L’on
pourrait se demander quel rapport pourrait exister entre l’activité
académique et les droits de l’homme, pour que le salon Ibn Rochd
(Averroès) lui consacre une séance hautement garnie.
La question de
l’autonomie de l’université n’est pas nouvelle. Elle gagne en
acuité avec une ingérence de plus en plus importante des forces
sécuritaires dans les moindres détails de la vie universitaire.
A tel point qu’elle a donné lieu au mouvement activiste du 9
mars pour l’indépendance des universités né il y a plus de deux
ans. Ce qui est nouveau aujourd’hui, cinquante ans après les
ambitieux projets de Taha Hussein qui avait misé sur l’enseignement
dans L’Avenir de la culture en Egypte, c’est que l’université
égyptienne, autrefois prestigieuse institution reconnue mondialement,
ne figure plus sur l’inventaire international qui regroupe 500
universités. Les trois intervenants du salon ont partagé le
même avis : la détérioration dont témoigne l’université égyptienne
est aujourd’hui exemplaire à tous les niveaux. Les gardes des
conventions, qui deviennent des dogmes en matière de la recherche,
ont pu « désacraliser » l’indépendance de la recherche académique.
L’imminente figure
de Nasr Hamed Abou-Zeid, ex-professeur des études islamiques
à la faculté des lettres de l’Université du Caire, a fait les
frais de cette étroitesse d’esprit et de cette décadence universitaire.
« Je ne me considère pas comme une victime, ce sont plutôt mes
adversaires qui le sont », réplique Abou-Zeid, dont la persécution
académique, après avoir adopté une méthode interprétative du
Coran qui n’a pas plu, s’est vite transformée en chasse aux
sorcières et en accusation d’apostasie. Professeur actuel à
l’Université de Lyden à Amsterdam, il vient de recevoir le prix
Averroès, et continue à participer à des conférences au Caire,
et partout dans le monde, insistant à ne jamais renoncer à la
formation des nouvelles générations. Il remonte à l’évolution
de l’université égyptienne dans l’Histoire et résume son dilemme
né de l’incapacité face à toute modernisation dans les sociétés
arabes tant que le politique est imbriqué dans le religieux.
« Lorsque l’université a été fondée en 1908 comme institution
civile indépendante portant l’idéologie moderne, les forces
laïques épanouies au début du XXe siècle n’ont pas pu résister
longuement au pouvoir d’Al-Azhar, ni au pouvoir politique »,
avance-t-il. Elle est restée entre deux chaises en quête de
modernité tout en s’attachant aux structures conventionnelles.
Cette situation était à l’extrême opposé du modèle de l’université
occidentale. Celle-ci était, selon Abou-Zeid, une extension
normale de l’enseignement théologique, à l’instar d’Oxford University,
qui a témoigné d’une modernisation intérieure de ses structures
cognitives. Et a réussi pendant la Renaissance à séparer le
politique du religieux.
Abou-Zeid
revient à l’origine d’un phénomène qu’il appelle « castration
mentale » lors de la purification de l’université en 1954 qui
a touché les intellectuels à la fois de l’extrême droite et
de l’extrême gauche. Depuis, ce processus va en croissance et
infante des groupes de professeurs « émasculés mentalement »,
de même que des prochains députés au Parlement, avec des airs
de despotes ; cela se reflète même dans les thèses de doctorat.
Dans cette même
logique qui accuse l’enchevêtrement du politique et de l’académique
qui entrave l’indépendance de l’enseignement universitaire et
le rend délibérément superficiel, Mohamad Al-Sayed Saïd, vice-président
du Centre d’études politiques et stratégiques d’Al-Ahram, ajoute
: « Confisquer les libertés académiques est un prolongement
normal de l’oppression des libertés en général et la suprématie
des lois bureaucratiques. L’université est devenue un terrain
dépendant du pouvoir politique qui fournit les éléments de l’élite,
donnant ainsi lieu à l’omniprésence du politique au détriment
du cognitif ».
Cet appel urgent
à l’indépendance des universités n’exclut pas l’Université religieuse
d’Al-Azhar. Ainsi, Nasr Abou-Zeid rappelle le discours de cheikh
Amin Al-Khouli qui réclamait un enseignement laïc généralisé
dans les cycles primaire, préparatoire et secondaire, pour ne
consacrer le religieux qu’au cycle universitaire uniquement.
« Ce système pesant
ne peut en aucun cas former un savant ou un philosophe, ou un
expert », renchérit le troisième intervenant, qui n’était pas
moins pessimiste, Mohamad Aboul-Ghar, membre fondateur du mouvement
du 9 mars. De par sa position en tant que professeur de médecine
à l’Université du Caire, il témoigne de l’intrusion atroce de
la sécurité dans le système éducatif. « Le rôle administratif
des forces de sécurité qui se limitait auparavant à garder les
bâtiments s’étend aujourd’hui pour être des gendarmes des cerveaux
», insiste-t-il.
Face à cette situation
éducative lamentable, des lueurs d’espoir s’infiltrent quand
même. Tandis qu’Aboul-Ghar mise sur les mouvements activistes
des professeurs aussi bien que des étudiants, Yéhia Al-Gamal,
professeur de droit à l’Université du Caire, voulait voir quelque
blancheur dans le tableau noirci. « Les modèles ne sont pas
tous négatifs, je n’aime pas la généralisation et pense qu’il
existe quand même des exceptions », conclut-il vaguement .
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