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Éducation. 7 milliards de L.E. sont versées annuellement par les familles égyptiennes pour financer les cours particuliers. Une éducation parallèle qui impose ses lois au système officiel. Al-Ahram Hebdo ouvre le dossier à la veille de la rentrée scolaire.

Ces nababs des cours particuliers

A quelques jours de la rentrée scolaire, l’état d’alerte règne dans tous les foyers égyptiens. Une course contre la montre à la quête d’une place dans un cours particulier chez un professeur de mathématiques. Platon de la philosophie, père de l’Histoire, ou encore maestro des langues, etc., tels sont les grands noms à rechercher sur le marché des cours particuliers.

Un marché qu’il faut bien connaître avant de se lancer dans l’aventure. Donc beaucoup de parents préparent, longtemps à l’avance, la rentrée scolaire. « A peine mon fils avait terminé les examens de première secondaire que j’ai commencé à faire une étude de marché sur les cours particuliers. J’ai contacté toutes mes connaissances dont les enfants avaient obtenu des pourcentages élevés au bac pour savoir les bons professeurs dans chaque matière. Ensuite, j’ai dû faire la tournée des centres où travaillent ces professeurs pour déterminer ceux que j’allais choisir », explique Lola, ingénieur et mère de deux enfants, qui a décidé de mettre fin à sa carrière vu que son foyer se prépare à passer quatre ans de bac. Sa fille vient de terminer la troisième année préparatoire et passera donc son bac dans trois ans.

Et pour que cette jeune passe brillamment cette étape, que de sacrifices ! Hormis la maman qui donne sa démission, le papa doit se séparer de sa famille pour aller s’exiler dans un pays du Golfe et faire de l’argent. De l’argent qui sera complètement consacré à l’éducation de la petite.

Car les cours particuliers coûtent cher, même si les prix varient selon trois critères : la région géographique, la nature des écoles (privées ou publiques) et la première langue enseignée dans chacune de ces écoles. Ainsi, le prix des cours de maths ou de physique ou d’autres matières enseignées en français est le double de celles enseignées en anglais ou en arabe. « Le prix d’un cours de chimie en français varie entre 80 et 100 L.E. par heure, contre 50 L.E. pour celui enseigné en anglais et 15 L.E. pour l’arabe. Les parents dont la progéniture suit une éducation française se heurtent à cette réalité au bac. Pourtant, ils sont obligés, pour ne pas perturber leurs enfants, de payer, et ce, car le demi-point risque de changer leur destin. Le pourcentage au bac détermine l’entrée à l’université », avoue Hayat, qui a dû vendre ses bijoux pour offrir à son enfant tous les cours particuliers dont il a besoin, que ce soit dans un centre ou à la maison, selon l’humeur du professeur.

Et ce n’est pas tout, puisque si le professeur décide de se déplacer et donner le cours chez son élève, les maisons égyptiennes doivent s’apprêter à recevoir l’invité, avec le cortège qui le suit, à savoir ses autres élèves. Et ce, au moins une fois par semaine.

Riham, femme au foyer, dont la fille est en deuxième année secondaire, est victime de ce genre d’abus. « Je dois préparer pour chaque cours un thermos de thé, trois bouteilles de Coca-Cola et un grand plateau de salaisons pour le professeur et les autres élèves dont le nombre peut souvent atteindre 10 », avance Riham, en poursuivant qu’il faut aussi mentionner que toutes les affaires de sa maison et les sorties de la famille sont paralysées ou bien modifiées selon les horaires des cours.


Pressions de profs

Un cauchemar qui commence très tôt dans chaque foyer égyptien. Une fois le cycle primaire terminé, les cours particuliers pleuvent. « A partir de la première année préparatoire, il n’y a presque plus d’explication en classe. Et ce n’est pas sans raison. C’est une manière de faire pression sur les parents pour que les enfants prennent des cours. Que ce soit dans une école privée ou publique, c’est pareil » assure Imane, pharmacienne, dont le fils est inscrit dans une école privée. Les astuces des professeurs sont nombreuses pour faire pression sur les élèves. « Parfois, c’est de façon indirecte en expliquant que les informations données en classe sont différentes de celles données pendant les leçons particulières. D’autres professeurs sont plus directs et menacent de donner aux élèves de mauvaises notes dans les travaux de l’année », confie Imane. Et une troisième catégorie va plus loin encore. C’est le cas d’une petite fille qui a subi des coups sur son dos pour la simple raison que sa mère a décidé de faire face à la mafia des cours particuliers. Un fait divers publié dans les journaux qui a secoué l’opinion publique.

Résultat : beaucoup de parents optent pour la solution de facilité et cèdent à la tyrannie de cet empire.

« On veut au moins garantir les notes des travaux de l’année avec ces leçons particulières. Le professeur explique et les enfants profitent », explique Hana, mère de deux enfants en 1re et 2e préparatoires.

Une chose est sûre : l’empire des cours particuliers s’impose comme un système éducatif parallèle au système officiel. Dans une dernière réunion avec les parents, le ministre de l’Education n’a pas pu nier que le taux des élèves qui prennent des cours privés dans le cycle secondaire a atteint 100 %. Selon une étude effectuée par l’Organisme central pour la mobilisation et les statistiques, les familles égyptiennes versent une somme annuelle qui atteint 7 milliards de L.E. en cours particuliers. Et d’après une autre étude effectuée par le comité éducatif au Parlement, les cours particuliers absorbent 25 % du budget de la famille. Et malgré les déclarations continuelles du président Moubarak quant à l’importance de lutter contre ce phénomène, cette mafia ne cesse de gagner du terrain. Elle acquiert de plus en plus de force et devient un fait accompli auquel la société égyptienne doit s’adapter.

Aujourd’hui, les centres de cours particuliers poussent comme des champignons. Et bien que le ministère de l’Education assure que 90 % des centres n’ont pas de statut légal, ceux-ci ne craignent rien. Il suffit de se balader dans les rues du Caire pour se rendre compte du nombre de pancartes qui invitent les élèves à suivre des cours privés dans tel ou tel centre de cours du soir.

Les prix sont fixes dans ce marché. Pour les cycles primaire et préparatoire, une leçon particulière coûte au moins 150 L.E. par mois. Dans le cycle secondaire, il existe deux méthodes de paiement. Ou bien payer le prix de tout le stage, ce qui peut atteindre les 4 800 L.E. par matière ou bien payer une somme mensuelle qui atteint 400 L.E. par matière. Mais ces sommes varient selon les matières. Le prix d’un cours de maths ou de langues est plus élevé que celui des autres matières. La célébrité des profs, dépendant du nombre d’étudiants ayant obtenu un haut pourcentage dans sa carrière, jouera un rôle important pour hausser ou faire basculer les prix. Alors, l’astuce utilisée par certains professeurs de bonne réputation est de choisir les bons éléments de la troisième préparatoire et d’en faire des élèves. « D’autres insistent à effectuer des examens avant d’admettre les élèves dans leurs cours particuliers comme si ceux-ci allaient prendre des leçons gratuitement », ironise Siham, comptable et qui a dû avoir recours à un piston pour pouvoir trouver une place à son fils dans ces centres de cours privés.


La loi du plus fort

Ironie du sort. Cet empire, qui ne cesse de prospérer, impose ses règles et ses lois à tel point que les écoles commencent à se soumettre à la volonté de cette mafia. « Aujourd’hui, nous laissons sortir les élèves tôt, vers 13 heures, alors qu’officiellement l’école finit à 15 heures. Et ce, parce que nous savons qu’ils ont des cours à rattraper », avoue une directrice d’école qui a requis l’anonymat.

Les professeurs, quant à eux, ferment les yeux sur certaines choses choquantes. Mahmoud, professeur d’arabe dans une école de langues, assure que certains élèves font les devoirs des cours particuliers en classe. « On le sait mais on ferme les yeux, parce que moi aussi je donne des cours » explique ce professeur. Conséquence : l’école est devenue un endroit où les élèves se rendent pour l’unique raison d’enregistrer un taux de présence, ce qui leur permet de passer les examens. Car selon la loi, si l’élève s’absente plus de 30 jours, il est automatiquement renvoyé de l’école et doit passer son examen en indépendant.

L’expérience pratique a prouvé qu’il est presque impossible de mettre fin au phénomène des cours particuliers à travers les décrets ministériels ou même les décisions présidentielles. Le problème exige de reprendre la relation rompue entre le professeur et sa classe. « Comment communiquer avec un professeur qui ne touche que 200 L.E. par mois et qui est censé travailler plus de 8 heures par jour ? », assure Kamal Al-Seifi, conseiller d’orientation de langue française au ministère de l’Education. De plus, ce professeur manque aujourd’hui de formation.

Il est temps, comme l’estime Aziza Al-Khodari, experte en pédagogie, (voir encadré) que le ministère améliore les conditions de travail du professeur afin qu’il puisse maîtriser ses outils d’enseignement et devenir plus productif.

Il ne suffit pas que celui-ci obtienne une licence de la faculté de pédagogie pour pouvoir enseigner, mais il doit aussi passer des examens pour s’assurer de sa capacité à transmettre les informations, en plus de tests psychologiques pour savoir s’il est capable de guider et d’éduquer ses élèves.

Le problème ne se limite pas au fait d’améliorer les conditions des professeurs. « Il s’agit aussi de faire évoluer les programmes scolaires bourrés d’informations inutiles et qui se basent sur le parcœurisme. Une chose dont les professeurs des leçons particulières tirent profit, car ils préparent des résumés et des modèles d’examens et les vendent contre une somme qui varie entre 500 et 600 L.E. », ajoute la même source.

Ces résumés des cours sont devenus des références pour les élèves qui y trouvent un moyen facile pour réviser, vu qu’ils englobent tous les questions et les exercices qui pourraient faire sujet d’examen.

Reste à dire que la surpopulation dans les classes favorise la croissance de ces cours particuliers. « Dans une classe où le nombre d’élèves dépasse parfois les 80, comment les enfants peuvent-ils apprendre ? D’ailleurs parfois, il n’y a même pas de bancs suffisants pour les accueillir », avoue Al-Seifi.

Une chose qui a poussé le ministère à agir. Selon le Dr Ahmad Gamaleddine, ministre de l’Education, le phénomène des cours particuliers est une épidémie qui ravage l’Egypte plus que les autres pays arabes.

Et pour résoudre ce problème, celui-ci a proposé un plan qui pourrait contribuer à régler ce problème de manière graduelle. Le plan vise à construire 3 500 nouvelles écoles pour réduire le nombre d’élèves par classe. Il prévoit également d’améliorer les conditions des professeurs et d’élever leurs revenus à 1 000 L.E. par mois. Et enfin, de mettre un terme à la méthode du parcœurisme qui caractérise le système éducatif et donner plus de chance à la créativité. En attendant que ces promesses aboutissent dans le but de détruire cet empire, les parents n’ont qu’à se soumettre à la volonté des empereurs des cours particuliers et payer le prix exorbitant pour un demi-point en plus au bac .

Dina Darwich

Aziza Al-Khodari, experte en pédagogie, fait le point sur les déficiences du système éducatif égyptien et propose des solutions.
« En améliorant la rémunération des professeurs, une partie du problème sera réglée »

Al-Ahram Hebdo : D’après vous, quels sont les points faibles du système éducatif égyptien responsables de l’apparition des leçons particulières ?

Aziza Al-Khodari : Le problème des cours privés est très compliqué et revêt plusieurs dimensions. Certains facteurs sont liés à la politique du ministère, comme par exemple la rémunération dérisoire des professeurs. Mais à mon avis, le sureffectif des classes est la raison principale qui a favorisé le développement du marché des leçons particulières. Il faut aussi ajouter que le ministère impose aux professeurs non seulement la manière par laquelle ces derniers doivent enseigner leur programme, mais aussi la durée nécessaire pour terminer chacune de ses parties. Par crainte d’être sanctionné par le ministère, le professeur qui a une petite marge de liberté pour prouver ses talents n’a pas d’autre choix. La priorité du professeur est donc de terminer son programme à temps, même si la majorité de sa classe n’a pas compris la leçon.

— Le nombre d’élèves inscrits dans les centres de cours particuliers ne cesse de croître. Les classes y sont devenues surpeuplées et cela ne diminue en rien leur fréquentation. Pourquoi, à votre avis ?

— Le processus éducatif est devenu le cauchemar de tous les foyers égyptiens. La sanawiya amma (ndlr : équivalent de la terminale en France) hante chaque famille. Ceci crée une ambiance de tension et de panique. Du coup, tout raisonnement logique a disparu. On suit comme un troupeau de moutons la méthode employée par ceux qui ont quitté le lycée. On opte pour le choix le plus facile et on court derrière les cours particuliers. La preuve en est que certaines familles donnent des cours à leurs enfants à partir de la première année primaire. Cela veut dire que la famille, aujourd’hui, n’est plus prête à s’investir dans l’éducation et à aider sa progéniture. La scène du père qui étudie avec son enfant n’existe plus, vu que le couple est occupé à gagner de l’argent pour la famille, d’où l’importance des cours particuliers. Pour d’autres familles, il s’agit d’une question d’apparence sociale, plus le prix du professeur est élevé, mieux ce sera.

— Cette vision est bien pessimiste. Quelles sont donc les solutions ?

— Je pense que le ministère, en construisant de nouvelles écoles et en améliorant la rémunération des professeurs, une partie du problème sera ainsi réglée. Les écoles doivent cesser d’accueillir les élèves en deux tranches quotidiennes. C’est inhumain qu’un enfant aille à l’école à midi et continue sa journée jusqu’au coucher du soleil. Il faut aussi absolument se débarrasser de cette méthode d’enseignement qui se base sur le parcœurisme et développer les talents individuels des élèves. Cela ne peut changer que si l’on modifie les critères d’admission dans les universités. Car il n’est pas raisonnable qu’un bon élément en éducation physique ne puisse s’inscrire à la faculté d’éducation physique parce que son pourcentage au bac est inférieur à celui imposé par le bureau d’inscription. Plus encore, il n’est pas logique qu’un élève doué en art ne puisse pas intégrer les beaux-arts à cause d’un point ou deux manquants. Le problème étant que le nombre important de bacheliers se heurte aux places limitées qu’offrent les universités. il faut sensibiliser l’opinion publique à l’enseignement technique, de plus en plus sollicité par le marché du travail .

 
 

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