Hebdomadaire égyptien en langue française en ligne chaque mercredi

Carrefour

La Une
L'événement
Le dossier
L'enquête
Nulle part ailleurs
L'invité
L'Egypte
Affaires
Finances
Le monde en bref
Points de vue
Commentaire
d'Ibrahim Nafie
Carrefour
de Mohamed Salmawy
Idées
Portrait
Littérature
Arts
Société
Sport
Patrimoine
Loisirs
Echangez, écrivez
La vie mondaine
Al-Hakim parle de démocratie arabe en Suède !
Par Mohamed Salmawy
La capitale suédoise Stockholm parlait dernièrement de l’Egypte et sa célèbre littérature dramatique, avec l’excellente performance de la troupe théâtrale royale suédoise qui a joué Le Sultan confus, œuvre du grand écrivain Tewfik Al-Hakim. C’était la première pièce arabe jouée sur les planches de cet ancien théâtre qui date du début du siècle dernier. Cette présentation a prouvé — pour reprendre les propos de la presse suédoise — que les Arabes ont un glorieux théâtre, non moins important que celui des pays développés. C’est à notre tour de nous demander depuis quand avons-nous présenté une pièce de théâtre signée Tewfik Al-Hakim, ou avons-nous réimprimé l’un de ses ouvrages ?

Le Théâtre royal suédois faisait salle comble le soir de la levée du rideau de la première pièce arabe présentée par sa troupe. La réalisatrice Eva Bergman, la fille du grand dramaturge suédois Ingmar Bergman, dit qu’elle a découvert que le répertoire de la littérature arabe était riche en pièces de théâtre non moins importantes que celles de la littérature mondiale. Elle a déclaré qu’elle a voulu le transmettre au spectateur suédois, dans une tentative de briser la barrière qui s’est érigée pendant longtemps entre lui et la littérature arabe. La réussite de cette présentation est venue confirmer la justesse de son opinion, que ce soit au niveau de la critique ou du public.

Le pièce de théâtre a été rédigée par Tewfik Al-Hakim en 1959, et a été jouée sur les planches du Théâtre national égyptien l’année suivante. Elle a été traduite en italien en 1964 et en anglais en 1973. Je me souviens que la BBC l’a présentée en anglais dans les années 1970 et qu’elle avait obtenu à l’époque un grand succès. La présentation de la troupe royale suédoise est intervenue à un moment où les œuvres du père du théâtre arabe ont complètement disparu de notre vie culturelle. Je me rappelle que Tewfik Al-Hakim m’avait dit, lors d’une rencontre avant sa mort, qu’il désirait que le Théâtre national présente tout au long de l’année des œuvres de notre répertoire. Il m’avait dit qu’il fallait que le théâtre sauvegarde notre patrimoine théâtral comme font les musées qui protègent le patrimoine historique. Al-Hakim désirait apparemment que le Théâtre national devienne l’égal de la troupe royale de Shakespeare en Grande-Bretagne, qui présente les chefs-d’œuvre du théâtre anglais. Ainsi, le visiteur qui se rend en Grande-Bretagne trouvera à n’importe quelle saison une ou plusieurs représentations de Shakespeare.

Mais les jours se sont écoulés et Al-Hakim a quitté notre monde et son patrimoine est tombé aux oubliettes. Nous ne présentons plus ni ses pièces de théâtre ni celles des pionniers de notre théâtre. Notre état a empiré à tel point que les pièces d’Al-Hakim ont disparu en tant que textes imprimés. Je n’oublierai jamais la honte que j’ai ressentie lorsqu’un ministre arabe de la Culture s’est plaint à moi parce qu’il ne trouvait pas un certain nombre de pièces de théâtre d’Al-Hakim pour compléter sa collection. On lui avait dit que ces ouvrages étaient épuisées et qu’elles n’ont pas été réédités faute de demande. Le ministre arabe rétorqua : « Ma présence même devant le propriétaire de la librairie et la demande que j’ai faite des œuvres d’Al-Hakim prouve le contraire ».

Le ministre avait raison. Il y a quelques mois, un étudiant est venu me demander le texte original de la pièce de théâtre Le Sultan confus pour le photocopier. Cet étudiant effectuait une étude comparative entre le texte original d’Al-Hakim et sa traduction anglaise faite par le grand traducteur Denys Johnson-Daves en 1966. Il m’avait dit qu’il avait demandé à l’Université d’Oxford la traduction anglaise, mais qu’il avait pas trouvé le texte arabe.

Mais enfin, j’ai eu plaisir de savoir que Dar Al-Chourouq a commencé à publier la collection complète de Tewfik Al-Hakim pour la première fois depuis sa mort en 1979, après avoir obtenu enfin le droit de publication de ses œuvres. Dar Al-Chourouq a effectivement commencé à publier un nombre de pièces dont Le Sultan confus, ainsi que certains contes et articles, y compris son livre sur l’autobiographie du prophète Mohamad. Il y a également un nouveau texte théâtral inédit : Une balle dans deux cœurs.

On est arrivé à un point où nous n’imprimons plus les œuvres de nos plus grands écrivains, à un moment où en Angleterre, on peut obtenir tous les ouvrages de Shakespeare dans différentes éditions. Si vous recherchez une pièce de Molière en France, vous la trouverez certainement. C’est pourquoi la publication de l’œuvre complète de Tewfik Al-Hakim serait un événement important dans notre vie culturelle qui ne doit pas passer inaperçu. Nous appelons Dar Al-Chourouq à s’intéresser à ce projet comme elle célèbre la sortie de nouveaux livres du grand nom Tharwat Okacha ou du prix Nobel Ahmad Zoweil ou autres.

En analysant la pièce de théâtre, l’un des critiques suédois a dit qu’elle ne peut être que le produit d’un grand dramaturge, nourri d’un patrimoine littéraire authentique au sein duquel il a interagi et à travers lequel il a remédié aux problèmes de notre époque.

Le fait de présenter de nouveau Le Sultan confus, un demi-siècle après sa première présentation au Caire, n’était pas fortuit. C’est une pièce immortelle, qui traite d’un sujet d’actualité dans le monde arabe : le conflit entre la force et le droit, le pouvoir et la justice, l’épée et la loi. Voilà le jeune sultan qui a hérité le pouvoir de son père décédé. Mais on répète dans la pièce qu’il est toujours esclave, comme ce fut le cas de beaucoup de nos gouverneurs de l’époque mamelouke. Pour gouverner, ce jeune homme doit être affranchi, donc acheté d’abord par quelqu’un, tel que stipulé par la loi, la justice et le droit. Mais le chef des juges, à l’instar des « tailleurs des lois » de notre époque moderne, dit au Sultan de négliger ces lois et de trancher la question par l’épée ; car il est gouverneur et donc celui qui décide de tout. Alors que le Sultan insiste à suivre la voie de la loi jusqu’au bout. Ainsi, le Sultan est vendu à une courtisane qui refuse de l’affranchir. Et c’est là que réside le nœud de la pièce de théâtre qui mène Tewfik Al-Hakim à la conclusion qu’il désirait.

Il est étrange que cette relation entre la force et la loi fasse plus que jamais l’actualité dans notre monde arabe. Les incessants discours sur la démocratie, un peu partout dans le monde arabe, ne traduisent-ils pas une aspiration à faire régner la justice, la loi et le droit contre l’épée ? L’insistance du gouverneur à s’engager dans la voie de la démocratie ne l’expose-t-il pas à ce qu’endure le Sultan dans la pièce d’Al-Hakim ? Chez Al-Hakim, c’est le Sultan qui l’emporte à la fin, grâce à son attachement au droit, et malgré toutes les difficultés qu’il a rencontrées.

Espérons que ceci soit le choix des leaders de notre monde arabe d’aujourd’hui. Nous espérons également que notre théâtre soit conscient de la valeur de ce grand écrivain dont les œuvres ont été traduites et présentées sur de nombreux théâtres de par le monde. Il n’est pas permis que le Théâtre royal suédois présente pour la première fois dans son histoire une œuvre arabe signée par ce grand nom du théâtre, alors que notre théâtre continue à sombrer dans cette absurdité qu’il présente depuis des années. Voilà les œuvres d’Al-Hakim qui sont réimprimées. Ne serait-ce une raison pour ressusciter notre patrimoine théâtral ? Une mission que devrait assumer le Théâtre national, à l’instar des grandes troupes théâtrales dans le monde .

Retour au sommaire
 
 

Pour les problèmes techniques contactez le webmaster

Adresse postale: Journal Al-Ahram Hebdo
Rue Al-Gaala, Le Caire - Egypte
Tél: (+202) 57 86 100
Fax: (+202) 57 82 631