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La gare du Caire
flotte dans l’obscurité et la loi d’urgence promulguée par
l’autorité mythologique de la mort, à partir de ses temples
érigés au fin fond de l’Histoire, et que les pouvoirs militaires
nationaux ou aux ordres de l’étranger ont maintenue avec une
âme de bovins domestiqués, au milieu de rituels liturgiques
quotidiens enracinés dans la nature atavique profonde de l’esprit
de troupeau qui caractérise la populace …
Les gros véhicules
gris — derniers modèles conçus pour la répression de la colère
populaire et l’éradication de tout esprit de révolte chez
les citoyens et surtout les misérables d’entre eux et dont
font grand commerce les marchés mondiaux pour lesquels, eux
et leurs marchandises, la société libre, dans un esprit de
modernité, a fait une large publicité — ont vomi de leurs
entrailles des milliers d’agents des troupes anti-émeutes
de la sûreté centrale, qui ont pris dans leurs tenailles la
place de la gare centrale au milieu de laquelle se tient la
statue qui fut érigée pour exprimer une civilisation millénaire.
Statue qui est en train de finir dans la putréfaction, abandonnée
sans entretien, au milieu d’une cohue de gens circulant entre
la cécité de l’Histoire et la dureté de la géographie.
Aux différents
accès de cette gare qui fut construite à l’aube de l’ère de
la vapeur, les troupes des forces spéciales ont fini par mettre
en place un encerclement de fer, avec leurs armes modernes
et leurs uniformes noirs qui rivalisent avec l’obscurité qui
règne sur la capitale nuit et jour après la disparition du
soleil des apparences et de l’essence, comme il plaît de dire
au cheikh Hamed Al-Ménoufi, le doyen des cheikhs du soufisme,
pour décrire la situation générale. Un tableau surréaliste
sur un arrière-fond fait de cubes de désolation et des moutonnements
des terres marécageuses.
Les unités d’élite,
entraînées à la perfection pour faire face aux opérations
relevant du plus haut secret, ont pris en charge la sécurisation
des quais et des unités de trains pendant la déportation de
milliers de prisonniers parmi les soldats de la vingt-neuvième
compagnie blindée qui avait dirigé un soulèvement qui fut
écrasé avec une dureté prévisible à partir d’une base moderne
secrète, située à l’ouest du Caire.
C’est contre
ça que les avaient mis en garde leurs femmes et leurs mères
campagnardes avec leur sens de la patience et du stoïcisme
face aux épreuves. Les groupes d’intellectuels auxquels la
direction du soulèvement s’était adressée pour leur demander
leur soutien firent parvenir une réponse simple et claire
: « L’ordre mondial n’aura aucune pitié pour les coups d’Etat
». Les dirigeants de la rébellion avaient répliqué : « L’ordre
? Quel ordre ? Il n’y a que des troupeaux entassés dans des
parcs à bestiaux et qui accouchent d’une vermine qui ravage
le pays ».
Et comme l’avait
dit Mao Tsé-Tung, à l’époque de la révolution rouge : « L’impérialisme
américain est un tigre en papier ». Et là, il faisait une
grosse erreur quand il apparut que le tigre en papier était
porteur d’un esprit de destruction absolu, venu tout droit
de l’enfer et que l’épée du dieu vindicatif avait choisi son
peuple, l’avait chargé de l’idéologie de la supériorité puis
l’avait lâché sur les peuples du monde avec ses foudres de
bombes nucléaires propres. Un petit officier avec le grade
de capitaine a dit : « Les pouvoirs arabes sont une méchante
souris qui gratte le papier de l’Histoire et finit par le
ronger ». Il voulait parler, apparemment, de la capacité de
ces pouvoirs à transformer leurs pays en tas de ruines.
Ces paroles,
sorties de la poussière des décombres des idéologies putrides,
ont provoqué un choc et, après quelques heures de silence,
un groupe d’intellectuels a annoncé dans une de ses déclarations
: « Nous devons faire montre de sagesse … Que pouvons-nous
face au papier ? Même s’il est fait pour les souris ? ». Après
cela, un fort sentiment de soulagement s’est installé, et
l’expression d’une assurance retrouvée se dessina sur les
visages de ceux qui se tenaient dans l’obscurité : c’est qu’à
l’instant même, parmi eux, vient d’apparaître un sage fougueux
qui a asséné un coup fatal à l’enthousiasme d’un jeune homme
niais.
Le coup fatal
porté au soulèvement est venu du commandement général de la
gauche des alcôves que le tsar a condescendu à loger dans
les pièces des dépendances de son palais, destinées aux domestiques
et aux résidus des connétables chargés des services secrets.
Ces serviteurs zélés ont tiré le tapis de sous les pieds du
soulèvement et ont livré ce dernier au pouvoir sous le prétexte
de la lutte contre l’alliance militaro-islamiste. On a maudit
alors le coup d’Etat de Juillet 1952 et ce qu’il a causé comme
dégâts dont le prix continue à être payé à ce jour, par la
démocratie, les grandes familles et de nombreuses autres expressions
domestiquées qui ont occupé leurs dictionnaires en remplacement
d’autres comme la substitution de classe moyenne à classe
ouvrière.
Autour de la
table des conférences, deux œufs pourris sont apparus au niveau
des yeux du masque qui a teinté sa voix de son rire caractéristique
et cria à l’adresse d’une de ses poules, vieilles filles et
divorcées qu’il avait prises sous son aile protectrice d’homme
ayant le sens de l’honneur : « Ta gueule pouffiasse ou je
te fous dehors ! ». Après cette remise en ordre, le superviseur
corrompu, entouré de ses vassaux et alliés, a continué son
laïus en mettant l’accent, de manière sous-entendue, sur le
lien entre la simultanéité du coup d’Etat et la rumeur divulguée
à travers le réseau à propos de la disparition de Charaf Allah
et des courants obscurantistes, qui se sont comme dissous
dans la société : « … et comme vous pouvez le constater, ceci
confirme qu’il y a eu collusion conspiratrice, et personne
ne nous entraînera dans des batailles perdues d’avance contre
la volonté du bon sens … ».
Le soulèvement
a été encerclé dans ses bases, avant que les moteurs des chars
n’aient tourné, et ses dirigeants ont été exécutés, tandis
que le petit tsar, qui doit hériter d’un pays, se demande
: « Où sont donc passés les généraux des lingots d’or, avec
leurs primes d’allégeance en millions et leurs mensualités
d’immunité ? Comment pouvaient-ils se relâcher tel l’élastique
d’un vieux pantalon qui, en tombant, découvre au regard des
amis la sombre toison pubienne d’un pouvoir gérontologique
? ». Il a hésité un moment car il n’est plus sûr de l’amitié
des amis, ni à quel point ils allaient le garder sur le trône
du pouvoir. Et, avant de s’engager dans les considérations
philosophiques ayant trait à la manière avec laquelle il faudrait
informer la population des vérités se cachant derrière l’événement,
ainsi que les fondements à partir desquels il faudrait mener
la contre-attaque contre le malaise général sous le slogan
de « campagne nationale contre les coups d’Etat », il a crié
de toute sa colère, prenant de vitesse les sonneries des téléphones
rouges internationaux : « Anéantissez-les comme les araignées
anéantissent les mouches ».
Dans les casernes,
situées au kilomètre 4,5 à l’est du Caire et autour de l’aéroport
d’Imbaba, on a organisé sur-le-champ des tribunaux pour juger
les officiers de haut rang ; les sympathisants d’entre eux
ont été condamnés à la réclusion dans des centres de détention
du genre de celui de Guantanamo. Et, alors que les mères et
les épouses campagnardes avaient soutenu le soulèvement dès
le début et ont pris la décision d’accompagner leurs hommes
et leurs fils aux gibets et aux camps de détention installés
dans le fin fond du désert, les intellectuels sont tombés
dans le gouffre d’une nouvelle compromission, et leurs cohortes
aux ordres de l’Etat — celles qui furent fabriquées sous la
supervision expérimentée des agences centrales des renseignements,
avec leurs ramifications internationales et nationales, par
le truchement des révoltes des années 1960 et de la crise
de Cuba — se sont ruées sur les pages des journaux, des magazines,
des publications des études stratégiques ainsi que sur les
écrans des chaînes de télévision émettant par satellites,
et se sont mis activement à produire des rideaux de fumée.
La première
vague a été menée par les rédacteurs en chef des journaux
nationaux, ainsi que par ceux de l’opposition qui étaient,
voilà à peine cinquante ans, des va-nu-pieds en haillons et
des crève-la-faim, devenus aujourd’hui des milliardaires,
habitant des palais luxueux dans des quartiers réservés aux
plus hauts dignitaires, cueillant tous les matins la douceur
des fruits du pouvoir et respirant à pleins poumons les senteurs
grisantes de son emprise.
Traduction
de Djamel Si-Larbi
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