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Cinéma . Weja, le nouveau film de Khaled Youssef, projeté à l’occasion de la fête du grand-Baïram, met en scène la violence due à des passions refoulées. Troublant et novateur.

Liaisons dangereuses

Le film démarre sur un groupe d’amis, Hani (Hani Salama), Farida (Hind Sabri), Adham (Chérif Mounir), Ibrahim (Mohamad Al-Kholaï), Mariam (Menna Chalabi), partageant des affinités, qui se retrouvent, deux ans après la fin des études universitaires, pour passer une semaine à Hurghada. La sérénité du départ contient le chaos à venir. Le bonheur affiché par chacun n’est pas sans failles. Khaled Youssef se donne un point de départ du type : ce que vous voyez n’est pas ce que vous croyez. Il y a là une façon de tenter le diable, en misant sur un sensible appel d’air au drame. Le soir de leur arrivée à Hurghada, les amis s’engagent dans un jeu au sort japonais, appelé Weja, qui prédit à chacun un destin funeste. Douleur pour Mariam, adieu pour Farida, trahison pour Ibrahim et crime pour Adham. Ils ne se préoccupent pas de marquer une distance par rapport au jeu. Leurs passions ne sont pas stables. Un état de choses que le film va perturber et désintégrer en partie, faisant usage du mythe du jeu.

Mariam porte et impose autre chose que de l’ordre, une couleur existentielle d’un ton très désespéré. Elle porte le refrain de la peine et la douleur, explicitées dans les scènes où elle avoue son amour discret pour Ibrahim, et les avortements répétés du fait que ce dernier ne veut pas reconnaître au grand jour leur mariage orfi. Elle tente, par ailleurs, un suicide raté. Le film fait sentir le monstrueux aussi dans la scène du cauchemar d’Ibrahim où il fait l’amour avec Farida, dont il est épris, à l’insu d’Adham, son époux, et de Mariam, qui les surprennent. Ainsi, le film progresse par bonds de visions, d’hallucinations greffées au récit. Les premières scènes programment, en effet, la fatalité. Les amis s’engagent dans des actions moins pour protéger l’avenir de cette fatalité que pour rejoindre le passé, le refoulé. Paradoxalement, il n’y a pas de retour à la normalité heureuse, qui dément les prédictions du Weja. Le point de normalité chez l’auteur c’est la bestialité, avec tous ses appendices : violence, pathologie ... L’édifice amical est fissuré par des pulsions, des passions inavouées qui peinent à s’extérioriser. Khaled Youssef dit quelque chose comme : je n’ai pas besoin des bouleversements, ils vont venir d’eux-mêmes. Il n’a pas besoin d’organiser le rapport entre le Weja et la trajectoire tragique de chacun. L’horreur couve sous les apparences.

Mariam est à la fois personnage et chœur tragique. L’auteur lui donne une vie privée, marquée par la rupture avec Ibrahim, qui lui serre le cœur, et qu’elle commente, faisant monter verticalement la tension dramatique, qui sous-tend le récit. Ibrahim la sacrifie parce qu’elle a eu une relation amoureuse avec un autre avant lui, et où elle a perdu sa virginité. Motif naïf, certes, mais propre à frapper le sort de Mariam d’une ombre funeste. D’autre part, Adham cauchemarde et hallucine pour fournir au réveil un récit effrayant : il s’y voit faire usage de son revolver pour tuer Farida, pensant qu’elle est encore amoureuse de Hani.

En fait, Farida avait abandonné auparavant Hani qui alignait les aventures amoureuses, pour épouser Adham qui ne peut aimer qu’une seule femme au détriment de toutes. Ce changement de la part de Farida relève moins d’une décision morale que hiérarchique. Elle a tourné le dos à la passion pour Hani et se fond dans une existence banale, mais comblée de faste et de luxe que lui assure Adham. C’est ce qu’elle regrette à présent, ayant discerné en Adham des complexes et un comportement guindé. Ce qui cohabite en elle, c’est moins le démon et l’ange, que deux régimes concurrents de comportements, deux régimes d’intérêt, opposant l’amour et le confort matériel.

Les protagonistes ne savent pas quoi faire pour libérer leur passion. Seul Hani s’adonne à l’expression libre de ses sentiments et de sa passion pour Sara (Dolly Chahine) qu’il rencontre à la plage, sans équivoque ni préjugés. Son bonheur est bien réel et il assume le risque de perdre Sara, parce qu’il a ménagé dans son esprit un espace pour les bons souvenirs de l’idylle, auxquels il s’accroche. Le film fait de l’impasse du surmoi, de la passion secrète, difficile à exprimer, un ressort déstabilisant contre le romanesque qu’adapte Hani. Ce n’est pas propre au cinéma, ça concerne notre culture en général, où le sexe n’est pas l’aboutissement naturel de la passion. Ceux qui essayent de se détacher de cette culture se plantent, parce qu’ils ne disposent pas du courage de s’affranchir des préjugés. C’est une force du film d’assumer ce handicap. Dans la scène finale, il y a comme un retour au bercail, où le passé s’étale et chacun se venge de l’autre pour ses passions refoulées. Le passé n’est en effet que la scénarisation d’une problématique : l’animal est en toi, et il va revenir. Certes, dès qu’on parle du retour du refoulé, tout éclate et dégénère dans le sang et la liquidation réciproque. L’ensemble des plans montre l’écrasement du présent par les passions refoulées. C’est lourd, mais l’effort est appréciable. Le duel final, où périssent les protagonistes, fait ressourcer la fiction au réservoir de la crise qui y rôde. Revolver et coups de feu tirés offrent au film le point d’orgue de son introduction, puisque prédire l’avenir par le Weja semble lui interdire toute issue heureuse, tout horizon libre. Ainsi, les films de Khaled Youssef se modifient en quelque sorte, nous entraînant dans une métamorphose où l’on mesure une maîtrise de plus en plus de la mise en scène.

Amina Hassan

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