La capitale suédoise
Stockholm parlait dernièrement de l’Egypte et sa célèbre littérature
dramatique, avec l’excellente performance de la troupe théâtrale
royale suédoise qui a joué Le Sultan confus, œuvre du grand
écrivain Tewfik Al-Hakim. C’était la première pièce arabe jouée
sur les planches de cet ancien théâtre qui date du début du
siècle dernier. Cette présentation a prouvé — pour reprendre
les propos de la presse suédoise — que les Arabes ont un glorieux
théâtre, non moins important que celui des pays développés.
C’est à notre tour de nous demander depuis quand avons-nous
présenté une pièce de théâtre signée Tewfik Al-Hakim, ou avons-nous
réimprimé l’un de ses ouvrages ?
Le Théâtre royal
suédois faisait salle comble le soir de la levée du rideau
de la première pièce arabe présentée par sa troupe. La réalisatrice
Eva Bergman, la fille du grand dramaturge suédois Ingmar Bergman,
dit qu’elle a découvert que le répertoire de la littérature
arabe était riche en pièces de théâtre non moins importantes
que celles de la littérature mondiale. Elle a déclaré qu’elle
a voulu le transmettre au spectateur suédois, dans une tentative
de briser la barrière qui s’est érigée pendant longtemps entre
lui et la littérature arabe. La réussite de cette présentation
est venue confirmer la justesse de son opinion, que ce soit
au niveau de la critique ou du public.
Le pièce de théâtre
a été rédigée par Tewfik Al-Hakim en 1959, et a été jouée
sur les planches du Théâtre national égyptien l’année suivante.
Elle a été traduite en italien en 1964 et en anglais en 1973.
Je me souviens que la BBC l’a présentée en anglais dans les
années 1970 et qu’elle avait obtenu à l’époque un grand succès.
La présentation de la troupe royale suédoise est intervenue
à un moment où les œuvres du père du théâtre arabe ont complètement
disparu de notre vie culturelle. Je me rappelle que Tewfik
Al-Hakim m’avait dit, lors d’une rencontre avant sa mort,
qu’il désirait que le Théâtre national présente tout au long
de l’année des œuvres de notre répertoire. Il m’avait dit
qu’il fallait que le théâtre sauvegarde notre patrimoine théâtral
comme font les musées qui protègent le patrimoine historique.
Al-Hakim désirait apparemment que le Théâtre national devienne
l’égal de la troupe royale de Shakespeare en Grande-Bretagne,
qui présente les chefs-d’œuvre du théâtre anglais. Ainsi,
le visiteur qui se rend en Grande-Bretagne trouvera à n’importe
quelle saison une ou plusieurs représentations de Shakespeare.
Mais les jours
se sont écoulés et Al-Hakim a quitté notre monde et son patrimoine
est tombé aux oubliettes. Nous ne présentons plus ni ses pièces
de théâtre ni celles des pionniers de notre théâtre. Notre
état a empiré à tel point que les pièces d’Al-Hakim ont disparu
en tant que textes imprimés. Je n’oublierai jamais la honte
que j’ai ressentie lorsqu’un ministre arabe de la Culture
s’est plaint à moi parce qu’il ne trouvait pas un certain
nombre de pièces de théâtre d’Al-Hakim pour compléter sa collection.
On lui avait dit que ces ouvrages étaient épuisées et qu’elles
n’ont pas été réédités faute de demande. Le ministre arabe
rétorqua : « Ma présence même devant le propriétaire de la
librairie et la demande que j’ai faite des œuvres d’Al-Hakim
prouve le contraire ».
Le ministre avait
raison. Il y a quelques mois, un étudiant est venu me demander
le texte original de la pièce de théâtre Le Sultan confus
pour le photocopier. Cet étudiant effectuait une étude comparative
entre le texte original d’Al-Hakim et sa traduction anglaise
faite par le grand traducteur Denys Johnson-Daves en 1966.
Il m’avait dit qu’il avait demandé à l’Université d’Oxford
la traduction anglaise, mais qu’il avait pas trouvé le texte
arabe.
Mais enfin, j’ai
eu plaisir de savoir que Dar Al-Chourouq a commencé à publier
la collection complète de Tewfik Al-Hakim pour la première
fois depuis sa mort en 1979, après avoir obtenu enfin le droit
de publication de ses œuvres. Dar Al-Chourouq a effectivement
commencé à publier un nombre de pièces dont Le Sultan confus,
ainsi que certains contes et articles, y compris son livre
sur l’autobiographie du prophète Mohamad. Il y a également
un nouveau texte théâtral inédit : Une balle dans deux cœurs.
On est arrivé
à un point où nous n’imprimons plus les œuvres de nos plus
grands écrivains, à un moment où en Angleterre, on peut obtenir
tous les ouvrages de Shakespeare dans différentes éditions.
Si vous recherchez une pièce de Molière en France, vous la
trouverez certainement. C’est pourquoi la publication de l’œuvre
complète de Tewfik Al-Hakim serait un événement important
dans notre vie culturelle qui ne doit pas passer inaperçu.
Nous appelons Dar Al-Chourouq à s’intéresser à ce projet comme
elle célèbre la sortie de nouveaux livres du grand nom Tharwat
Okacha ou du prix Nobel Ahmad Zoweil ou autres.
En analysant
la pièce de théâtre, l’un des critiques suédois a dit qu’elle
ne peut être que le produit d’un grand dramaturge, nourri
d’un patrimoine littéraire authentique au sein duquel il a
interagi et à travers lequel il a remédié aux problèmes de
notre époque.
Le fait de présenter
de nouveau Le Sultan confus, un demi-siècle après sa première
présentation au Caire, n’était pas fortuit. C’est une pièce
immortelle, qui traite d’un sujet d’actualité dans le monde
arabe : le conflit entre la force et le droit, le pouvoir
et la justice, l’épée et la loi. Voilà le jeune sultan qui
a hérité le pouvoir de son père décédé. Mais on répète dans
la pièce qu’il est toujours esclave, comme ce fut le cas de
beaucoup de nos gouverneurs de l’époque mamelouke. Pour gouverner,
ce jeune homme doit être affranchi, donc acheté d’abord par
quelqu’un, tel que stipulé par la loi, la justice et le droit.
Mais le chef des juges, à l’instar des « tailleurs des lois
» de notre époque moderne, dit au Sultan de négliger ces lois
et de trancher la question par l’épée ; car il est gouverneur
et donc celui qui décide de tout. Alors que le Sultan insiste
à suivre la voie de la loi jusqu’au bout. Ainsi, le Sultan
est vendu à une courtisane qui refuse de l’affranchir. Et
c’est là que réside le nœud de la pièce de théâtre qui mène
Tewfik Al-Hakim à la conclusion qu’il désirait.
Il est étrange
que cette relation entre la force et la loi fasse plus que
jamais l’actualité dans notre monde arabe. Les incessants
discours sur la démocratie, un peu partout dans le monde arabe,
ne traduisent-ils pas une aspiration à faire régner la justice,
la loi et le droit contre l’épée ? L’insistance du gouverneur
à s’engager dans la voie de la démocratie ne l’expose-t-il
pas à ce qu’endure le Sultan dans la pièce d’Al-Hakim ? Chez
Al-Hakim, c’est le Sultan qui l’emporte à la fin, grâce à
son attachement au droit, et malgré toutes les difficultés
qu’il a rencontrées.
Espérons que
ceci soit le choix des leaders de notre monde arabe d’aujourd’hui.
Nous espérons également que notre théâtre soit conscient de
la valeur de ce grand écrivain dont les œuvres ont été traduites
et présentées sur de nombreux théâtres de par le monde. Il
n’est pas permis que le Théâtre royal suédois présente pour
la première fois dans son histoire une œuvre arabe signée
par ce grand nom du théâtre, alors que notre théâtre continue
à sombrer dans cette absurdité qu’il présente depuis des années.
Voilà les œuvres d’Al-Hakim qui sont réimprimées. Ne serait-ce
une raison pour ressusciter notre patrimoine théâtral ? Une
mission que devrait assumer le Théâtre national, à l’instar
des grandes troupes théâtrales dans le monde .