Jusqu’à présent, de multiples adaptations
égyptiennes des œuvres du dramaturge allemand Bertolt
Brecht (1898-1956) ont vu le jour. Certaines de ses pièces
musicales ou de ses opérettes ont été présentées en arabe
en tant que pièces de théâtre. Ainsi, L’Opéra de quat’sous,
écrit en 1928 et composé par Kurt Weill, a connu plusieurs
versions marquantes comme Malek al-chahatine (Le Roi des
gueux) et Gharamiyat Atwa Abou-Matwa (Les Amourettes d’Atwa
Abou-Matwa).
Le projet d’un spectacle en arabe a déjà
été adopté par la Bibliotheca Alexandrina en collaboration
avec l’Institut Goethe en 2003. Le résultat a été une
première version égyptianisée, mise en scène par Mohsen
Helmi, avec Névine Allouba et Moustapha Mohamad, sous
la conduite de Peter Müller. Le texte, traduit à l’origine
par Abdel-Rahmane Badawi, fut adapté à l’arabe dialectal
par Mohamad Al-Zanati, les séquences lyriques écrites
par le poète Sayed Higab. Lors de sa présentation en 2003-2004,
cette production de qualité a connu un énorme succès auprès
du public alexandrin.
« Présenter une version lyrique en arabe
de L’Opéra de quat’sous avec des chanteurs professionnels
était un rêve pour beaucoup d’Egyptiens. Autrefois, le
poète dialectal Salah Jahine s’était inspiré de l’opéra
original pour créer un spectacle mis en musique par Sayed
Mékkawi. Il a ensuite tenté de travailler, en vain, sur
la musique de Weill. Aujourd’hui, après de longues années,
on peut présenter cette œuvre en arabe avec la composition
originale », souligne Sayed Higab, qui a signé le texte
égyptianisé de L’Opéra de quat’sous.
La version égyptienne respecte la composition
de Weill. On compte 19 chansons, réécrites par Sayed Higab,
sous l’inspiration d’un enregistrement audio de la musique
de Weill. Avant d’entamer l’écriture, un atelier s’est
tenu en collaboration avec la soprano Névine Allouba.
« On travaillait ensemble sur les textes en allemand,
en anglais et en arabe. C’était un moyen de rapprocher
ou de comparer les textes. Et de voir comment les trois
versions sont interprétées sur scène, tout en respectant
le thème essentiel de chaque chanson et son rôle dramatique
dans l’opéra ». Une tâche ardue. Mais Higab aime à relever
les défis. Il ajoute : « A l’origine, les événements se
déroulent dans un quartier londonien. J’ai alors choisi
Alexandrie comme cadre de l’histoire. J’ai dû retrouver
l’équivalent d’expressions populaires allemandes ou anglaises,
pour adapter les séquences lyriques à notre culture arabe.
Par exemple, j’ai gardé à la première chanson sa forme
de prière. La chanson des gendarmes sur la guerre a été
transposée en une chanson qui peut être fredonnée par
une armée arabe ».
Au niveau de l’orchestre, Brecht et Weill
avaient réduit l’orchestre habituel de l’opéra à 8 musiciens.
Müller a respecté cette volonté. Toutefois, pour faciliter
le transport des instruments, il a remplacé les saxophones
par des clarinettes. Toute l’équipe a voulu conserver
à cet opéra son caractère populaire, bon marché et directement
en phase avec l’actualité.
Lors de la création de cet opéra à Berlin
en 1928, Brecht et Weill ont voulu inscrire cette pièce
dans la lignée du théâtre populaire et de l’activisme
érigé contre l’indolence et les préceptes de l’art conventionnel.
Il fut créé en premier lieu pour critiquer avec audace
la situation sociopolitique. C’était aussi une condamnation
des origines aristocratiques et du caractère mondain de
l’opéra. Bref, il fallait créer un genre révolté.
Le metteur en scène, Aboul-Kheir, est
très attaché à l’esprit brechtien. « On a voulu créer
un spectacle avec des moyens simples qui facilitent le
déplacement vers Le Caire ou la Haute-Egypte. J’essaye
vraiment de ne pas présenter une adaptation, mais plutôt
de donner sur scène l’œuvre originale de Brecht. Le fait
de tout résumer, de tout réduire, permet de créer un spectacle
assez consistant mais bon marché ». Pour ce faire, Aboul-Kheir
a eu recours à de simples matériaux concernant les habits
et le décor. Le dialogue dramatique a été un peu simplifié
sans approcher le contexte musical et lyrique afin de
créer un spectacle d’une heure quarante minutes, où tout
est critiqué : la guerre, la violence, les problèmes du
Moyen-Orient … .