Hebdomadaire égyptien en langue française en ligne chaque mercredi

Portrait

La Une
L'événement
Le dossier
L'enquête
Nulle part ailleurs
L'invité
L'Egypte
Affaires
Finances
Le monde en bref
Points de vue
Commentaire
d'Ibrahim Nafie

Carrefour
de Mohamed Salmawy

Idées
Portrait
Littérature
Arts
Sport
Environnement
Escapades
Patrimoine
Loisirs
Echangez, écrivez
La vie mondaine
Depuis la naissance de son fils Magued, il y a 25 ans, Nada Alfi Sabet se bat pour la défense des enfants handicapés mentaux. Elle fait partie des 1 000 femmes dans le monde sélectionnées pour le prix Nobel de la paix 2005.

Persévérer coûte que coûte

Sensible et modeste. Telle est l’impression qu’elle dégage. Et lorsqu’elle parle, sa souffrance se mêle à la joie. « J’ai mené une vie d’enfant gâtée. Issue d’une famille aisée, je n’avais aucun problème et ignorais tout des problèmes de la vie », raconte Nada Sabet. Avant que tout bascule, le jour où elle a eu un enfant handicapé mental, Magued. Depuis, son regard s’est ouvert sur beaucoup de choses. « C’était la première fois que j’entendais parler d’un enfant handicapé mental. Plusieurs questions ont commencé à me préoccuper mais l’essentiel c’est que j’ai appris à surmonter les crises », explique-t-elle.

La douleur de Nada Sabet se ressent dans sa voix. Elle n’a pas oublié les moments difficiles quand son propre fils, paralysé, la fixait des yeux. Prières et lamentations se succédaient. Son fils aîné, Mamdouh, est par contre un enfant tout à fait normal. Mais son deuxième enfant a été étouffé par son cordon ombilical pendant l’accouchement et il a manqué d’oxygène. Après six voyages aux Etats-Unis, la mère a dû se rendre à l’évidence : son fils est handicapé mental. « Les médecins m’ont conseillée de le traiter comme un chat ou un chien », se rappelle-t-elle. Jamais, elle n’a pu tolérer la froideur des psychologues. C’est pourquoi elle s’en est toujours remise à Dieu, implorant Allah en lui posant la question : « Pourquoi m’avez-vous fait un cadeau empoisonné ? Seigneur, j’ai du mal à interpréter votre message, pourquoi un enfant comme ça ? ». Magued a aujourd’hui 25 ans. Peu à peu, à force de courage et de volonté, elle lui fait faire des progrès. « D’année en année j’ai vu mon fils évoluer positivement. On peut parler de miracle ».

Ses séjours aux Etats-Unis lui coûtaient 800 dollars la nuit. Son mari travaillait à l’époque en Libye et pour alléger les frais de voyage, elle s’y déplaçait seule. Sans l’aide de ses parents et de sa sœur aînée, elle n’aurait pas pu s’en sortir. C’est alors que ça prend un nouveau tournant quand elle perd ses parents, tous deux décédés dans un accident de voiture. « Mes parents qui me soutenaient ont disparu soudainement. Et j’ai dû faire encore plus d’efforts pour aider mon fils ».

Croyante et pratiquante, elle a toujours été persuadée que l’intervention divine la sauverait. Elle fonde en 2000 Le Village de l’espoir (Qariyet al-amal, à Borg Al-Arab) pour venir en aide aux enfants déficients mentaux. Tirant profit de son expérience personnelle, elle était persuadée que cette pathologie était réversible à force de foi et de patience. « En 1997, Magued a terminé son enseignement scolaire. Ses capacités ne lui permettaient pas d’aller plus loin. Par contre, il a pu obtenir 20 médailles d’or et d’argent dans divers championnats de natation ».

Son optimisme lui octroie une persévérance à toute épreuve. « Même si je dois répéter 100 fois la même chose à mon enfant, je ne me fatiguerai jamais. Car il finit par comprendre ce que je veux dire », pense-t-elle à haute voix. « J’ai beaucoup réfléchi avant la création du village sur la manière d’exploiter l’hyper-activité de Magued, comment la transformer pour qu’il soit productif ».

Nada Sabet est donc plutôt du genre à prendre son temps. Elle a observé longuement son entourage, a étudié minutieusement son projet visant à apprendre aux handicapés à cultiver la terre. « J’ai opté pour l’agriculture, car la plante pousse lentement tout comme l’esprit de mon enfant ». Le fait de posséder un morceau de terre à Borg Al-Arab (à l’ouest d’Alexandrie) sur la route vers la Côte-Nord, lui a donné la chance de concrétiser son rêve.

Parmi les résidents du Village de l’espoir, des handicapés ont balbutié leurs premiers mots durant la récolte. « En récoltant les pommes de terre, ils ont crié batatès (pommes de terre en arabe) », s’exclame-t-elle.

Nada Sabet a pris part à de multiples conférences et stages avant de présider son association. De même, elle a été membre de plusieurs ONG, spécialisées dans le domaine des handicapés mentaux. Ces derniers sont à présent l’objectif d’une vie. Elle espère d’ailleurs changer un jour le regard que la société porte sur eux. « Lorsque je promenais mon fils au club, les mamans écartaient leurs enfants de notre passage. Malheureusement, il existe encore des gens pour qui les handicapés sont des êtres atteints d’une maladie contagieuse », évoque-t-elle, en ajoutant que « pour être exempté du service militaire, mon fils a été mis sous surveillance pendant quelques jours dans un asile de psychiatrique pour s’assurer qu’il était bien handicapé mental ».

« Avoir un enfant handicapé n’est pas un crime », lance-t-elle, en louant les efforts de la première dame d’Egypte visant à offrir aux handicapés les soins dont ils ont besoin. Le soutien qu’apporte Mme Suzanne Moubarak aux ONG prenant en charge les handicapés l’a beaucoup encouragée à être active dans la société civile. Elle ne cesse de se battre pour que les femmes ne soient plus aussi passives. « Il faut qu’on soit au courant de ce qui se passe autour de nous. Et essayer d’y participer. Le volontarisme peut débloquer d’innombrables situations et constituer un remède à de nombreux problèmes ». Pour elle, il faut surtout ne pas baisser les bras et frapper à toutes les portes.

Chargé de lutter contre la déficience mentale, un groupe d’ONG s’est réuni afin de former une alliance, Al-Monadah (Appel). « On a abordé les difficultés qu’affrontent les handicapés au quotidien, invitant les responsables à prendre des mesures en faveur de cette catégorie de personnes marginalisées », affirme Nada Sabet qui semble toujours prise dans un tourbillon d’idées.

Puis elle a été sélectionnée pour le prix Nobel de la paix 2005 dans le cadre d’un projet intitulé « 1 000 femmes pour le prix Nobel 2005 ». Un projet consistant en effet à sélectionner 1 000 femmes susceptibles de représenter les millions d’entre elles œuvrant dans le monde entier pour la paix, la justice, l’éducation et le développement. « J’ai été très surprise par cette décision. J’ai su plus tard que c’était l’Eglise évangélique d’Al-Attarine à Alexandrie qui avait proposé mon nom ». Et d’insister : « Même si beaucoup de journalistes ont dit que je suis simplement candidate, je tiens à dire que mon nom figure sur la liste finale, parmi 1 000 autres femmes, en provenance de 150 pays ». Depuis sa création en 1901, seules 11 femmes ont été lauréates du prix Nobel de la paix. Elle précise qu’un ouvrage de 2 200 pages sera bientôt publié, présentant la biographie de ces 1 000 femmes retenues. « J’attends impatiemment la publication de ce livre — qui sera en vente à 38 dollars — afin d’en savoir plus sur les autres femmes qui travaillent dans le même domaine que moi. Je veux prendre contact avec elles pour que nous échangions notre expérience », dit-elle avec enthousiasme.

Nada Sabet se rendra en décembre en Tunisie pour une conférence où elle évoquera les causes de la pauvreté et ses conséquences sur les handicapés. Elle explique que le quart de la société est concerné par les problèmes des handicapés mentaux lesquels constituent 3 % de la population dans le monde arabe (selon les statistiques publiées par le Conseil arabe de l’enfance et du développement). « Les familles concernées doivent sortir de leur isolement, sachant que la société leur offre des renseignements spécifiques sur la déficience mentale », indique-t-elle, en affirmant qu’elle espère voir le jour où sera fondé un établissement de formation des enseignants pour les handicapés mentaux. « Il faut savoir trouver les capacités de ces personnes souffrantes, mais pleines d’amour. Elles sont capables d’être productives comme tout un chacun dans la société. Elles aussi peuvent rendre service », conclut-elle.

Dina Ibrahim

Jalons

1976 : Mariage.

1980 : Naissance de son fils Magued.

1985 : Décès de ses parents et de sa sœur aînée.

2000 : Création du Village de l’espoir.

2005 : Sélectionnée pour le prix Nobel de la paix.

 

Pour les problèmes techniques contactez le webmaster

Adresse postale: Journal Al-Ahram Hebdo
Rue Al-Gaala, Le Caire - Egypte
Tél: (+202) 57 86 100
Fax: (+202) 57 82 631