De Samih Al-Qassem aux chaînes satellites,
en passant par les médias arabes et étrangers, tous suivaient
avec intérêt les résultats des élections. Juste quelques minutes
après la proclamation des résultats, le président Jacques
Chirac a félicité le président Moubarak pour sa victoire.
Et il a été suivi par les grands du monde entier.
Mais une fois la fête terminée, nous devons
nous arrêter devant le résultat qui est à la fois significatif
et surprenant. On prévoyait tous la victoire, à des taux variés,
du président Moubarak. Mais le plus inattendu était que le
candidat du parti Al-Ghad, Aymane Nour, a devancé celui du
néo-Wafd, Noamane Gomaa, qui a une expérience politique non
négligeable, et dont le parti bénéficie d’une longue histoire.
La différence de score était grande entre les deux hommes
: Le candidat d’Al-Ghad a obtenu le double des voix de celui
du néo-Wafd.
Comment
donc une figure relativement nouvelle dans la vie politique,
à la tête d’un parti qui a été créé il y a à peine un an,
parvient-il à l’emporter sur le candidat de l’ancien parti
du Wafd, avec toute sa longue histoire ? Comment se fait-il
qu’un grand parti comme le néo-Wafd n’obtienne que 200 000
voix ? Si nous supposons que le parti n’a obtenu que les voix
de ses membres, comment expliquer que les partisans du premier
parti d’opposition en Egypte soient au nombre de 200 000 seulement
dans un pays de 75 millions d’âmes ? Cette question mérite
sans doute une révision globale de la vie des partis politiques
en Egypte.
Cet écart entre les deux candidats démontre
clairement que l’électeur égyptien n’est pas convaincu jusqu’à
maintenant de l’opposition politique existante, qui a été
brillamment représentée par le parti du néo-Wafd lors de la
bataille des présidentielles. L’écart entre les deux candidats
démontre que la balance chez l’électeur a penché du côté de
la protestation, plutôt que de l’opposition. Les voix remportées
par Aymane Nour reflètent en réalité un vote de protestation
plus qu’elles ne révèlent une loyauté envers un parti ou une
conviction en un programme politique. Alors que le programme
du néo-Wafd était le plus exhaustif et le plus profond, la
voix du candidat d’Al-Ghad était la plus élevée et la plus
représentative de la rébellion contre la situation existante.
Ce résultat prouve que cette opposition ne
s’est pas suffisamment cristallisée auprès des citoyens. Ceci
représente un message important au néo-Wafd qui doit entamer
sa restructuration. Quant aux autres partis d’opposition,
ils n’avaient aucun poids aux élections. Que ce soit parce
que les électeurs n’ont pas pris leurs candidats au sérieux,
ou bien parce qu’ils ont décidé par eux-mêmes de ne pas s’engager
dans cette expérience. Ils ont par là prouvé qu’ils sont loin
du pouls de la population. Si le parti du néo-Wafd, qui s’est
engagé dans la bataille et a échoué, doit se reconstruire
en vitesse, les autres partis qui se sont retirés de la bataille
devraient se dissoudre et laisser la scène à ceux qui ont
la capacité de réagir aux évolutions de la vie politique.
Ce vote de protestation, qui a valu la victoire
d’Al-Ghad sur les huit autres partis d’opposition, est aussi
un message au parti au pouvoir, le PND. C’est une protestation
adressée fondamentalement au PND et à ses pratiques archaïques
auxquelles il n’a pas renoncé totalement pendant les élections,
malgré l’élaboration d’une nouvelle pensée qui a eu un grand
impact aux élections.
Le public, qui s’est peu soucié des programmes
des partis et a préféré l’esprit rebelle d’Aymane Nour, cherchait
en lui la personne qui exprimait leur protestation refoulée
pendant de longues années. Cette protestation refoulée n’écoute
pas la voix de la raison, mais celle de l’émotion. Comment
le PND remédiera-t-il à cette protestation contre ses pratiques
? Une protestation qui a recueilli plus d’un demi-million
de voix parmi les 7 millions qui ont voté. Ces voix protestataires
interpellent également les tenants de la nouvelle pensée du
PND. Ce résultat prouve que c’est toujours la vieille garde
et non pas la nouvelle pensée qui capte l’esprit des gens.
Le message dit : vous devez vous débarrasser de cet ancien
fardeau pour que les gens puissent s’exprimer librement vis-à-vis
de vous, sinon vous en assumez les conséquences aux prochaines
législatives prévues dans deux mois, comme vous les avez assumées
lors des présidentielles. Le résultat en a été qu’un demi-million
de protestataires ont voté pour le candidat que votre vieille
garde a rendu crédible auprès des électeurs. Ces voix protestataires
gagnent plus de valeur en sachant qu’elles représentent quelque
90 % de celles qui n’ont pas voté pour le PND.
Si nous passons au taux de participation,
on se trouverait devant une autre surprise. Celui-ci s’est
établi à 23 % du total des électeurs. Un taux relativement
bas comparé à plus de 50 % enregistrés lors du référendum
de mai dernier sur l’amendement de l’article 76 de la Constitution.
Qu’est-il arrivé entre-temps ? Qu’est-il arrivé entre l’approbation
populaire à la tenue d’élections libres à candidatures multiples
et l’abstention des électeurs de voter ? Le PND doit se poser
la question. En réalité, la différence entre les taux de participation
au référendum et aux présidentielles renvoie à la différence
entre la décision du président Moubarak d’amender l’article
76 de la Constitution et l’amendement lui-même. La plupart
des forces nationales, y compris certains membres du PND,
ont exprimé leur opposition aux contraintes imposées par la
vieille garde et qui ont presque vidé l’amendement de sa substance.
Les journaux d’opposition n’ont cessé de manifester leur contestation
tout au long des derniers mois. Entre-temps, les électeurs
avaient perdu une grande partie de leur enthousiasme et se
sont rendus peu aux urnes. Ceci nous amène à poser la question
suivante : Quelle aurait été la situation si le candidat du
PND n’était pas Hosni Moubarak, qui a construit son crédit
en dehors du parti ?
Une vie politique réussie se mesure par le
taux de participation populaire. Si 77 % des électeurs se
détournent de cette participation, cela veut dire que la remise
en cause de la vieille garde du PND doit être une priorité
du processus de changement et de réforme promis par le président.