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La vie mondaine

Manie . Garder tout à tout prix, le nouveau mais aussi et surtout l’ancien. Ranger, entasser, stocker pourvu que l’on ne jette rien : les maisons se transforment en cagibis remplis de bric-à-brac, sans lesquels certains ne sauraient vivre.

Les vieilleries ... ma vie

« Remplie, chargée, étouffante et sombre, ma maison ressemble à une salle d’archives ». C’est ainsi que Sara, 20 ans, s’insurge contre cet état de choses. Le responsable ? Son père. Depuis toujours, il ne jette aucun papier. Fétichiste, il a la conviction qu’un quelconque document aura un jour de l’importance. Tous les livrets scolaires de toutes les années de ses deux enfants, les factures d’achat de meubles, des machines, de vieux contrats d’acquisition de voitures et d’appartements revendus depuis des années et un tas de paperasses officielles, tout est précieusement gardé et classé. « La règle est claire dans la maison, on ne jette rien », explique Sara. Ces tas de documents s’accumulent dans l’appartement de 150 m2.

Tout est voué dans la demeure à ce véritable sacerdoce. Les armoires, les tiroirs, la bibliothèque, la salle à manger, chaque partie de l’appartement fait fonction de dépotoir. « Ces cartons nous envahissent, nous poursuivent jusqu’à nos chambres à coucher, et nous privent d’esthétisme. On ne profite de rien, je sens que mon espace de vie est violé ». Sara, 20 ans, relève qu’avoir un tiroir est un luxe, voire une aubaine puisque dans tous les tiroirs de sa chambre, son père a entassé des papiers qui, pour elle, n’ont aucune valeur. Pourtant, certains documents auraient pu la concerner. Ceux de l’hôpital où elle est née avec des petits détails et souvenirs sans doute savoureux pour le père. Mais elle se contente de dire : « Trop, c’est trop ».

Le père, lui, voit les choses différemment. Il ne comprend pas comment sa fille n’a pas conscience de la valeur pleine de symbolisme que représente chaque papier rangé dans ces cartons. Mais il ne perd pas espoir. « Un jour, elle se rendra compte de l’importance de mes rangements. D’ailleurs, moi-même, c’est mon père qui m’y a initié. Il gardait mes cahiers, mes photos et je l’ai suivi ». Si Sara s’insurge contre cette tradition, la benjamine, qui a 16 ans, semble illustrer l’idée de tel père, telle fille ... Elle garde plusieurs cartons remplis de poupées et de peluches depuis l’âge de deux ans.

Cette accumulation d’objets et de documents n’est pas propre à cette famille en particulier. Au contraire, c’est un phénomène que l’on retrouve dans beaucoup de foyers en Egypte. Il est rare de trouver une maison qui ne comprenne pas un ou plusieurs caisses, cartons, placards, armoires, coffres sous les lits, qui servent à garder des choses « que l’on considère importantes ».


Cherchez les pharaons !

Selon le sociologue Ali Fahmi, ce comportement est tout simplement une tradition héritée de l’Egypte Ancienne. Leavie, dépendant de agriculture, et par conséquent des crues saisonnières du Nil, ils devaient faire des réserves pour éviter les famines, d’où cette vue rassurante d’objets utiles. Se sentir sécurisé avec des vieilleries tout autour, c’est aussi le comportement du pauvre, relève le sociologue. L’Egypte est passée par plusieurs guerres où les gens ont pris l’habitude de stocker.

Cette peur du lendemain a poussé Rowaïda, 70 ans, à transformer sa maison en grand dépotoir. Elle garde tout. L’ancien et le nouveau, sans exception. Selon elle, ses enfants en auront peut-être besoin un jour. Ainsi, cette dame dispose de trois cuisinières, une qu’elle utilise et deux encore dans les cartons. La même chose pour les réfrigérateurs, les ustensiles de cuisine, les anciennes robes, les costumes de son mari décédé il y a 25 ans, les jouets de ses enfants, des dizaines de lunettes, etc. Les placards sont bondés et les cartons sont posés partout dans un appartement où il est devenu difficile de se déplacer. D’ailleurs, aucun domestique ne fait long feu dans une maison où il est carrément impossible de nettoyer. « On ne sait pas ce que demain nous réserve. Alors, pour ne rien regretter, il faut faire en sorte de ne rien jeter sans avoir de raison », estime Rowaïda.

Pour de nombreux psychiatres, c’est une forme d’attachement à la vie, à l’heure de la vieillesse.

D’ailleurs, c’est la valeur sentimentale qui fait qu’on s’encombre d’objets. Galal est un vieil acteur qui a beaucoup voyagé. De chaque périple, il a ramené des quantités énormes de vêtements, de chaussures, etc. pour ses deux garçons. Aujourd’hui, après plus de 30 ans, il garde tout ce qui est resté de ces choses dans des coffres qui remplissent la maison. Bien que tous ces objets soient devenus démodés et abîmés, Galal refuse de s’en séparer et ce ne sont pas les seuls éléments qui occupent son intérieur. Il aime aussi garder les anciens rideaux, des lustres, des chaises parfois cassées, les objets antiques de ses parents. Sa femme, elle, qui n’a pas son mot à dire, sent qu’elle vit dans un musée d’antiquités. Ni elle, ni ses enfants n’ont pu convaincre le patriarche de se séparer de quelques objets inutiles. « On aurait pu les donner aux pauvres ou même les vendre, pour les plus précieux », se plaint-elle.

« Pour moi, la personne qui tient à préserver ses choses est une personne civilisée, sentimentale », se défend Galal en tenant fièrement une boîte de stylos dont la plume est usée, puisqu’elle a appartenu à un de ses fils, il y a 30 ans. Ainsi, pour Galal, le rituel est le même. Il sort ces trésors, il les admire tout en se rappelant des souvenirs que ces objets lui inspirent. Galal insiste à garder et gardera toujours quitte à en payer le prix fort. Il fera des travaux chez lui pour ajouter des coffres, agrandir des armoires, ou même fermer un balcon pour en faire une pièce de rangement.

Dans l’ordre des choses

Si chacun semble avoir une raison particulière pour garder autant d’objets, d’autres le font sans pouvoir même expliquer le phénomène. Sameh est un jeune ingénieur qui a déménagé exprès pour avoir une chambre en plus dans sa maison. Le but : pouvoir ranger ses achats quotidiens. Car tous les jours, cet homme revient à la maison portant sacs et cartons qu’il place dans cette pièce sacrée que personne, y compris sa femme, n’ose approcher. Sameh dépense des sommes énormes sur ces objets qu’il achète dans les plus grands magasins du Caire. Il ne les utilise jamais et il ne se rappelle même pas de ce qu’il y a dans cette pièce. D’ailleurs, il achète parfois des choses qu’il possède déjà. « Je n’ai pas de vraies raisons mais je ressens beaucoup de satisfaction en le faisant », avoue Sameh.

Abdel-Guélil, ex-directeur, ne déteste rien de plus dans la vie que de jeter quelque chose quel que soit son état. « La personne raisonnable doit savoir comment profiter de chaque chose afin d’éviter le gaspillage », répète-t-il. Bouteilles, boîtes vides, batteries usées, cordes, anciens journaux, sacs en plastique, les allumettes utilisées, etc. Rien n’est jeté, tout est là et couvre les murs et les armoires de ce vieillard de 75 ans. Il est tout à fait convaincu qu’une chose peut être utilisée plusieurs fois, alors il ne faut rien jeter ... Samia, la fille aînée d’Abdel-Guélil, qui a souffert pendant toute sa vie du comportement de son père, fait le contraire chez elle. Elle jette tout et ne garde rien, même des choses importantes comme les certificats médicaux ou des choses qui pourraient servir avec le temps. « Je veux voir le vide, les espaces clairs », dit Samia. Cependant, aujourd’hui, ses placards commencent à se remplir de cartons. Sa fille se marie dans un an. « Je prépare déjà son trousseau », avoue Samia, un sourire embarrassé aux lèvres.

Hanaa Al-Mekkawi

 

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