Malgré les dénonciations des deux candidats
Aymane Nour et Noamane Gomaa, et de beaucoup d’ONG qui ont
parlé de violations, de bourrages d’urnes et de despotisme,
le porte-parole de la Maison Blanche, Scott McClellan, n’a
pas manqué de son côté de dire que les Etats-Unis félicitaient
l’Egypte pour la tenue des élections. « Ces élections représentent
un pas important sur le chemin de l’organisation d’élections
complètement libres et intègres. Les opposants aussi bien
que les partisans du gouvernement nous ont affirmé que ces
consultations ont permis un important débat national en Egypte
sur des sujets importants », a ajouté McClellan. « Nous nous
attendons à ce que ces élections soient une étape du processus
de réforme politique, et à ce que les défections qui ont été
visibles cette fois soient corrigées lors des élections législatives
de novembre prochain », a-t-il poursuivi.
Cette même volonté d’encourager l’Egypte,
avec cependant un « peut faire mieux », s’est reflétée dans
l’attitude du président américain George W. Bush, qui a même
tenu à appeler le président Moubarak pour le féliciter de
sa réélection.
Ainsi, Washington a décidé de ne pas trop
s’attarder sur les irrégularités qui ont entaché le scrutin
« historique » ni sur la faible participation qui entame la
légitimité du président élu, préférant ne souligner que les
aspects positifs de cette expérience nouvelle pour l’Egypte.
La presse américaine a essayé de justifier
la jubilation de Washington face à des élections jouées d’avance.
En fin de compte, ces élections ont été précédées d’un débat
politique sans précédent qui a permis aux téléspectateurs
égyptiens, mais aussi arabes, de voir le président du pays
arabe le plus important critiqué et malmené par ses adversaires
; les partisans de l’opposition qui se faisaient battre par
la police et risquaient la détention ont pu organiser librement
des manifestations pour demander à Moubarak de s’en aller
; Les organisations de défense des droits de l’homme ont haussé
le ton en réclamant la libération des prisonniers politiques
… les gains sont là, indéniables.
Cela dit, ces élections ont mis en lumière
les contradictions de la politique américaine dans la région.
Lors de sa conférence donnée au Caire en juin dernier, la
secrétaire d’Etat américain, Condoleezza Rice, a reconnu que,
durant des décennies, les Etats-Unis avaient choisi de préserver
la stabilité aux dépens de la démocratie, assurant que la
politique américaine prenait actuellement un cours différent.
Mais il s’est avéré que promouvoir la démocratie, tout en
préservant la stabilité, n’était pas chose facile.
En termes de stabilité et de démocratie,
les Etats-Unis font évidemment des calculs beaucoup plus compliqués
que les suggestions de Rice. Des calculs fondés sur la crainte
qu’un éventuel successeur de Moubarak risque de ne pas être
aussi amical envers les Etats-Unis que ce dernier ne l’est.
« Il est clair que Washington a réévalué l’ampleur de la crise
politique en Egypte », affirme le vice-président du Centre
d’Etudes Politiques et Stratégiques (CEPS) d’Al-Ahram, Mohamad
Al-Sayed Saïd. « Tant que Moubarak réussit remarquablement
à endiguer cette crise, à maîtriser l’appareil étatique et
à mobiliser l’élite au pouvoir, et tant que l’opposition reste
faible et isolée de la rue, les chances de changement par
la voie des urnes restent faibles », explique-t-il.
Et de poursuivre : « Les Etats-Unis auraient
préféré un régime démocratique, mais puisque les chances de
changement restent minimes, ils choisiraient de conserver
le régime plutôt que de miser sur l’inconnu. Le jour où il
y aura changement, l’alternative sera choisie du sein même
du régime, qui entretient d’excellentes relations avec les
Etats-Unis, des relations que ceux-ci ne souhaitent pas mettre
en danger ».
En tout état de cause, le régime égyptien,
aussi hégémonique soit-il, a entrouvert une fenêtre qui, un
jour, pourrait laisser filtrer la lumière de la démocratie.
Pour le moment, cela suffit à Washington, qui semble ne pas
avoir vraiment tranché son dilemme : ce choix draconien entre
stabilité et démocratie .