND ;
de la nouvelle, celle des « Gamalistes », le lobby des hommes
d’affaires ; des Frères musulmans et des pressions de
l’Administration Bush. A ceci s’ajoute, comme le dit
Al-Moslémani, l’âge avancé du président. « Le relâchement de
la poigne du pouvoir est pire que sa puissance », dit-il.
Pourquoi ? Parce que les Egyptiens sont dans l’attente d’un
lendemain où le régime sera absent. « Or même si le régime est
fort, cette image d’une institution faible est ancrée dans les
esprits, ce qu’il y a de plus difficile ».
Samar Al-Gamal
Ahmed
Loutfi