| Pour
atteindre le bureau de la présidente de l’Université
Française d’Egypte (UFE), il faut emprunter la route
allant du Caire à Suez, à destination de la cité d’Al-Chourouq,
distante d’environ 35 km de la capitale. Un long chemin
que parcourt tous les jours Tahani Omar pour arriver
à son lieu de travail. Son bureau, au premier étage,
allie élégance et sobriété. La présidente est là, affichant
un sourire accueillant qui relate la richesse de son
parcours.
Elevée
dans une école laïque, à savoir le Lycée Français d’Héliopolis,
l’enfant calme qu’elle était a très tôt été animée par
la fureur de lire. Adolescente, elle s’immisce dans
la littérature russe, juste pour découvrir un nouvel
univers, appréciant notamment Tolstoï et Dostoïevski.
« J’ai découvert dans leurs œuvres une autre vie, une
autre société et une autre manière de penser. Leurs
personnages étaient des passionnés, très humains et
très engagés ».
En même
temps, elle n’a pas manqué de s’éprendre de la littérature
arabe, au lendemain de la nationalisation du Canal de
Suez. Car c’est à cette époque que les programmes scolaires
du lycée ont été modifiés, afin d’approfondir les études
de langue arabe. Tahani Omar s’est alors penchée sur
les auteurs contemporains en vogue, comme Ihsane Abdel-Qoddous,
Naguib Mahfouz et Tewfiq Al-Hakim. « J’ai beaucoup admiré
le théâtre d’Al-Hakim. Il a présenté des personnages
mythiques. Son adaptation de Thaïs, évoquant le dilemme
entre religion et vie quotidienne, m’a beaucoup marquée.
J’ai compris que la religion doit faire partie de soi,
de son comportement de tous les jours ».
Eprise
d’aventures et rêvant de se rendre sur des sites archéologiques
et d’y faire des excavations, elle était disposée à
effectuer des études d’égyptologie. Mais l’Université
du Caire n’avait pas de département archéologique. Acceptant
son destin, elle consent à étudier la littérature française,
partant à la découverte des grands classiques français.
« Je m’enfonçais dans les œuvres pour maximaliser le
profit. La description dans L’Education sentimentale
de Flaubert me faisait revivre le décor, jusqu’à avoir
l’impression d’avoir connu les personnages. L’aspect
psychologique d’une œuvre m’intéresse beaucoup ». Alors,
elle s’est mise à lire des ouvrages sur la psychologie.
Une manière d’acquérir une maturité précoce qui lui
a servi, une fois mariée, en quatrième année d’université.
A ce moment-là, elle avait décidé de ne pas travailler,
préférant prendre soin de ses deux enfants. « J’avais
appris que les six premières années étaient les plus
importantes pour un enfant. Alors, j’ai suspendu mes
ambitions ». Et ce n’est qu’après le départ de son mari
médecin pour parachever son doctorat que Tahani Omar
décide de faire son magistère. En lisant un livre de
Jacques Chardonne, Les Destinées sentimentales, elle
choisit de travailler sur la psychologie du couple,
notamment à travers l’œuvre de Chardonne qui lui a beaucoup
apporté en tant que jeune mariée.
Son magistère
en poche, elle postule pour un poste vacant à la faculté
des lettres de l’Université de Mansoura. « Je me souviens
avoir beaucoup hésité. Mais Samia Assaad, alors chef
du département de langue française, m’a encouragée.
Et c’est ainsi que j’ai déposé ma candidature pour intégrer
le corps enseignant ».
Tahani
Omar narre son parcours dans les menus détails. Elle
semble maintenir un bon rapport avec les médias, même
si ceux-ci n’ont pas été toujours très attentifs à son
égard. Pourquoi est-elle devenue présidente de l’UFE
? A cette question, elle se contente de répliquer par
un sourire léger, celui d’une mère attendrissante trouvant
son plaisir auprès des étudiants. Ces étudiants aisés
de l’UFE, qu’elle essaye d’attirer vers le bénévolat
et l’action caritative. « Depuis toujours, elle a été
un professeur peu traditionnel. Elle nous faisait faire
du théâtre pendant les cours. Avec son aide, on organisait
toutes sortes d’activités. En fait, cette dame à l’allure
aristocratique voulait nous faire sortir des carcans
de l’enseignement habituel », témoigne l’une de ses
anciennes étudiantes à l’Université du Caire.
Madame
la présidente enchaîne à nouveau sur son itinéraire.
C’est son point fort. Les bienfaits du hasard ont toujours
été à ses côtés. Car en un court laps de temps, elle
a obtenu du gouvernement égyptien une bourse doctorale
de cinq ans en France. « On m’a choisi comme sujet Le
Théâtre français au XVIIe siècle. Mais moi, j’avais
plutôt envie de travailler sur le roman », dit-elle,
en ajoutant qu’elle finit toujours par accepter le maktoub.
Durant ces années de boursière, Tahani Omar s’est rendu
compte à quel point il y a nécessité de dresser un nouveau
plan d’action pour l’enseignement universitaire.
« Vivre
en France et voir les divers sites et endroits décrits
dans les œuvres littéraires, c’était un rêve que j’avais
longtemps caressé ! Mais il fallait quitter un mari
médecin et des enfants en bas âge. De quoi m’avoir beaucoup
perturbée ». Le dilemme était de taille, mais c’est
la raison qui l’emporte comme d’habitude.
Inscrite
à l’Université Paris III, elle a suivi des cours de
théâtre, de mise en scène notamment. « J’ai choisi comme
sujet de thèse L’Imitation chez Molière. Cela signifiait
non seulement connaître les trente-six pièces et farces
de Molière, mais aussi toutes les pièces qu’il avait
plagiées ».
Ce furent
pour elle cinq ans de bonheur intellectuel et culturel
intense, durant lesquels elle a assisté aux cours de
Lévi-Strauss, Roland Barthes et Lacan au Collège de
France, ceux de Deleuze à Nanterre et ceux de Todorov
à la Sorbonne. « J’ai arpenté la galerie du Palais-Royal,
puis je me suis approchée craintive et respectueuse
pour réserver une place, afin de regarder Le Molière
Imaginaire, un ballet de Maurice Béjart. Pour moi, il
s’agissait d’un temple de l’art ». Elle passait aussi
ses journées d’une bibliothèque à l’autre : bibliothèque
Nationale, celle de la Sorbonne, Sainte-Geneviève, l’Arsenal,
Gaston Baty. Fréquentait le Louvre, l’Orangerie. Et
allait souvent voir le Bolchoï ou encore la danse avant-gardiste
de Félix Blaska.
Appliquée,
elle a rédigé sa thèse en 5 ans. Et une fois sa bourse
terminée, elle plie bagage pour revenir au pays, où
son professeur Samia Assaad lui a offert un poste à
l’Université du Caire, département de français. Tout
en essayant de mettre à profit ce qu’elle avait appris
en France, Tahani Omar, qui aime l’interaction avec
ses étudiants, se rappelle avoir initié une expérience
égyptienne où ses étudiants habillés en hippies et punks
ont présenté sur les planches du Centre culturel français
une version moderne des Précieuses ridicules. La salle
était en délire !
L’enseignante
a depuis toujours voulu améliorer les méthodes d’enseignement
pour ses étudiants, balançant entre la théorie et la
pratique.
En 1987,
la chance lui sourit une nouvelle fois, avec l’occasion
qui s’offre à elle de présenter un article devant un
Congrès canadien. Ainsi est né son premier contact avec
la Fédération Internationale des Professeurs de Français
(FIPF). « J’ai été déçue de me rendre compte qu’en Egypte,
nous n’avions pas de telle association ». A son retour
du Canada, elle fut élue membre du Conseil d’administration
de la FIPF, pour deux mandats consécutifs. Entre-temps,
elle a formé en collaboration avec d’autres collègues
universitaires l’Association Egyptienne des Professeurs
de Français (AEPF). « Cette association a été créée
pour des objectifs spécifiques : moderniser notre manière
d’enseigner, être au courant de toute nouveauté concernant
la langue française, avoir un bulletin et une revue
académique où tous les professeurs pouvaient publier
des articles ».
Chef du
département de langue française à la faculté de pédagogie
de l’Université du Caire (branche de Béni-Souef) en
1995, elle se voit obligée de repartir travailler hors
du Caire. Au bout de 4 ans, elle a pu voir toute une
promotion parlant impeccablement le français. « De tout
temps, je sentais l’importance de l’apprendes langues
étrangères quant au développement du pays », souligne
Tahani Omar qui ne tardera pas à être nommée Ambassadeur
délégué permanent d’Egypte auprès de l’Unesco. Une première
pour une femme. De quoi l’emplir de joie.
Chevalier
de l’ordre des Palmes académiques, et ensuite des arts
et des lettres, l’ambassadrice ne cesse d’accumuler
titres honorifiques et décorations. « Il faut choisir
le travail qui nous plaît et s’y adonner complètement
». Ambassadrice en France pendant 3 ans, elle a participé
à de nombreux projets : la Convention sur le patrimoine
immatériel, la Déclaration sur la diversité culturelle
de l’Unesco, etc. Cependant, le projet d’une université
française en Egypte n’a jamais quitté son esprit. «
Je rêvais d’une université pour les francophones, ceux
qui ont étudié durant 12 ans environ dans des écoles
bilingues ». Et d’ajouter : « En Egypte, la tradition
francophone se maintient et le nombre de parents qui
tiennent à ce que leurs enfants suivent une formation
française est très important. Car toute personne ayant
été éduquée à la française comprend parfaitement qu’au-delà
de la langue, il y a une culture, une philosophie de
la pensée et une logique. Cela, sans compter l’esthétique
et l’art de savourer la vie ».
A force
de travail et de contacts déployés dans le cadre de
la coopération égypto-française, le rêve se concrétise
en octobre 2002, avec la création d’une université dont
le but est d’assurer un enseignement de qualité répondant
aux normes internationales et aux besoins du marché
du travail. Pour ce faire, il était primordial d’attribuer
une dimension multiculturelle à l’enseignement. « Aujourd’hui,
trois ans après l’inauguration de l’UFE, celle-ci rassemble
environ 350 étudiants répartis entre trois facultés
: langues appliquées, gestion et systèmes d’information.
En outre, notre faculté d’ingénierie est la première
en langue française en Egypte », précise Tahani Omar,
tout en promettant qu’un jour, des facultés d’architecture,
de restauration du patrimoine et d’égyptologie seront
ajoutées à la liste. La compétition acharnée entre les
universités privées ne cesse de prendre de l’ampleur,
et Tahani Omar y riposte en esquissant un sourire confiant. |