Turquie .
Ses relations avec l’Union européenne sont les premières
victimes du projet de loi français contre la négation du
génocide arménien. Le premier ministre tente de calmer la
grogne.
Ankara s’accroche à l’UE
Tiraillée entre sa colère contre le projet de loi français et
son désir d’intégrer l’Union Européenne (UE), la Turquie
avance sur des œufs. Le texte en question, adopté en première
lecture par les députés français jeudi dernier, prévoit de
sanctionner toute négation du « génocide » arménien. Les
massacres et déportations d’Arméniens entre 1915 et 1917 ont
fait plus de 1,5 million de morts selon les Arméniens, 250 000
à 500 000 selon la Turquie, qui récuse vertement le terme de
génocide. La loi doit encore être soumise aux sénateurs, puis
aux députés en seconde lecture, avant son adoption définitive.
Les dirigeants turcs ont rejeté avec force le vote des députés
français, menaçant la France de représailles économiques. Mais
le gouvernement turc du premier ministre, Recep Tayyip Erdogan,
temporise et reste évasif sur la nature de la riposte
commerciale. Pas question pour lui de mettre en péril
l’adhésion tant espérée de la Turquie à l’UE. En bon élève, le
gouvernement n’a pas appelé au boycott officiel des produits
français, s’arrêtant aux menaces et aux appels au rejet des
marques françaises.
Le chef de l’Etat français, Jacques Chirac, a lui aussi tenté
de calmer le jeu en appelant au téléphone samedi matin M.
Erdogan pour lui exprimer ses « regrets », l’Elysée n’a pas
confirmé la version de M. Erdogan. M. Chirac n’aurait que
réaffirmé le nécessaire devoir de mémoire turc et l’inutilité
du texte voté. La démarche n’est pas surprenante : la Turquie
est un gros marché pour la France, avec des échanges chiffrés
l’an dernier à 8,2 milliards d’euros.
Même s’il n’a rien à voir avec les pourparlers d’adhésion,
commencés en octobre 2005, ce texte français risque en effet
de rejaillir sur l’ensemble de l’UE et d’aggraver « les
incompréhensions mutuelles », déjà « pas faciles à surmonter
», selon le commissaire européen à l’Elargissement, Olli Rehn.
L’euroscepticisme de la population turque risque de progresser
un peu plus — en 2004, 70 % des Turcs désiraient l’entrée dans
l’UE. Au printemps 2006, ils n’étaient plus que 44 %.
« Alors que les relations entre l’Europe et la Turquie sont
plutôt mal en point, cela confirme que la France s’est donné
le rôle de bouclier antiturc de l’Europe », juge
l’universitaire turc, Ahmet Insel. « La raison d’être de cette
loi tient dans la façon dont l’élite politique française
considère la Turquie. Il y a une méfiance profonde envers la
candidature de la Turquie et sa future adhésion », renchérit
le chercheur Cengiz Aktar, spécialiste des questions
européennes. Depuis que les quinze (aujourd’hui 25) lui ont
reconnu en décembre 1999 une « vocation à rejoindre l’Union
européenne », la Turquie s’est efforcée de satisfaire leurs
exigences, surtout dans le domaine des droits de l’homme.
Ainsi le Parlement a-t-il voté, en août 2002, l’abolition de
la peine de mort en temps de paix et l’octroi de droits
linguistiques et culturels aux Kurdes. La reconnaissance de
Chypre demeure le point de désaccord essentiel.