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Patrimoine.
Le Mercure Galant, hebdomadaire français du XVIIe siècle, publiait
en mai 1685 une relation sur le pèlerinage à La Mecque. Le chroniqueur
avait mené son enquête auprès de Hadgi Mehemet, envoyé du Dey
d’Alger qui venait de passer quelques années en « Arabie déserte
». |
Un
pèlerinage à La Mecque
au temps de Louis XIV |
| Cette
chronique montre l’intérêt que portait la France sous Louis
XIV au monde extérieur. Le modèle français n’était pas synonyme
de sclérose, au contraire, il subjuguait toute l’Europe. La
France était considérée comme une grande puissance, sans doute
la plus grande d’Europe. Le Roi-Soleil voulait dominer le monde
aussi bien par ses victoires que par les œuvres par des artistes
et des écrivains à qui il prodiguait des pensions annuelles
: Le Nôtre, Le Brun, Pascal, Lulli, La Fontaine, Molière, Corneille
et Racine.
Sa cour était composée de tous les grands talents
de son temps. Ils contribuaient à magnifier ses actions et à
flatter son goût. Le siècle de Louis XIV est appelé le Grand
Siècle : Versailles en est le symbole.
Le roi avait soif d’informations. La presse
officielle — la Gazette de France, la Muse historique et le
Mercure Galant — faisait l’écho non seulement de tout ce qui
se passait à la Cour de France, mais également à l’étranger.
Cette presse était un véritable instrument de propagande et
elle avait des correspondants qui jouaient un rôle important
dans la couverture de tout ce qui se passe dans le monde. La
politique culturelle de la France sous Louis XIV exerçait une
grande influence sur toute l’Europe.
Le compte-rendu du Mercure Galant s’inscrit
dans ce que nous pouvons appeler aujourd’hui le dialogue entre
les religions. En effet, le chroniqueur essaie de restituer
le récit d’un musulman qui est l’envoyé du Dey d’Alger tout
en soulignant sa réserve par rapport à son interlocuteur.
La Mecque n’est pas seulement le lieu saint
de l’islam interdit aux non-musulmans, mais un lieu de commerce.
« La Mecque est une ville fort ancienne de l’Arabie déserte,
pour laquelle les Mahométans ont une telle vénération qu’ils
croient que tous ceux qui ne sont pas de leur secte sont indignes
d’y entrer. Ainsi, ils ne leur permettent pas d’en approcher,
même de quelques journées, et si un chrétien était surpris sur
cette terre qu’ils estiment sainte, ce serait un sacrilège,
que le feu seul pourrait expier ». Ce qui attire encore grand
nombre de pèlerins, c’est que ce voyage absout tout, et quand
on a pu le faire, quel que soit le crime que l’on ait commis,
on ne peut plus être recherché.
Le chroniqueur souligne la coexistence entre
commerce et dévotion : beaucoup de musulmans entreprennent le
pèlerinage par dévotion, « mais il y en a beaucoup qui le font
pour trafiquer car les marchands viennent de tous les côtés
du monde débarquer au port de Ziden sur la mer Rouge (Djeddah)
».
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| La Caravane
du Caire :
une fête publique |
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Tous
les ans partent des caravanes pour aller à La Mecque. Il y en
a six : celle du Caire, qui est composée des Egyptiens, et de
tous
ceux qui viennent de Constantinople, et des
autres lieux voisins, celle de Damas qui emmène tous ceux de
Syrie, celle des Maghrébins, celle de Perse, et celle des Indes.
Le départ de la caravane du Caire est l’occasion
d’une grande fête publique :
« Le temps où doit partir la caravane du Caire
étant arrivé, on fait la descente de la veste de Mahomet. C’est
ainsi qu’on appelle les présents que le Grand Seigneur envoie
tous les ans à La Mecque. Ces présents, que l’on travaille au
château du Caire, sont portés par la ville en grande pompe à
la Maison de l’Emir Adge (Hadj), ou chef de la caravane des
pèlerins de La Mecque. Cet émir, qui fait le voyage tous les
ans, mène d’ordinaire quinze cents chameaux à lui pour porter
ses hardes, et aussi pour en vendre ou louer à ceux qui en manquent,
car il en meurt beaucoup par les chemins. Il y en a cinq cents
qui ne servent qu’à porter de l’eau pour sa famille, et on les
charge d’eau nouvelle toutes les fois qu’on en trouve. Après
que les présents ont été deux jours chez lui, il sort de la
ville encore avec pompe, pour aller camper dehors. Un chameau
richement enharnaché porte un grand pavillon ou tabernacle de
satin cramoisi tout brodé d’or, et principalement en certains
endroits où il y a de grosses lettres arabes, aussi en broderie
d’or, sous ce pavillon qui est fait en manière de clocher, et
qui a une pomme dorée à la pointe, et quatre autres alentour,
sont les présents de Sa Hautesse, parmi lesquels il y a ordinairement
quatre pièces de velours cramoisi fort longues, toutes brodées
de grosses lettres arabes d’or, larges et épaisses comme le
doigt. Chacun se presse pour baiser, ou du moins pour toucher
ce pavillon, auquel les musulmans portent le même respect que
les chrétiens portent aux saintes reliques ».
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Un pèlerinage défiant toutes les épreuves
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Les conditions de voyage des pèlerins étaient
de tout temps difficiles. « Les pèlerins passent d’abord plusieurs
jours sous les tentes proches de la ville. Après quoi, ils vont
camper à douze milles, proches d’un étang appelé la Birque.
C’est le rendez-vous de toute la caravane qui est souvent composée
de cent mille pèlerins ». On ne marche que de nuit, pour éviter
la chaleur qui est presque insupportable, et lorsque la lune
n’éclaire pas, on porte de grandes lanternes devant chaque caravane.
Les chameaux sont attachés « queue à queue ». Ainsi on peut
les laisser aller sans qu’on ait besoin de les conduire. Il
y a trente-sept jours de voyage du Caire à La Mecque, et tout
ce chemin se fait par le désert. Comme on n’y trouve aucun rafraîchissement,
on ne mange que ce que l’on a porté. Il y a peu d’eau, mais
ce qui est le plus pénible, ce sont les vents chauds qui causent
la mort de certains pèlerins. Ceux qui peuvent résister aux
fatigues de ce voyage reviennent si maigres qu’à peine on les
reconnaît.
Malgré ces cones femmes et des enfants qui
font ce pèlerinage. Le narrateur ajoute : « Quand ils en sont
revenus, on les nomme Hadj, c’est-à-dire pèlerins, et ils sont
fort respectés toute leur vie ». Tant qu’ils marchent, ils chantent
des versets du Coran, avec tant d’enthousiasme que l’on voit
certaines personnes épuisées tomber tout à coup de leurs chameaux
et mourir en chantant.
Deux jours avant d’arriver à La Mecque, chacun
revêt les habits de pèlerins et prend des sandales pour ne pas
fouler la terre sainte. Ils demeurent ainsi huit jours, pendant
lesquels ils sont obligés, précise le narrateur, « de vivre
dans la plus étroite régularité ».
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La Kaaba :
Beytullah
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Le chroniqueur du Mercure Galant décrit l’origine
de la Kaaba ou Maison de Dieu.
« La Mecque est une ville de la grandeur de
Marseille, environnée de grandes et hautes montagnes, et toute
bâtie de pierre et de mortier. Au milieu est le Kiaabe (la Kaaba),
ou Beytullah, c’est-à-dire Maison de Dieu, que les Turcs (les
musulmans) disent avoir été bâti par les anges, visité par Adam,
et transporté au sixième ciel durant le déluge, afin qu’il fût
préservé des eaux et depuis rebâti par Abraham, sur le modèle
de l’autre qui lui fut envoyé du ciel. Ils ont une très grande
vénération pour ce temple, ainsi que pour une pierre noire,
nommée Alkibla, ou Aliette, qui est à la main droite en entrant,
proche de la porte. Ils prétendent qu’elle n’est devenue noire
que par les péchés des hommes ; qu’elle était blanche lorsque
l’ange Gabriel l’apporta au patriarche Abraham ; qu’elle lui
servait d’échafaud quand il bâtissait cette maison, et qu’elle
se haussait et se baissait à sa volonté, afin qu’il ne fît aucun
trou à la muraille. Cette maison qui est haute de cinq brasses
(8 mètres), selon ce qu’en a dit Adgi Mehemet, a quinze pas
ou environ de longueur, et onze ou douze de largeur. Le seuil
de la porte est fort élevé de terre, et à peine un homme y peut-il
atteindre avec la main. La porte est d’argent massif. Elle s’ouvre
en deux et est large d’une brasse (1,60 m), et haute à peu près
d’une brasse et demie. L’on y monte avec une échelle que soutiennent
quatre roues ».
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| L’entrée dans
la Kaaba :
une description merveilleuse |
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Le chroniqueur décrit l’entrée et l’intérieur
de la Kaaba au XVIIe siè. « Quand on veut entrer dans la Kaaba,
on approche l’échelle de la muraille par le moyen de ces roues.
Trois colonnes de forme octogonale, et environ de trois brasses
et demie, soutiennent cette maison. Elles sont de bois d’aloès,
de la grosseur d’un homme, et chacune d’une pièce. Le dedans
est tapissé d’étoffes de soie rouge et blanche, et le dehors
d’une étoffe de soie noire, qui est une espèce de damas. Il
y a tout autour une muraille qui en empêche l’abord, avec un
espace entre la muraille et la maison. Deux ceintures d’or ceignent
la Kaaba. L’une est vers le bas et l’autre vers le haut, et
à l’un des côtés de la terrasse qui le couvre, on voit une gouttière
d’or massif qui avance dehors de la longueur d’une brasse, pour
jeter loin les eaux des pluies qui tombent de la terrasse dans
cette gouttière ».
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La Pierre noire
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Le narrateur suit fidèlement les mouvements
des pèlerins qui arrivent à La Mecque où ils passent trois jours.
Chacun cherche à toucher la Pierre noire. Le chroniqueur rappelle
ici une légende selon laquelle celui qui embrasse le premier
la Pierre noire est tenu pour saint : « Chacun aussitôt se jette
à ses pieds pour les lui baiser, et bien souvent il meurt sur-le-champ
à cause de la grande foule qui l’étouffe ».
Le narrateur décrit les sept tours que les
pèlerins sont obligés de faire autour de la Kaaba. « Un imam
qui va devant enseigne comme il faut le faire, et tout le monde
a les yeux sur lui, pour l’imiter dans toutes ses actions. Il
va d’abord doucement marmottant quelques prières, puisqu’il
court et saute à de certains intervalles, en remuant les épaules
d’une façon ridicule. Après quoi il recommence à marcher tout
doucement, et continue ensuite à sauter ».
Tous les ans, on ôte les vieilles étoffes qui
entourent la Kaaba, « pour y en mettre de neuves et elles sont
pour le grand seigneur lorsque le petit Baïram arrive le vendredi.
Il en donne des morceaux aux mosquées neuves, et ces morceaux
leur servent de dédicace. Lorsque le petit Baïram arrive un
autre jour que le vendredi, ces vieilles étoffes appartiennent
au Sultan Chérif qui commande là. Il en ôte l’or et les coupe
par petits morceaux qu’il vend pour reliques au prix de plusieurs
sequins (pièce de monnaie arabe sikki) ».
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Le Mont Arafat
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Après trois jours de séjour fait à La Mecque,
les pèlerins vont coucher à un lieu nommé Minnet, où ils arrivent
la veille du jour du petit Baïram, et le jour de ce Baïram,
ils immolent des moutons chacun selon son pouvoir, et distribuent
la plupart aux pauvres. Ce jour-là même ils reprennent leurs
habits, et se remettent dans le même état où ils étaient huit
jours auparavant. Cela étant fait, ils vont au Mont Arafat,
éloigné d’une journée, et ils s’y arrêtent aussi trois jours.
Le premier, après avoir prié quelque temps au pied de cette
montagne, ils y jettent sept pierres. Le second ils en jettent
quatorze, et le troisième ils en jettent vingt et une. Ils disent
qu’ils jettent toutes ces pierres à la tête du diable, qui vint
tenter Abraham en cet endroit, lorsqu’il était prêt de sacrifier
son fils Ismaël, car ils prétendent que ce fut sur ce Mont Arafat
qu’il mena son fils pour le sacrifier, et que ce fils était
Ismaël et non Isaac. Ils veulent encore qu’Adam et Eve, ayant
été séparés par punition de leur péché, se cherchèrent deux
cents vingt ans sur cette montagne, l’un y montant pendant que
l’autre en descendait d’un autre côté, et qu’enfin après un
si grand nombre d’années, ils se rencontrèrent sur le sommet.
Les pèlerins étant tous assemblés dans la plaine
qui est auprès de cette montagne y font une assez longue prière,
environ une demi-heure avant le soleil couchant. Ils lèvent
les mains au ciel, et implorent la miséricorde divine, croyant
obtenir la rémission de leurs péchés, comme ils sont persuadés
que Dieu pardonna à nos premiers parents à la même heure et
au même lieu. Cette prière achevée, le Sultan Chérif, qui vient
toujours avec eux, leur donne la bénédiction, et chacun répond
Amen.
Ce Chérif qui gouverne La Mecque pour le spirituel
comme pour le temporel prend pour titre Alaman Alhachemi, c’est-à-dire
descendu de Hachem, bisaïeul de Mahomet. Il était autrefois
sujet du sultan d’Egypte, et il l’est aujourd’hui du grand Seigneur,
mais de telle sorte qu’il retient toujours une grande autorité,
car le Turc se dit humble sujet de La Mecque, sans s’en vouloir
appeler Seigneur .
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| Texte établi
par Abbas Abou-Ghazala |
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| Le miracle
à Minnet |
Après ces cérémonies,
on part en hâte, et on retourne coucher à Minnet. Ce village
est au milieu d’une autre plaine, où il y a une roche dans laquelle
on voit une caverne, où les Turcs tiennent que leur prophète
faisait souvent oraison, et même ils montrent dans la partie
supérieure de cette caverne un enfoncement qui représente la
forme du haut de la tête d’un homme, qu’ils assurent y avoir
été fait, lorsque Mahomet s’étant prosterné en ce lieu, toucha
de sa tête en se relevant contre le haut de la caverne qui était
un peu basse. Ils prétendent que la pierre s’amollit, comme
si c’eût été de la cire, et que la figure de la tête y est demeurée
depuis ce temps-là. Pour conserver la mémoire de ce prétendu
miracle, ils ont bâti une mosquée en ce même lieu. Il y en a
une partie édifiée sur la roche, et elle contient la caverne
dans son enclos, ce qui fait que ce lieu-là leur est en très
grande vénération. |
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