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Présidentielles. La victoire attendue du président Moubarak a eu lieu, mais le faible taux de participation (23 %) indique que l’on est encore très loin d’une véritable mobilisation politique des citoyens.

Les Egyptiens optent pour le Wait and See

Des yeux braqués sur les écrans de télévision, des cris de joie. A bord de camionnettes, quelques jeunes, micro à la main, sillonnent les rues du Caire en criant victoire. Plus loin dans le somptueux quartier d’Héliopolis, et précisément dans les sièges de la campagne électorale du candidat du Parti National Démocrate (PND, au pouvoir), on distribue du chocolat ... Des personnes peu soucieuses pensaient à une victoire des Pharaons lors d’un match de football. Mais la réalité était que la commission électorale venait de proclamer le candidat Hosni Moubarak vainqueur des premières élections présidentielles pluralistes de l’histoire de l’Egypte. Comme si ce candidat à sa propre succession n’était pas sûr de gagner d’avance cette bataille. Alors qu’avant même le début de la campagne électorale, le raïs était déclaré vainqueur. Ne parlait-on pas de « Moubarak et les autres » pour désigner les neuf candidats en compétition avec lui ? Sa victoire ne laissait planer aucun doute. Avec les banderoles et affiches qui couvraient presque tous les murs de la ville, la campagne se dirigeait plus vers un nouveau plébiscite du raïs. Peut-être un peu loin du score, avoisinant traditionnellement les 95 % et que le chef de l’Etat obtenait tous les six ans par référendum.
 

Et voilà, selon les chiffres annoncés, Moubarak a emporté le scrutin avec 88,6 % des suffrages. Le reste a été réparti essentiellement entre ses deux principaux rivaux, Aymane Nour et Noamane Gomaa. Le premier, chef du parti Al-Ghad, s’est ainsi vu accréditer 7,6 % des suffrages, alors que le président du parti prestigieux du néo-Wafd, le plus ancien du pays, n’a obtenu, à la surprise de ses partisans, que 2,9 %. L’opposition crie à la fraude. Les observateurs égyptiens, pas très nombreux, qui ont pu surveiller le scrutin évoquent des falsifications et violations en faveur du parti de Moubarak (lire page 5). Le fauteuil reste pourtant réservé à Moubarak, mais avec l’aval d’uniquement 6,3 millions d’électeurs sur les 32 millions de personnes disposant de cartes électorales sur un total de 55 millions d’Egyptiens qui ont le droit de vote. En fonction des chiffres de la commission électorale, le taux de participation était de 23 %. Une abstention record, dit-on, au moins si on la compare au dernier référendum en date, celui sur l’amendement de la Constitution de mai dernier et qui était d’environ 54 %, selon les chiffres officiels. Le Club des magistrats, lui, avait évoqué une participation réelle qui ne dépasse pas les 5 %. Cette fois-ci encore, les observateurs pensent que ces 23 % ont été gonflés, peut-être moins que d’habitude, par le PND. Le centre Ibn Khaldoun du sociologue Saadeddine Ibrahim évoque un taux réel de 18 %, un taux peu flatteur pour le président Moubarak, qui n’a cessé durant trois semaines de campagne électorale d’appeler à une mobilisation générale et à une participation massive. « Je dis aux gens : Allez aux urnes et votez pour le candidat que vous avez choisi. C’est votre responsabilité, ne la négligez pas », avait lancé le candidat du PND, qui s’est dit à la recherche de « l’appui de chacun ». Mais tout comme cette victoire acquise d’avance pour le raïs, cette abstention massive n’a pas créé de véritable surprise au sein de la classe politique égyptienne. Avec une participation de moins d’un électeur sur quatre, ces premières présidentielles n’ont guère semblé susciter d’enthousiasme chez les Egyptiens, simplement parce que le suspense manque. Derrière cette façade de démocratie et d’élections libres se cachait un référendum à la traditionnelle et le mandat de Moubarak était voué à se prolonger. Noamane Gomaa, qui a estimé le taux de participation à 15 %, a affirmé que ces chiffres prouvent que « le peuple égyptien n’a aucune confiance dans le régime ». Selon lui, « rien n’a changé en Egypte ».

Les problèmes étaient les mêmes lors du scrutin et les plus mobilisés dans la plupart des cas n’ont pu s’exprimer. Les électeurs étaient obligés de passer par plusieurs bureaux de vote, vérifier leurs noms et leurs numéros sur les listes avant d’être découragés et de rebrousser chemin. Les Frères musulmans, qui ont préféré signer présent pour ces présidentielles, ont eux aussi critiqué cette participation dérisoire et estimé qu’elle met en jeu la « légitimité même du vote et prouve que le peuple est encore passif et ne veut pas participer à une élection sans visibilité », selon les termes de Mohamad Habib, le numéro deux de la confrérie.


Le véritable enjeu

Ce taux de participation était en effet l’enjeu-clé du scrutin et cette abstention pousse les observateurs à croire qu’il s’agit d’une motion de censure contre le régime. Les Egyptiens, ne voulant pas accorder au raïs un cinquième mandat et ne pouvant choisir non plus parmi des candidats peu sérieux ou inconnus, ont préféré suivre l’événement à travers les écrans de télévision comme s’il se déroulait ailleurs. Mohamad Al-Sayed Saïd, vice-président du Centre d’Etudes Politiques et Stratégiques (CEPS) d’Al-Ahram, explique que cet absentéisme est dû aux « politiques répressives des régimes égyptiens depuis 1952 et révèle que la société égyptienne a été exclue de la scène politique ».

Des années d’autocratie, crie l’opposition, surtout ces mouvements qui ont opté pour le boycott et qui voient en cette abstention une victoire de leur politique. Le PND voit l’affaire d’un œil différent. Pour Safouat Al-Chérif, le secrétaire général du parti, « cette élection multipartite est la preuve que le peuple est fidèle au président Moubarak et adhère à sa vision de l’avenir ». Mais il est à remarquer, même aux yeux de l’opposition, que le régime a accepté pour la première fois d’annoncer un taux aussi faible. « Le PND a commencé à reconnaître la vérité. Les chiffres annoncés depuis les législatives de 2000, c’est-à-dire depuis que les corps juridiques surveillaient les élections, s’approchaient de plus en plus des chiffres réels. La seule exception depuis était celle du référendum de mai, car il a été boycotté par les juges », précise le politologue Amr Al-Chobaki.

Ce chiffre, s’il a une importance cette fois-ci, c’est qu’il met en doute la crédibilité de tous les résultats annoncés auparavant et durant un quart de siècle par le régime en place. Mais plus que ceci, ces 23 % mettent pour la première fois chacun devant ses responsabilités, PND et opposition compris. « Une crise qui doit être examinée minutieusement. Comment attirer de nouveau les Egyptiens pour participer à la vie politique ? C’est la question qu’ils doivent tous se poser », affirme Al-Chobaki. En d’autres termes, comment les convaincre que leurs voix comptent, comment faire passer ce mouvement politique, jusqu’à présent limité à l’élite intellectuelle, au simple citoyen et en faire un mouvement général ? Apparemment, il faudrait plus qu’un changement du mode de scrutin pour les convaincre que les choses ont commencé à bouger.

Les juges sont devenus certes plus indépendants, les ONG plus écoutées et la presse plus critique. Un vent de liberté souffle, mais on ne peut s’arrêter là. « C’est la limite des réformes pour l’époque de Moubarak. L’équation était de faire des réformes, une nouvelle méthode tout en préservant le régime actuel », dit Al-Chobaki. Les choses ne peuvent donc aller plus loin, il faudrait attendre un nouveau président pour commencer une nouvelle ère, même si le président Moubarak, lors de son premier discours après sa réélection, s’est engagé devant les cadres de son parti à « poursuivre les réformes » en estimant qu’elles sont « irrévocables ». « Je vais continuer à œuvrer pour construire une société moderne dans un pays démocratique », a promis Moubarak à partir de son palais présidentiel. Et pour « soutenir la cause et les ambitions des jeunes, ouvriers, paysans, intellectuels et classe moyenne », Moubarak tiendra encore les rênes du pouvoir après avoir pour la première fois mis son titre en jeu. Le pharaodieu aux commandes depuis que l’Egypte est Egypte est désormais un être humain

Samar Al-Gamal

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