Comme
prévu, le président Moubarak a remporté une grande victoire
aux présidentielles du 7 septembre. Un exploit qui sera certes
célébré par les médias. Sans compter les fêtes qui seront organisées
à cette occasion.
Mais ce serait une grande erreur de la part
des partisans du président de se contenter de cette ambiance
euphorique. Ils doivent plutôt se lancer dans une relecture
des résultats et des importants messages du vote.
L’un des plus importants messages est le taux
de participation aux élections, estimé à 23 % uniquement. Cela
signifie que les trois-quarts des Egyptiens figurant sur les
listes électorales se sont abstenus de voter lors de ces premières
présidentielles multipartites. Parmi les 32 millions d’électeurs
inscrits sur ces listes, il faut soustraire les 3 millions d’Egyptiens
vivant à l’étranger. Ainsi que les illettrés et les démunis
pour qui la politique n’a aucune importance. En outre, environ
un quart des Egyptiens adultes ne sont pas inscrits sur les
listes électorales. Tout cela signifie que le président a été
élu par un nombre qui ne dépasse pas un cinquième des Egyptiens.
La raison en est que les citoyens ont longtemps été exclus de
la vie politique. Le régime en est certes le responsable, et
il en paye le prix pour la première fois, le président Moubarak
ayant été privé de l’appui d’un très grand nombre de citoyens
qui auraient pu l’élire. La bataille politique s’est donc déroulée
au sein d’une minorité presque isolée de la population. L’Etat
doit comprendre clairement ce message et en tirer cette importante
conclusion : il est nécessaire de ranimer la vie politique en
procédant à de réelles réformes démocratiques qui font sentir
aux citoyens que leurs voix pourraient être déterminantes. En
effet, le pouvoir ne peut plus ignorer qu’il souffre vraiment
d’un grand problème relatif à sa manière de gouverner le pays.
Diverses sources ayant supervisé les présidentielles
du 7 septembre ont remarqué qu’il y avait eu des abus dans le
processus de vote. Par exemple, des électeurs inscrits sur les
listes ne se sont pas rendus aux urnes et d’autres personnes
ont voté à leur place. Ce genre de pratiques montre que ce suffrage
s’est déroulé sur le modèle des élections qui se tiennent en
Egypte depuis la Révolution de Juillet 1952. C’est un fait qui
doit être considéré avec un très grand intérêt par la classe
politique. Plus important encore est de reconnaître que le contrôle
judiciaire sur ces élections n’a pas été total, contrairement
à ce qu’a annoncé la commission électorale. Cela étant, une
commission d’enquête doit être formée afin de dévoiler toutes
les réalités. On peut ensuite traiter en toute transparence
et intégrité, dans le calme et sans tension, les tares et les
problèmes qui se sont manifestés.
Une lecture du suffrage nous permet de mettre
le doigt sur un autre grand problème se rapportant à la qualité
du vote et à l’appartenance sociale de ceux qui se sont rendus
aux urnes. La classe moyenne vivant dans les grandes villes,
celle qui a conduit le projet national égyptien au cours d’un
siècle était presque absente des bureaux de vote. Ceci signifie
que l’ordre politique établi a perdu cette classe ou du moins
son enthousiasme. Ceci est probablement le problème politique
le plus important en Egypte. Cette classe moyenne pense en effet
que l’ordre politique ne la représente plus. Partant, elle a
affiché de l’indifférence vis-à-vis du vote. Pourtant, grâce
à son niveau d’éducation et de culture, elle constitue la classe
la plus apte à participer à la direction du pays. Cette classe
qui a été le moteur de la société et de la politique en Egypte
pendant près d’un siècle se sent marginalisée. Mais cela ne
signifie pas qu’elle ne s’élèvera pas contre le gouvernement
s’il ne prend pas ses problèmes en compte.
Ceux qui ont voté aux élections sont les pauvres
des villes et des villages, c’est-à-dire la classe ouvrière
et rurale. C’est ici que réside le paradoxe. Si nous envisageons
l’ordre politique comme étant le reflet de l’ordre social, nous
trouverons que certains observateurs disent vrai lorsqu’ils
répètent que « les gens les plus corrompus dirigent grâce au
vote des gens les plus démunis ». Pourtant, l’ordre politique
pourrait s’enorgueillir du fait que ce sont les classes pauvres
qui ont donné leur voix au président Moubarak. Ce qui écarte
la théorie selon laquelle le pouvoir établi ne représente que
les intérêts des riches. Si ces pauvres n’avaient rien trouvé
dans les politiques et les positions de Moubarak qui sert leur
intérêt, ils n’auraient pas voté pour lui. Ils auraient pu dans
ce cas se comporter comme la classe moyenne et se contenter
de rester à la maison et dans les cafés. Le fait que le régime
dépende absolument des voix des pauvres signifie qu’il leur
est redevable en permanence. En effet, les pauvres, notamment
la classe ouvrière, comprennent cette réalité et vont s’en servir
avec le temps. Si ce régime ne réalise pas de bons résultats,
il tombera spontanément car à l’avenir il n’obtiendra plus facilement
les voix de ces pauvres qui ont voté Moubarak.