Ces observateurs sont, de façon générale,
d’accord sur le fait que les premières élections présidentielles
pluralistes ont connu un taux d’infractions beaucoup moins
important que celui « auquel nous sommes habitués aux
élections législatives », notamment en ce qui concerne
l’interférence des appareils de sécurité. « Ce qui nous
intéresse le plus, c’est l’impact de ces infractions sur
le résultat final », explique Gasser Abdel-Razeq, membre
du conseil des curateurs de l’Organisation Egyptienne
des Droits de l’Homme (OEDH). Et d’ajouter : « Nous avons
suivi les élections législatives à partir de 1984 et jusqu’à
2000, et nous avons constaté que la fraude a servi à changer
les résultats en général et la structure de l’Assemblée
en particulier. C’est-à-dire qu’il y a des circonscriptions
où les résultats auraient été complètement différents
s’il n’y avait pas eu de fraude. Les infractions commises
au cours des présidentielles n’étaient pas de nature à
changer les résultats ».
Ceci dit, les rapports des différentes
formations de contrôle ont fait état d’un grand nombre
d’infractions. Celles-ci concernent les candidats, les
listes des électeurs, les pots-de-vin électoraux, les
procédures du jour des élections et le parti pris des
médias. « Nous avons recensé des infractions au cours
des préparatifs des élections et d’autres le jour même
du vote », note le rapport de la CNCE. Selon ce rapport,
la commission électorale a accepté la candidature du président
du parti Misr arabe socialiste, Wahid Al-Oqsori, malgré
le conflit sur la présidence du parti qui n’a pas encore
été tranché et en dépit du verdict de la Cour administrative
annulant sa candidature. « Au cas où on prouverait que
cette décision de la commission électorale était fausse,
les élections seront jugées invalides », affirme le rapport.
Ce dernier note une deuxième erreur dans la gestion des
élections, à savoir l’élimination de 1 700 juges du contrôle
des élections en infraction à l’article 88 de la Constitution.
« La commission électorale a également intentionnellement
rendu les listes des électeurs trop tard aux candidats
(5 septembre), au moment où ces listes étaient entre les
mains du candidat du PND. Ceci a fait que les partisans
de ce dernier ont réussi à bien guider leurs électeurs
le jour du vote », ajoute le rapport.
Quant aux infractions commises le jour
des élections, elles concernaient notamment des pots-de-vin
offerts aux électeurs. L’utilisation des moyens de transport
public au profit du candidat du PND. L’absence de l’encre
phosphorique (unique garantie que les électeurs ne peuvent
voter qu’une seule fois) ou son inefficacité. Et enfin,
l’acceptation d’électeurs non inscrits sur les listes
et sur seule présentation de leur carte d’identité.
Mais globalement, les observateurs disent
avoir réussi à accomplir leur mission malgré les obstacles,
chacun à sa façon et selon les moyens qui s’offraient
à eux. Amir Kamel, un des observateurs de la CNCE à Al-Gamaliya,
n’avait pas accès au bureau de vote et attendait les gens
à leur sortie. « C’était le seul moyen d’avoir les informations
dont j’avais besoin. Je demandais aux gens ce qui s’était
passé dedans et je notais les plaintes éventuelles »,
explique-t-il. Muni d’une copie du verdict de la Cour
administrative permettant aux ONG nationales de contrôler
les élections (verdict qui avait été refusé par la commission
des élections), le délégué du Centre arabe pour l’indépendance
de la justice a demandé au juge responsable du bureau
de vote d’y avoir accès. Sa demande refusée, il a été
obligé de faire comme son compagnon de la CNCE.
Deux heures après l’ouverture des bureaux
de vote, les observateurs ont été autorisés à y accéder
après avoir obtenu la permission du président de la commission
électorale. « Notre délégué à Qéna (Haute-Egypte) n’a
pas pu entrer au bureau de vote malgré cette décision.
Et je trouve que c’est normal. Le juge a sorti les décisions
écrites de la commission et a affirmé à notre délégué
qu’il n’avait pas la permission de lui permettre d’accéder
au bureau de vote et qu’il n’avait aucune idée de la nouvelle
décision », raconte Gasser Abdel-Razeq. Et d’ironiser
: « Ce juge avait tout à fait raison. Il n’est pas supposé
prendre ses ordres de la commission électorale de façon
orale à travers les ondes de la radio ! ».
Cet état de confusion a fait que beaucoup
de délégués sont entrés aux bureaux de vote même avant
la décision de la commission électorale et beaucoup d’autres
n’ont pas eu cette chance même après cette décision. Tout
dépendait du juge en charge du bureau de vote. Certains
appliquaient le verdict de la Cour administrative et d’autres
suivaient les ordres de la commission électorale. « La
confusion des juges était très visible », affirme Willa
Thayer, correspondante de l’agence de presse allemande
au Moyen-Orient, qui avait fait une tournée dans les bureaux
de vote de Zamalek, quartier huppé du Caire. « Au début,
on a refusé ma présence à l’intérieur du bureau de vote.
Or, après avoir parlé avec le juge, j’ai pu rentrer. De
même, le juge refusait catégoriquement de laisser le cameraman
d’une chaîne de télévision arabe entrer. Mais une heure
après, il a accepté après avoir donné un coup de fil »,
raconte Willa Thayer.
Selon les observateurs, cette confusion
est normale, puisque le gouvernement n’avait pas dès le
départ adopté une position claire à propos de la question
du contrôle, qu’il soit étranger ou national. En fait,
dans des déclarations à la presse américaine lors de sa
visite aux Etats-Unis en mars dernier, le premier ministre,
Ahmad Nazif, avait affirmé que l’Egypte n’avait aucun
inconvénient vis-à-vis du contrôle international des élections.
A son retour pourtant, les déclarations officielles se
sont multipliées refusant catégoriquement le contrôle
des élections. Le même scénario s’est répété avec les
ONG nationales. Celles-ci avaient au départ l’approbation
de la commission électorale avant que le porte-parole
de cette dernière n’annonce oralement le refus de la commission
de la présence des observateurs au sein des bureaux de
vote. C’est justement ce qui a poussé les ONG à soumettre
la question à la Cour administrative.
Quels que soient les obstacles auxquels
ont fait face ces ONG, tout le monde est unanime sur le
fait qu’il y a eu un contrôle, national et international,
par le biais des journalistes étrangers qui se trouvaient
partout dans les bureaux de vote. « Le minimum de liberté
de contrôle des élections s’est réalisé cette fois-ci
», estime Fadi Al-Qadi, porte-parole de l’Organisation
internationale de défense des droits de l’homme Human
Rights Watch. Il revendique pourtant plus de liberté.
« Il ne faut pas oublier que le PND, qui a commis des
infractions graves le jour du référendum présidentiel,
est le même parti qui a remporté ces élections », avertit
Al-Qadi.