| Des
êtres humains qui se tiennent en couple ou en groupe,
des hommes et des femmes sans traits et sans vêtements
qui vous fixent tout en transperçant vos corps pour regarder
encore plus loin, un au-delà, lointain et magique aux
horizons illimités. Tous ces êtres humains qui vivent
dans des temps immémoriaux, dans un espace infini mais
pesant, lourd et rempli de tant de défis sont enveloppés
d’un monde désertique où le jaune prévaut toujours et
partout. Comme sur les fresques des temples pharaoniques
et assyriens, dans leurs positions statiques, ces hommes
vous parlent en silence. Dans un silence lourd de sens,
ils vous disent à travers leurs reliefs, leurs corps sculptés,
leurs graphismes quelque chose de mystérieux, d’effrayant,
et de tellement inquiétant qu’on en a la chair de poule.
Ce ne sont
que quelques impressions qui ressortent des peintures
de Saadi Al-Kaabi qui se dit, en riant, avoir 140 ans
alors qu’il n’en a que 70, car « pour tout iraqien chaque
année pèse son double ». Et pourtant, il se dégage de
la personne de ce peintre qui avoue être quelquefois profondément
troublé par le dialogue qu’il entretient avec les êtres
qu’il a créés une joie de vivre et une certaine juvénilité
enfantine. Un bonheur de vivre tel un défi qui voudrait
transcender un quotidien insupportable. Toutefois, à force
de vivre des catastrophes continues et des événements
sanglants, avec des pauses limitées, les Iraqiens ont
appris à vivre avec les maux qui les entourent. Une philosophie
que développent les pays en catastrophe pour défier l’angoisse
de disparition. Lorsqu’on parle de l’Iraq, on aurait tendance
à penser aux événements actuels, mais Al-Kaabi fait remonter
les choses aux fondements de l’histoire de son pays. «
A cause des paraboliques, le monde a pu mieux visionner
les catastrophes en Iraq, et pourtant, cela dure depuis
toujours. Et nous avons appris, nous les iraqiens, comme
pour les fourmis qu’on écrase et qui, deux minutes après,
sont secondées par de nouveaux groupements qui refont
leur besogne, rapportent nourriture et bien-être à toute
la communauté, nous nous enfermons derrière les portes
de nos demeures pour accomplir ce qu’il nous incombe de
faire en laissant à l’extérieur les intérêts s’entre-tuer
entre eux, dans l’attente de jours différents ».
Saadi Al-Kaabi
n’est pas un combattant violent et sanglant qui porte
les armes, mais il se bat pour sa survie dans un incessant
effort pour ne pas baisser les bras. A tous les moments
de conflit en Iraq, il a eu un défi personnel à surmonter.
Le manque d’argent à cause de la dévaluation du dinar,
de l’embargo ou autres ont aiguisé ses instincts de survie.
Alors que sa famille est à bout de ressources ou que son
nourrisson manque de lait, il essaie de trouver des astuces.
Bien évidemment, celle de l’art facile ou folklorique
lui a effleuré l’esprit. Il a même essayé de le mettre
en exécution : « J’ai dessiné trois tableaux que j’ai
aussitôt déchirés, car j’étais certain que je ne pourrais
plus être un artiste créateur. Par la suite, j’ai décidé
de rester amateur et non pas un professionnel de l’art,
car l’amateur est celui qui dessine ce qu’il veut ». Saadi
Al-Kaabi s’en va chercher des solutions ailleurs et autrement.
Il vend sa maison pour en construire une plus petite et
laisser un peu d’argent de côté. Mais ce n’est pas assez,
la dévaluation est telle que la quantité de dinars qu’il
avait dépensés avec toute sa famille pour un voyage de
rêve en Egypte ou en Asie ne suffit plus pour aller dîner
au restaurant. Il doit réfléchir autrement. Un matin,
désespéré, ses enfants affamés, un bout de pain à la maison,
il sort, hagard, dans la rue. Il regarde les gens qui
ne sont pas dans la gêne et se dit : « Tous ces gens sont
plus intelligents que moi, alors que je suis l’idiot du
coin. Il doit y avoir un métier bête que je peux exercer
». Il s’invente un commerce en travaillant dans la cargaison
des camions pour la construction de bâtiments à travers
quelqu’un qu’il retrouve à la terrasse d’un café. Mais
cela ne peut durer, c’est trop fatigant, alors il ouvre
un petit commerce dans une petite boutique d’une largeur
d’un mètre carré sur un mètre et demi pour la vente de
pièces de rechange pour voitures. Cela lui permet de continuer
à vivre correctement sans compter uniquement sur sa retraite
qui ne vaut plus rien.
Ainsi, il
peut peindre comme bon lui semble et s’active dans des
associations d’arts plastiques pour la préservation du
patrimoine artistique de l’Iraq. Car Saadi Al-Kaabi reconnaît
que si l’art en Iraq se porte bien, malgré tout, c’est
grâce à des artistes précurseurs qui ont formé les jeunes
et ont passé la main. Il voudrait également travailler
dans cette direction. Les artistes dont il parle savaient
parfaitement que si la relève n’était pas assurée par
d’autres plus jeunes et aussi doués qu’eux, leur art resterait
en manque. L’essentiel étant de guider l’autre dans sa
créativité et sa différence. Dans son métier de professeur
qu’il a exercé dans les écoles primaires puis secondaires
avant de remplir des postes de responsabilités importants
au ministère de la Culture, il essayait d’appliquer ces
règles. D’ailleurs, il est conscient « que ce qu’il y
a de plus beau dans les dessins d’enfants, ce sont leurs
imperfections ». Malheureusement, la société et surtout
l’école arrivent avec leurs lots de normalité sur ce qu’il
faut ou ce qu’il ne faut pas faire pour tuer dans l’œuf
ces artistes de l’avenir. Ses professeurs de dessin égyptiens
et iraqiens ont été les premiers à reconnaître ses dons.
« Je vivais alors dans l’image du grand artiste et je
découvrais à mon entrée aux beaux-arts que ce que j’avais
dessiné était bien minable », dit-il en se moquant de
lui-même.
Il lui faudra,
à de nombreuses étapes de sa vie, combattre cette présomption
qui s’empara de lui à cause des éloges de la presse locale
ou internationale et qui finirent par bloquer sa créativité.
Il se souvient, avec émoi, de cette soirée assis chez
lui devant son feu, broyant du noir à cause de son sentiment
de dessèchement intérieur : « Sur un mur, ma femme avait
encadré des articles élogieux sur mon parcours artistique.
Je les contemplais, puis subitement j’appelais mon fils
et lui demandais de les descendre et de les brûler dans
la cheminée. Surpris, il obéit. Et aussitôt, je me ressentais
renaître au fur et à mesure que ces cuirasses, qui m’avaient
enfermé dans mon orgueil, étaient rongées par les feux
», raconte Saadi Al-Kaabi, avec la fierté de quelqu’un
qui a réussi à combattre ses démons intérieurs. D’ailleurs
d’ajouter : « Je sais que je suis un bon artiste mais
pas un génie ». Il se défend contre ce désir de paraître
pour essayer de rester en contact avec son monde intérieur.
Un monde que l’on devine riche, foisonnant et plein d’espièglerie.
Au premier abord, Al-Kaabi peut sembler réservé et austère,
mais semblable à de nombreux iraqiens, dès que la confiance
s’instaure, une émotion profonde fait surface. Alors,
il laisse poindre cet amour de vivre, raconte des expériences
espiègles, se moque de lui-même et récite des poèmes.
La poésie
tout comme l’art plastique ne sont-ils pas une constante
de l’Iraq ? Surtout que Saadi est originaire de la ville
de Néguev, ville d’art, de désert, de pétrole, de catastrophes
et d’histoire. Pour lui, qui se veut un homme des racines,
cette ville tisse sa stabilité intérieure. Dans sa famille,
sa sensibilité artistique s’est aiguisée en écoutant ses
frères réciter leurs poèmes. D’ailleurs, avec la fierté
de son terroir, il acclame : « à Néguev, tout le monde
est poète d’une manière ou d’une autre ». Il ajoute en
riant : « Ma ville m’influence tellement que lorsque je
veux dessiner la mer, c’est d’un désert qu’il s’agit.
Car le désert reste mon plus grand amour ».
Alors qu’il
vit à Bagdad actuellement, il aime reprendre le chemin
de sa villnatale et de ses endroits perdus de l’Iraq où
les hommes sont si différents. Son premier poste d’instituteur
est un souvenir de bonheur : « C’était un coin perdu pour
y aller tous les jours, je prenais une auto, ensuite une
barque et enfin un âne. Les gens étaient si bien et c’était
si calme ». On en est bien loin aujourd’hui !
Pourtant,
Saadi Al-Kaabi n’est habité par les démons de l’art et
ne travaille dans son atelier que lorsque sans savoir
pourquoi— alors que son entourage en est conscient — il
change d’humeur, perd ses repères d’espace et de temps
et se laisse envahir par un défi formidable. Alors il
se laisse prendre par cette frénésie de peindre pour créer
des hommes qui lui ressemblent et qui, tout comme lui,
ne livrent jamais leur secret d’un seul coup et qui, en
silence, dialoguent uniquement avec ceux qui peuvent les
écouter.
Bien que
son monde intérieur foisonne dans le silence ses dialogues
inaudibles, Al-Kaabi ressent le quotidien comme un lourd
fardeau à gérer. Souvent, il réfléchit à la possibilité
de quitter l’Iraq, à cause de ce sentiment constant de
vivre dans la peur, de sortir le matin sans être sûr de
revenir chez soi, en fin de journée, mais à chaque fois
se pose le problème de sa petite famille composée de sa
femme, de ses deux fils et de sa fille et des possibilités
de séparation. De même, il lui semble difficile de vivre
convenablement à l’étranger. Et comme les fourmis, il
vaque à ses affaires en attendant que les temps changent
et que les jours meilleurs arrivent inéluctablement. On
en a vu d’autres, n’est-ce pas ?.
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