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Conférence. La visite au Caire de Nasr Hamed Abou-Zeid, accusé d’apostasie en 1995 pour ses interprétations du Coran, était une occasion pour le Centre du Caire des droits de l’homme de poser la question : La réforme de l’université égyptienne est-elle possible avant son indépendance ?

L’effet paralysant du politico-religieux

L’on pourrait se demander quel rapport pourrait exister entre l’activité académique et les droits de l’homme, pour que le salon Ibn Rochd (Averroès) lui consacre une séance hautement garnie.

La question de l’autonomie de l’université n’est pas nouvelle. Elle gagne en acuité avec une ingérence de plus en plus importante des forces sécuritaires dans les moindres détails de la vie universitaire. A tel point qu’elle a donné lieu au mouvement activiste du 9 mars pour l’indépendance des universités né il y a plus de deux ans. Ce qui est nouveau aujourd’hui, cinquante ans après les ambitieux projets de Taha Hussein qui avait misé sur l’enseignement dans L’Avenir de la culture en Egypte, c’est que l’université égyptienne, autrefois prestigieuse institution reconnue mondialement, ne figure plus sur l’inventaire international qui regroupe 500 universités. Les trois intervenants du salon ont partagé le même avis : la détérioration dont témoigne l’université égyptienne est aujourd’hui exemplaire à tous les niveaux. Les gardes des conventions, qui deviennent des dogmes en matière de la recherche, ont pu « désacraliser » l’indépendance de la recherche académique.

L’imminente figure de Nasr Hamed Abou-Zeid, ex-professeur des études islamiques à la faculté des lettres de l’Université du Caire, a fait les frais de cette étroitesse d’esprit et de cette décadence universitaire. « Je ne me considère pas comme une victime, ce sont plutôt mes adversaires qui le sont », réplique Abou-Zeid, dont la persécution académique, après avoir adopté une méthode interprétative du Coran qui n’a pas plu, s’est vite transformée en chasse aux sorcières et en accusation d’apostasie. Professeur actuel à l’Université de Lyden à Amsterdam, il vient de recevoir le prix Averroès, et continue à participer à des conférences au Caire, et partout dans le monde, insistant à ne jamais renoncer à la formation des nouvelles générations. Il remonte à l’évolution de l’université égyptienne dans l’Histoire et résume son dilemme né de l’incapacité face à toute modernisation dans les sociétés arabes tant que le politique est imbriqué dans le religieux. « Lorsque l’université a été fondée en 1908 comme institution civile indépendante portant l’idéologie moderne, les forces laïques épanouies au début du XXe siècle n’ont pas pu résister longuement au pouvoir d’Al-Azhar, ni au pouvoir politique », avance-t-il. Elle est restée entre deux chaises en quête de modernité tout en s’attachant aux structures conventionnelles. Cette situation était à l’extrême opposé du modèle de l’université occidentale. Celle-ci était, selon Abou-Zeid, une extension normale de l’enseignement théologique, à l’instar d’Oxford University, qui a témoigné d’une modernisation intérieure de ses structures cognitives. Et a réussi pendant la Renaissance à séparer le politique du religieux.

Abou-Zeid revient à l’origine d’un phénomène qu’il appelle « castration mentale » lors de la purification de l’université en 1954 qui a touché les intellectuels à la fois de l’extrême droite et de l’extrême gauche. Depuis, ce processus va en croissance et infante des groupes de professeurs « émasculés mentalement », de même que des prochains députés au Parlement, avec des airs de despotes ; cela se reflète même dans les thèses de doctorat.

Dans cette même logique qui accuse l’enchevêtrement du politique et de l’académique qui entrave l’indépendance de l’enseignement universitaire et le rend délibérément superficiel, Mohamad Al-Sayed Saïd, vice-président du Centre d’études politiques et stratégiques d’Al-Ahram, ajoute : « Confisquer les libertés académiques est un prolongement normal de l’oppression des libertés en général et la suprématie des lois bureaucratiques. L’université est devenue un terrain dépendant du pouvoir politique qui fournit les éléments de l’élite, donnant ainsi lieu à l’omniprésence du politique au détriment du cognitif ».

Cet appel urgent à l’indépendance des universités n’exclut pas l’Université religieuse d’Al-Azhar. Ainsi, Nasr Abou-Zeid rappelle le discours de cheikh Amin Al-Khouli qui réclamait un enseignement laïc généralisé dans les cycles primaire, préparatoire et secondaire, pour ne consacrer le religieux qu’au cycle universitaire uniquement.

« Ce système pesant ne peut en aucun cas former un savant ou un philosophe, ou un expert », renchérit le troisième intervenant, qui n’était pas moins pessimiste, Mohamad Aboul-Ghar, membre fondateur du mouvement du 9 mars. De par sa position en tant que professeur de médecine à l’Université du Caire, il témoigne de l’intrusion atroce de la sécurité dans le système éducatif. « Le rôle administratif des forces de sécurité qui se limitait auparavant à garder les bâtiments s’étend aujourd’hui pour être des gendarmes des cerveaux », insiste-t-il.

Face à cette situation éducative lamentable, des lueurs d’espoir s’infiltrent quand même. Tandis qu’Aboul-Ghar mise sur les mouvements activistes des professeurs aussi bien que des étudiants, Yéhia Al-Gamal, professeur de droit à l’Université du Caire, voulait voir quelque blancheur dans le tableau noirci. « Les modèles ne sont pas tous négatifs, je n’aime pas la généralisation et pense qu’il existe quand même des exceptions », conclut-il vaguement .

Dina Kabil
 
     

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