Alors
que les cinéastes et les critiques réclament depuis longtemps
l’annulation de la censure pour débrider la créativité
artistique, la voici qui frappe très fort. Le nouveau
film Laylat soqout Baghdad (La Nuit de la chute de Bagdad)
vient d’endurer le diktat des censeurs qui ont refusé
d’emblée sa projection. Cela ne s’était pas passé depuis
de longues années.
Le film,
dont la sortie était prévue en août dernier, a été refusé
pour des raisons un peu floues concernant plusieurs de
ses scènes et ses idées. D’aucuns ont affirmé que l’Organisme
de la censure a remis la discussion quant à l’autorisation
de projection jusqu’à la fin des présidentielles, alors
que d’autres ont souligné que la censure a refusé complètement
la projection du film pour des raisons politiques. Ali
Abou-Chadi, président de l’Organisme de la censure, a
cependant nié que le film a été censuré.
« La censure
n’a pas refusé le film, elle ne l’a même pas vu, puisque
son équipe est encore au stade de préparation. Nous n’avons
pas encore reçu une copie finale 35 mm du film pour le
juger. La polémique actuelle n’est qu’une promotion gratuite,
qui nuit autant au film qu’à la censure », affirme Abou-Chadi,
négligeant qu’il a déjà donné son aval au scénario et
que le changement censorial dans une copie 35 mm sera
bien coûteux pour le producteur.
Par contre,
Mohieddine Fathi, secrétaire général du Festival du cinéma
d’Alexandrie, affirme pour sa part que le festival avait
l’intention de projeter le film lors de sa dernière édition,
mais le président de la censure a informé le festival
que le film n’aura pas de permis vu qu’il est, selon lui,
« un film porno » !
Ce que nie
encore une fois Abou-Chadi qui s’annonce prêt à donner
le permis « à n’importe quel festival pour projeter le
film à condition qu’il y ait une copie finale respectant
les normes de la censure ».
Bref, de
quoi donner libre cours à la rumeur. Pour Mohamad Amin,
auteur et réalisateur du film controversé, ce dernier
a bel et bien été censuré, il crache sa rage : « La censure
en Egypte c’est la loi du plus fort ; elle peut malheureusement
étrangler les créations ». Et d’ajouter : « Le cinéma
doit être le reflet de la réalité, dans tous ses aspects,
et c’est ce que j’ai cherché à présenter à travers mon
film qui n’est pas du tout politique. Il évoque la réalité
de la société égyptienne qui refuse l’occupation américaine
de l’Iraq ».
« La censure
nous a fait des remarques sur le dialogue. Les phrases
qui lui déplaisent ne sont que ce qu’on peut appeler l’avis
de la masse silencieuse. L’Etat accorde le droit aux opposants
de manifester dans les rues, et la censure rejette un
film pour des alibis creux qui créent encore plus de tabous
! », s’exclame-t-il.
Ce deuxième
long métrage de Mohamad Amin, après Film saqafi (Film
X), aborde l’histoire d’un directeur d’école (le comédien
Hassan Hosni) qui, sous l’effet des images sur l’occupation
de l’Iraq, craint de manière obsessionnelle que son quartier
cairote ne soit occupé par les forces américaines ! Il
fait appel à un jeune scientiste (Ahmad Eid) afin de trouver
une nouvelle invention capable de protéger le quartier
contre toute agression. Celui-ci aboutit alors à inventer
une sorte de nuages noirs capables d’aveugler les missiles
des avions américains !!
Le flou entoure
donc la sortie de ce film et le bruit court (encore un
de plus) que le refus est dû à des raisons politiques,
surtout à une scène où le héros fait en rêve l’amour avec
une femme qui ressemble à la secrétaire d’Etat américain,
Condoleezza Rice. C’est à Ali Abou-Chadi de répondre :
« Notre décision n’a rien à voir avec la politique et
il n’y a pas eu de pressions de la part de l’ambassade
américaine en Egypte comme le prétendent d’aucuns ; les
remarques de la censure concernent en fait certaines scènes
et phrases portant atteinte à la pudeur publique ». Et
de se justifier : « Nous ne sommes pas contre la liberté
de création ni d’expression, mais on doit veiller à ce
que les œuvres qu’on autorise ne soient pas osées. Il
y a des lois à respecter pour l’intérêt du public ».
A l’opposé,
Ahmad Eid, acteur principal du film, s’insurge contre
ces justifications de la censure se disant « déçu par
la dictature de la censure ». Il se défend : « La scène
controversée du rêve n’est pas du tout sexuelle. C’est
une scène comique, présentant un jeune marginal étouffé
par la politique à tel point que son rêve d’amour, il
le partage avec Condoleezza Rice. C’est un moyen de se
défouler sans aucune expression osée. Est-ce que tous
les films doivent être purement comiques pour qu’ils soient
autorisés par les censeurs ?! », se demande le comédien
qui a passé plus de trois ans à préparer ce film, insistant
que l’annulation de certaines scènes le déformera sans
doute. Quelle que soit l’issue de cette affaire, la sortie
du film aura fait dans les cercles du cinéma presque autant
de bruit médiatique que la chute de Bagdad. |