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Un pied dans chaque culture, Tahani Omar a vécu partagée entre l’Egypte et la France. Depuis 2002, elle est présidente de l’Université française, frayant la voie au multiculturalisme.
L’innovation d’abord

Pour atteindre le bureau de la présidente de l’Université Française d’Egypte (UFE), il faut emprunter la route allant du Caire à Suez, à destination de la cité d’Al-Chourouq, distante d’environ 35 km de la capitale. Un long chemin que parcourt tous les jours Tahani Omar pour arriver à son lieu de travail. Son bureau, au premier étage, allie élégance et sobriété. La présidente est là, affichant un sourire accueillant qui relate la richesse de son parcours.

Elevée dans une école laïque, à savoir le Lycée Français d’Héliopolis, l’enfant calme qu’elle était a très tôt été animée par la fureur de lire. Adolescente, elle s’immisce dans la littérature russe, juste pour découvrir un nouvel univers, appréciant notamment Tolstoï et Dostoïevski. « J’ai découvert dans leurs œuvres une autre vie, une autre société et une autre manière de penser. Leurs personnages étaient des passionnés, très humains et très engagés ».

En même temps, elle n’a pas manqué de s’éprendre de la littérature arabe, au lendemain de la nationalisation du Canal de Suez. Car c’est à cette époque que les programmes scolaires du lycée ont été modifiés, afin d’approfondir les études de langue arabe. Tahani Omar s’est alors penchée sur les auteurs contemporains en vogue, comme Ihsane Abdel-Qoddous, Naguib Mahfouz et Tewfiq Al-Hakim. « J’ai beaucoup admiré le théâtre d’Al-Hakim. Il a présenté des personnages mythiques. Son adaptation de Thaïs, évoquant le dilemme entre religion et vie quotidienne, m’a beaucoup marquée. J’ai compris que la religion doit faire partie de soi, de son comportement de tous les jours ».

Eprise d’aventures et rêvant de se rendre sur des sites archéologiques et d’y faire des excavations, elle était disposée à effectuer des études d’égyptologie. Mais l’Université du Caire n’avait pas de département archéologique. Acceptant son destin, elle consent à étudier la littérature française, partant à la découverte des grands classiques français. « Je m’enfonçais dans les œuvres pour maximaliser le profit. La description dans L’Education sentimentale de Flaubert me faisait revivre le décor, jusqu’à avoir l’impression d’avoir connu les personnages. L’aspect psychologique d’une œuvre m’intéresse beaucoup ». Alors, elle s’est mise à lire des ouvrages sur la psychologie. Une manière d’acquérir une maturité précoce qui lui a servi, une fois mariée, en quatrième année d’université. A ce moment-là, elle avait décidé de ne pas travailler, préférant prendre soin de ses deux enfants. « J’avais appris que les six premières années étaient les plus importantes pour un enfant. Alors, j’ai suspendu mes ambitions ». Et ce n’est qu’après le départ de son mari médecin pour parachever son doctorat que Tahani Omar décide de faire son magistère. En lisant un livre de Jacques Chardonne, Les Destinées sentimentales, elle choisit de travailler sur la psychologie du couple, notamment à travers l’œuvre de Chardonne qui lui a beaucoup apporté en tant que jeune mariée.

Son magistère en poche, elle postule pour un poste vacant à la faculté des lettres de l’Université de Mansoura. « Je me souviens avoir beaucoup hésité. Mais Samia Assaad, alors chef du département de langue française, m’a encouragée. Et c’est ainsi que j’ai déposé ma candidature pour intégrer le corps enseignant ».

Tahani Omar narre son parcours dans les menus détails. Elle semble maintenir un bon rapport avec les médias, même si ceux-ci n’ont pas été toujours très attentifs à son égard. Pourquoi est-elle devenue présidente de l’UFE ? A cette question, elle se contente de répliquer par un sourire léger, celui d’une mère attendrissante trouvant son plaisir auprès des étudiants. Ces étudiants aisés de l’UFE, qu’elle essaye d’attirer vers le bénévolat et l’action caritative. « Depuis toujours, elle a été un professeur peu traditionnel. Elle nous faisait faire du théâtre pendant les cours. Avec son aide, on organisait toutes sortes d’activités. En fait, cette dame à l’allure aristocratique voulait nous faire sortir des carcans de l’enseignement habituel », témoigne l’une de ses anciennes étudiantes à l’Université du Caire.

Madame la présidente enchaîne à nouveau sur son itinéraire. C’est son point fort. Les bienfaits du hasard ont toujours été à ses côtés. Car en un court laps de temps, elle a obtenu du gouvernement égyptien une bourse doctorale de cinq ans en France. « On m’a choisi comme sujet Le Théâtre français au XVIIe siècle. Mais moi, j’avais plutôt envie de travailler sur le roman », dit-elle, en ajoutant qu’elle finit toujours par accepter le maktoub. Durant ces années de boursière, Tahani Omar s’est rendu compte à quel point il y a nécessité de dresser un nouveau plan d’action pour l’enseignement universitaire.

« Vivre en France et voir les divers sites et endroits décrits dans les œuvres littéraires, c’était un rêve que j’avais longtemps caressé ! Mais il fallait quitter un mari médecin et des enfants en bas âge. De quoi m’avoir beaucoup perturbée ». Le dilemme était de taille, mais c’est la raison qui l’emporte comme d’habitude.

Inscrite à l’Université Paris III, elle a suivi des cours de théâtre, de mise en scène notamment. « J’ai choisi comme sujet de thèse L’Imitation chez Molière. Cela signifiait non seulement connaître les trente-six pièces et farces de Molière, mais aussi toutes les pièces qu’il avait plagiées ».

Ce furent pour elle cinq ans de bonheur intellectuel et culturel intense, durant lesquels elle a assisté aux cours de Lévi-Strauss, Roland Barthes et Lacan au Collège de France, ceux de Deleuze à Nanterre et ceux de Todorov à la Sorbonne. « J’ai arpenté la galerie du Palais-Royal, puis je me suis approchée craintive et respectueuse pour réserver une place, afin de regarder Le Molière Imaginaire, un ballet de Maurice Béjart. Pour moi, il s’agissait d’un temple de l’art ». Elle passait aussi ses journées d’une bibliothèque à l’autre : bibliothèque Nationale, celle de la Sorbonne, Sainte-Geneviève, l’Arsenal, Gaston Baty. Fréquentait le Louvre, l’Orangerie. Et allait souvent voir le Bolchoï ou encore la danse avant-gardiste de Félix Blaska.

Appliquée, elle a rédigé sa thèse en 5 ans. Et une fois sa bourse terminée, elle plie bagage pour revenir au pays, où son professeur Samia Assaad lui a offert un poste à l’Université du Caire, département de français. Tout en essayant de mettre à profit ce qu’elle avait appris en France, Tahani Omar, qui aime l’interaction avec ses étudiants, se rappelle avoir initié une expérience égyptienne où ses étudiants habillés en hippies et punks ont présenté sur les planches du Centre culturel français une version moderne des Précieuses ridicules. La salle était en délire !

L’enseignante a depuis toujours voulu améliorer les méthodes d’enseignement pour ses étudiants, balançant entre la théorie et la pratique.

En 1987, la chance lui sourit une nouvelle fois, avec l’occasion qui s’offre à elle de présenter un article devant un Congrès canadien. Ainsi est né son premier contact avec la Fédération Internationale des Professeurs de Français (FIPF). « J’ai été déçue de me rendre compte qu’en Egypte, nous n’avions pas de telle association ». A son retour du Canada, elle fut élue membre du Conseil d’administration de la FIPF, pour deux mandats consécutifs. Entre-temps, elle a formé en collaboration avec d’autres collègues universitaires l’Association Egyptienne des Professeurs de Français (AEPF). « Cette association a été créée pour des objectifs spécifiques : moderniser notre manière d’enseigner, être au courant de toute nouveauté concernant la langue française, avoir un bulletin et une revue académique où tous les professeurs pouvaient publier des articles ».

Chef du département de langue française à la faculté de pédagogie de l’Université du Caire (branche de Béni-Souef) en 1995, elle se voit obligée de repartir travailler hors du Caire. Au bout de 4 ans, elle a pu voir toute une promotion parlant impeccablement le français. « De tout temps, je sentais l’importance de l’apprendes langues étrangères quant au développement du pays », souligne Tahani Omar qui ne tardera pas à être nommée Ambassadeur délégué permanent d’Egypte auprès de l’Unesco. Une première pour une femme. De quoi l’emplir de joie.

Chevalier de l’ordre des Palmes académiques, et ensuite des arts et des lettres, l’ambassadrice ne cesse d’accumuler titres honorifiques et décorations. « Il faut choisir le travail qui nous plaît et s’y adonner complètement ». Ambassadrice en France pendant 3 ans, elle a participé à de nombreux projets : la Convention sur le patrimoine immatériel, la Déclaration sur la diversité culturelle de l’Unesco, etc. Cependant, le projet d’une université française en Egypte n’a jamais quitté son esprit. « Je rêvais d’une université pour les francophones, ceux qui ont étudié durant 12 ans environ dans des écoles bilingues ». Et d’ajouter : « En Egypte, la tradition francophone se maintient et le nombre de parents qui tiennent à ce que leurs enfants suivent une formation française est très important. Car toute personne ayant été éduquée à la française comprend parfaitement qu’au-delà de la langue, il y a une culture, une philosophie de la pensée et une logique. Cela, sans compter l’esthétique et l’art de savourer la vie ».

A force de travail et de contacts déployés dans le cadre de la coopération égypto-française, le rêve se concrétise en octobre 2002, avec la création d’une université dont le but est d’assurer un enseignement de qualité répondant aux normes internationales et aux besoins du marché du travail. Pour ce faire, il était primordial d’attribuer une dimension multiculturelle à l’enseignement. « Aujourd’hui, trois ans après l’inauguration de l’UFE, celle-ci rassemble environ 350 étudiants répartis entre trois facultés : langues appliquées, gestion et systèmes d’information. En outre, notre faculté d’ingénierie est la première en langue française en Egypte », précise Tahani Omar, tout en promettant qu’un jour, des facultés d’architecture, de restauration du patrimoine et d’égyptologie seront ajoutées à la liste. La compétition acharnée entre les universités privées ne cesse de prendre de l’ampleur, et Tahani Omar y riposte en esquissant un sourire confiant.

Névine Lameï

Jalons

1945 : Naissance au Caire.

1975 : Bourse doctorale en France.

1987-1997 : Président fondateur de l’Association égyptienne des professeurs de français (AEPF).

1999-2002 : Ambassadeur délégué permanent d’Egypte auprès de l’Unesco.

2002 : Présidente de l’Université Française d’Egypte (UFE).

Membre du Haut Comité des stratégies politiques au sein du Parti National Démocrate (PND).

2003 : Membre du Conseil national de la femme

 

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