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En
cherchant dans mes vieux papiers, je retrouvai cet extrait
se rapportant à la période durant laquelle je m’intéressai
à l’écriture :
Je
passerai par la porte vitrée de la faculté, alors qu’elle
se tiendra, à l’extérieur. Elle s’avancera sûre d’elle-même,
vers moi. Devrais-je me sentir triste pour que grande soit
la surprise ? Elle sera vêtue de sa robe noire qui galbe,
en douceur, son corps laissant voir ce triangle de pureté
à la naissance des seins. Je me dirigerai vers la gauche,
en faisant quelques pas et en aspirant une profonde bouffée
de ma cigarette. Je lancerai un regard spontané à celle qui
viendra vers moi, puis, subitement, je resterai cloué sur
place. C’est son sourire que je remarquerai en premier. Ensuite,
j’élèverai le regard pour rencontrer ses beaux yeux. Et alors,
le temps de quelques instants, J’aurai les membres engourdis
à cause de la surprise.
Elle
s’approchera de moi et me touchera la main.
—
J’avais une petite course, j’ai pensé venir te voir.
—
...
Je
fus envahi par la nostalgie en me souvenant de cette période
de ma vie. J’eus un sourire aux lèvres en me revoyant en train
d’écrire ce passage. Il ressemblait à un rêve de par l’emploi
du futur comme outil de narration. Artifice que connaissent
parfaitement ceux qui s’adonnent à la littérature. Le texte
était rempli de concepts romantiques qui vivaient leur âge
d’or à cette époque, comme le fait de fumer, la tristesse,
la robe noire, la surprise. Je pus aussi reconnaître également
certaines phrases qui me confortaient dans l’idée que j’étais
un écrivain professionnel alors que je les rédigeais. Des
phrases comme : qui galbait son corps en douceur, une profonde
bouffée de ma cigarette, J’élevai jusqu’à …, engourdis à cause
de la surprise. Je pensais à tout cela avec beaucoup de bonheur
et d’émoi, malgré une grande honte.
Je
me souviens encore clairement de cette jeune fille et comment
sa bonne humeur et son sourire m’avaient séduit. Grande de
taille, l’allure sportive avec d’épais cheveux bouclés et
des dents très blanches. Cela faisait longtemps que nous nous
connaissions. Nos deux naissances — qui n’étaient espacées
que de quelques mois —avaient eu lieu à un moment de grande
amitié entre nos parents respectifs. Ce qui permit plus d’intimité
entre les deux familles nucléaires qui multiplièrent les rencontres
entre elles et les séjours à Alexandrie. Gamins, nous portions,
tous les deux, les mêmes vêtements que nos mères s’échangeaient
lorsqu’ils devenaient trop étroits pour l’un d’entre nous.
Ceci n’ayant rien à voir avec la classe sociale, puisque tous
les deux, nous appartenions à la classe moyenne des débuts
des années prospères de 1970.
Plusieurs
années plus tard un ami écrivait :
A
travers la narration, tu peux te débarrasser des instants
douloureux de ta vie. Tu peux également couper ces instants
et les rapporter à une personne inconnue dont tu tairas le
nom. Il est probable également que cette personne n’ait jamais
existé. Une personne imaginaire. Tu agiras ainsi pour pouvoir
en parler avec moins de douleur ou pour les relater avec autant
de liberté que tu voudras. Tu éprouveras peut-être une certaine
gêne en en parlant et les personnes intelligentes comprendront
que cela te concerne. Mais qu’importe ? L’essentiel est que
la narration se fasse le moins douloureusement possible.
C’était
l’introduction d’une de ses nouvelles qui décrivait les sentiments
d’un homme souffrant de profonde solitude. La nouvelle vacillait
entre rêve et réalité en essayant d’éclairer plusieurs facettes
de la personnalité de cet esseulé. Ainsi, on retrouvait le
héros dans un passage sursautant à cause d’un cauchemar dans
lequel une cigarette lui avait brûlé la poitrine, pour ensuite
découvrir au réveil que cela s’était réellement passé. Une
autre fois, il était au lit avec une femme aimée qui se transformait
en prostituée masochiste ayant les mêmes traits que la jeune
fille qu’il aimait depuis longtemps en silence. Il éjaculait
prématurément et la femme le jetait hors du lit en envoyant
un chien à ses trousses. La nouvelle se terminait par une
scène imaginaire, celle d’un train entrant en gare.
Bien
que n’ayant pas trop foi en l’interprétation psychologique
de la littérature, je trouve que le texte de cet ami éclaire
ce que j’avais moi-même écrit.
Je
fus très séduit lorsque je la revis à l’université, alors
que je ne l’avais plus vue depuis les années d’enfance. J’écrivis
alors ce naïf extrait au moment où je faisais des efforts
insurmontables pour essayer de me rapprocher d’elle.
L’amitié
qui avait lié nos pères s’était affaiblie. Le mien avait passé
de longues années de travail à l’étranger pour nous permettre
d’avoir une meilleure qualité de vie, alors que son père à
elle s’était laissé prendre par d’étranges projets dont le
dernier en date était celui d’un four pour cuire l’argile.
J’allais
souvent rendre visite à son père en me justifiant de cette
ancienne amitié qui avait lié les deux familles. Je prenais
plaisir à écouter ses discours et ses idées sur la vie et
étais heureux de pouvoir rencontrer sa fille. J’avais l’impression
qu’il était habité d’une légère démence.
Lors
de l’une de ces visites alors que j’étais installé sur mon
fauteuil favori — un petit fauteuil étroit couvert de fines
lames de bambou — en train de siroter le thé qu’elle m’avait
préparé dans un pot en poterie, jouissant du soleil de l’après-midi
qui, à travers la large fenêtre me baignait les épaules, je
l’écoutais me raconter son match de la veille. Elle m’expliquait
comment elles avaient remporté la victoire alors qu’elles
étaient sur le point d’essuyer une défaite éminente grâce
aux trois buts qu’elle avait réussi à asséner. Je suivais
avec intérêt ses propos malgré le peu de connaissance que
j’avais du basket-ball. Elle se mit ensuite à me parler de
l’ambiance gaie et bruyante créée par les supporters qui ne
sont, en fait, que d’autres joueurs venus les encourager.
Son
père était assis sur le fauteuil en face du coussin sur lequel
elle était installée. Son mince corps dissimulait une partie
du tableau qu’elle avait dessiné enfant. Le père m’offrit
une cigarette tout en poursuivant ses propos, il m’expliquait
qu’à l’intérieur de tout morceau d’argile se trouvait un point
précis qu’il suffisait de presser pour que la boule s’ouvre
à vous, dégageant ses sillons et ses marques et alors seulement
on pouvait la modeler comme on le désirait. Chaque morceau
d’argile possédait son point propre. D’ailleurs, l’on savait
qu’une main sensible et entraînée pouvait mieux découvrir
ce point déterminé. Cela devenait possible, mais la chose
n’était jamais aisée ni acquise d’avance. C’était là une réflexion
sur le métier de potier, mais également une allusion indirecte
à l’art et à la créativité, propos par lesquels nous avions
débuté la conversation. J’appréciais cette allusion et fit
un signe affirmatif de la tête. Elle attendit, tout en cachant
son ennui jusqu’à ce qu’il ait terminé ses propos, puis elle
affirma qu’elle devait sortir en soulignant néanmoins qu’elle
avait apprécié ma compagnie. Après avoir donné un baiser à
son père, et alors qu’elle était sur le point de partir, elle
ajouta qu’elle découcherait sans doute chez une amie.
Je
n’avais pas réussi à jouer le rôle du jeune homme riant et
ouvert que je pensais lui plaire. Mes propos étaient en réalité
secs et dépourvus de tout sens d’humour. Sans doute, reflétaient-ils
ma vie vide de grands événements. Pourtant, les propos qu’elle
tenait me paraissaient quelque peu futiles bien que captivants.
Mais ce que j’appréciais le plus, c’étaient les discussions
avec son père. Toutefois, elle savait, avec tac, se montrer
calme face à mes échecs successifs. Elle m’écoutait attentivement
puis gentiment déclarait qu’elle était fatiguée ou qu’elle
avait quelque chose à faire.
En
fin de compte, je pris la décision de ne plus la contacter
parce qu’elle m’avait longtpromis de le faire pour fixer un
rendez-vous pour sortir, ce qu’elle ne fit jamais — sans raison
plausible —me laissant en proie à l’attente. Je vécus la situation
comme une profonde blessure affligée à ma dignité et la taxait
de stupide orgueilleuse.
Aujourd’hui,
en réfléchissant à ce qui s’est passé réellement et à la nouvelle
que j’avais entrepris de rédiger alors, je m’aperçois qu’elle
aurait certainement abordé mon sentiment de solitude et mon
besoin d’amour. Je pense que je lui aurais collé le visage
de cette prostituée masochiste qui devait d’abord être tirée
par les cheveux, recevoir de nombreuses gifles avant de se
retrouver au lit, sanglotant de douleur et de plaisir à la
fois. |