Nigeria .
Le delta du Niger, riche région pétrolière au sud du pays, est
en proie à une instabilité chronique, qui s’accroît à
l’approche des présidentielles d’avril 2007.
La grogne des pauvres
Face
à une situation très menaçante dans la région pétrolière du
delta du Niger (sud), où sévissent insécurité, enlèvements
d’expatriés et sabotages, le président nigérian, Olusegun
Obasanjo, a choisi la voie du développement économique. Il
s’est rendu, le 12 octobre, à Port Harcourt, la « capitale
pétrolière » du pays, dans le delta du Niger où les
multinationales pétrolières sont la cible, depuis deux
semaines, d’un regain de tension dans les communautés locales
et les groupes séparatistes. M. Obasanjo, qui doit quitter le
pouvoir en mai 2007, a inauguré plusieurs infrastructures,
dont un centre hospitalier à l’université de Port Harcourt et
un complexe pétrochimique récemment privatisé à Eleme. « Le
président est déterminé à relancer le développement de la
région. Les inaugurations d’aujourd’hui témoignent du sérieux
de son engagement », a assuré Emmanuel Okah, porte-parole de
l’Etat de Rivers.
Bien qu’elle soit soulagée de cet intérêt manifesté par le
chef de l’Etat, la population de cette région lui demande de
mettre en œuvre concrètement tous les programmes de
développement qu’il avait annoncés, afin de mettre un terme à
l’instabilité chronique que connaît le delta du Niger. Cette
instabilité fait actuellement perdre au pays 25 % de sa
production pétrolière. Le Nigeria est, grâce au delta du
Niger, le 6e exportateur mondial d’or noir, qui lui procure 95
% de ses recettes en devises.
Une région vitale donc, presque trop, selon le chef de l’Etat
qui, en présentant mercredi dernier au Parlement son dernier
projet de budget pour 2007, a souligné le danger d’une trop
grande dépendance : « Ces revenus, qui représentent 84 % des
rentrées totales estimées, sont trop élevés et inconfortables.
Il ne faudrait pas qu’une seule matière première représente
plus de 50 % », a-t-il déclaré. M. Obasanjo a annoncé
récemment un plan de développement spécifique pour le delta et
réuni en septembre un forum spécial à Abuja, la capitale. Il a
notamment fait inscrire au budget 2007 un investissement de
3,8 milliards de dollars pour des centrales électriques.
Pourtant, le berceau du boom pétrolier reste déshérité et la
majorité de ses habitants vivent avec moins d’un dollar par
jour. Une situation que dénonçait il y a quelques mois le
Programme des Nations-Unies pour le Développement (PNUD) : «
Abandon administratif, chômage, misère noire ». Les habitants
de la région, dont l’importante communauté Ijaw (14 millions
de personnes), accusent notamment l’activité des compagnies
étrangères d’avoir pollué gravement les sols agricoles et les
eaux du delta. Ils dénoncent aussi le fait que des promesses
récentes de milliers d’emplois, d’équipements sociaux et de
nouvelles routes, faites par le président Olusegun Obasanjo,
n’ont pas été tenues. Et selon un sondage publié jeudi par le
sérieux quotidien de Lagos The Guardian, 72 % des habitants du
sud estiment que leurs conditions de vie se sont dégradées
depuis l’indépendance du pays en 1960. L’exploitation
pétrolière avait commencé 4 ans plus tôt. « Depuis que
l’exploitation a commencé, les exportations de pétrole ont
rapporté au Nigeria environ 400 milliards de dollars. Et
pourtant, le niveau de vie s’est dégradé. Où sont passés les
trilliards de naira (monnaie locale) pour nos populations ? »,
demandait récemment un responsable du comité budgétaire
régional du delta, George-Hill Anthony.
Violences entre groupes rebelles
C’est sur ce terreau de misère qu’ont poussé au fil des ans
toutes sortes de mouvements plus ou moins séparatistes, tandis
que la grogne grandissait dans des communautés locales dont
les terres et les eaux ont été gravement polluées par
l’industrie pétrolière. Le géant Shell vient encore d’en faire
l’expérience, avec la prise en otage pendant deux jours, la
semaine dernière, d’une soixantaine d’ouvriers.
La multiplication des enlèvements et la montée de
l’insécurité, ces derniers mois, s’expliquent par l’approche
des élections présidentielles qui doivent se tenir en avril
2007. Une façon pour toutes sortes de mouvements de faire
entendre leurs revendications aux présidentiables. Ainsi, le
delta du Niger, région dont la population se débat dans une
pauvreté criante, s’invite dans la saison électorale. Des
conflits y éclatent régulièrement entre les compagnies
étrangères et la population, qui réclame notamment une
meilleure répartition des ressources issues du pétrole. Les
manifestations, occupations d’installations pétrolières et les
prises d’otages y sont fréquentes.
La région marécageuse du delta du Niger est aussi le théâtre
de violences entre groupes rebelles. Deux factions — la Force
des volontaires du peuple du delta du Niger (NDPVF) de Mujahid
Dokubo Asari réclamant le droit à l’autodétermination et au
partage de la manne pétrolière, et le Groupe d’autodéfense du
delta du Niger (NDV) d’Ateke Tom — s’y sont affrontées jusqu’à
la signature, en octobre 2004 avec le gouvernement du
président Olusegun Obasanjo, d’un accord de cessez-le-feu.
L’accord prévoyait notamment le désarmement et le
démantèlement des milices.
Depuis janvier 2006, les guérillas séparatistes qui affirment
représenter les intérêts Ijaw ont intensifié leurs attaques
contre les grandes compagnies pétrolières étrangères. Des Ijaw
se réclamant du Mouvement pour l’émancipation du delta du
Niger (Mend) et affirmant vouloir contrôler sa richesse
pétrolière, ont revendiqué le rapt de plusieurs employés
expatriés de compagnies pétrolières. Depuis le début de
l’année, une quarantaine de militaires ont été tués ainsi
qu’au moins cinq Nigérians employés du secteur pétrolier.
Hicham
Mourad