Le
chef d’Al-Ghad, avocat de profession après une brève carrière
de journaliste, Aymane Nour, s’est hissé au rang de premier
opposant du président égyptien Hosni Moubarak. Crédité d’un
très faible score de 7,6 %, qu’il conteste, Nour, chef du parti
libéral opposant Al-Ghad créé en janvier dernier, est arrivé
deuxième après le président Moubarak, vainqueur avec 88,6 %
de cette première présidentielle multipartite.
Nour a fait beaucoup parler de lui ces derniers
temps et semble avoir beaucoup dérangé l’establishment. Il
est pratiquement le seul concurrent de Moubarak à avoir affirmé
qu’il participait pour gagner et non pour faire un simple
score honorable. Les choses s’étant déroulées comme on le
sait, il ne s’est pas avoué vaincu, du moins pas par K.-O.,
et le voici qui promet d’être là pour les prochaines présidentielles.
Evidemment, il commence par souligner que
les élections ont été entachées d’irrégularités. « J’ai été
victime d’une falsification des résultats », clamant que son
score réel est de 30 à 38 % des suffrages, et lançant : «
Al-Ghad est aujourd’hui le premier parti d’opposition ». Ses
griefs contre le scrutin : la lenteur du vote, ayant attendu
sept minutes pour accomplir son devoir d’électeur. « A ce
rythme, il n’y avait pas assez de temps pour permettre à tout
le monde de voter », a-t-il dit. Nour affirme en outre que
la moitié de l’Egypte ne vote pas car on demande aux gens
leurs cartes d’électeurs.
Il est connu que la commission électorale
avait décidé que les électeurs qui votent dans leur circonscription
pouvaient le faire avec une simple pièce d’identité. Or cette
directive semblait difficile à suivre alors même que les listes
électorales ne sont pas à jour. Deuxièmement, le chef du parti
Al-Ghad a aussi déposé vendredi dernier une nouvelle plainte
auprès de cette commission, demandant l’annulation de ce scrutin
et l’organisation d’un nouveau. Mais la commission l’avait
déjà débouté jeudi dernier. Face à ce refus, le parti reste
en état de mobilisation permanente pour prendre toute décision
concernant les irrégularités.
De plus, Aymane a proposé, durant un point
de presse, de former un « front uni », mais bien sûr sous
son ombrelle. Toute l’opposition y est conviée, y compris
les Frères musulmans, le mouvement islamiste interdit mais
toléré, accusé d’avoir donné des consignes de vote à ses sympathisants
en faveur de Nour.
Lors de sa campagne, Nour s’est prononcé
en faveur d’un parti religieux affilié aux Frères musulmans,
avec lesquels il a ouvertement flirté pendant la campagne.
Ces derniers possèdent 17 sièges à l’Assemblée du peuple.
Par ailleurs, Nour s’est rallié, au centre du Caire samedi
dernier, à quelque 2 000 manifestants de Kéfaya, le jeune
mouvement contestataire qui avait appelé au boycott du scrutin
et dont les leaders taxent aussi M. Nour d’opportuniste. Un
véritable politicien, si l’on peut dire, d’un genre inédit
en Egypte.
D’ailleurs, Nour sait combien est cruciale
la bataille des législatives de novembre prochain, car de
son résultat dépendra sa possibilité à construire un vrai
parti d’alternance, et aussi à se présenter à la grande échéance
présidentielle de 2011. Al-Ghad sera présent dans toutes les
circonscriptions des gouvernorats de l’Egypte aux prochaines
législatives. Seuls les partis ayant obtenu au moins 25 sièges
lors des législatives, soit environ 5 % du total des sièges
de l’Assemblée, pourront y présenter un candidat, selon un
récent amendement très controversé. Revenant aux élections
présidentielles, Nour a fait remarquer, non sans cynisme,
qu’il sera le seul candidat encore vivant lors des prochaines
élections de 2011, enterrant sans vergogne à l’avance ses
actuels rivaux, dont le président Moubarak.
Selon les statistiques, Al-Ghad est le second
parti le mieux représenté au Parlement, avec sept députés,
très loin derrière le Parti National Démocrate (PND) du président
Moubarak, qui possède 75 % des 454 sièges.
Et qui pourrait être alors son adversaire
à l’échéance de 2011 ?
Nour le dit sans vraiment le dire, et pourtant
en le pensant très fort : ce sera Gamal, le fils cadet du
président Moubarak, 42 ans, souvent présenté comme le dauphin
du président dont il a été le chef de campagne. « La prochaine
bataille réelle sera entre moi-même et l’aile de Gamal »,
affirme le chef d’Al-Ghad. Hala Moustapha, de la revue Al-Démocratiya
(Démocratie), estime que Nour a réussi là où Gamal a échoué,
en donnant l’impression d’être à la fois un libéral et un
réformiste. « Nour n’est peut-être pas très sérieux, mais
il a fait naître un débat politique en Egypte », ajoute-t-elle.
Nour a passé six semaines en détention préventive
au début de l’année, accusé d’avoir falsifié des mandats électoraux
pour créer Al-Ghad avant d’être libéré suite aux pressions
américaines. Mais le procès se poursuit fin septembre. « Le
procès a pour but de me discréditer et de ternir mon image.
Même les singes du zoo savent que les accusations ne sont
pas vraies et que le dossier d’accusation a été fabriqué de
toutes pièces par les autorités », s’étonne-t-il.
Tout triomphant, semble-t-il donc. Du moins
il n’a pas l’air de vouloir baisser les bras et les derniers
événements lui donnent du crédit, du moins lui ont fait de
la pub. Ainsi, Nabil Abdel-Fattah, du Centre d’Etudes Politiques
et Stratégiques (CEPS) d’Al-Ahram, souligne que le parti d’Al-Ghad
n’a pas pris la deuxième place pour sa popularité, mais pour
le bruit qu’il a fait. C’est tout d’abord un nouveau parti
qui sort du cadre conventionnel des anciens partis dont les
présidents sont très âgés. Ensuite, le procès pour falsification
lui a fait une grande publicité, sans compter le nombre des
voix des Frères musulmans, qui ont voté pour lui après qu’il
leur eut promis la formation d’un parti religieux. Mais pour
Abdel-Fattah, « la prochaine période de ce parti risque de
témoigner de conflits internes car le seul but de Nour et
de son épouse et associée, Gamila Ismaïl, est de bénéficier
exclusivement des feux de la rampe » .