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Dans cette nouvelle inédite, l’écrivaine égyptienne Hala Al-Badri sonde avec son habituelle justesse de ton les sensations d’une femme encore hésitante face à l’éclosion d’un nouvel amour.

L’homme et le papillon

Elle ne savait pas si elle l’aimait ou pas. Son odeur est agréable. Elle la respirait dans le tissu de la robe qu’elle enlevait maintenant dans sa chambre à coucher. Sa respiration, mêlée aux effluves de son parfum, s’accélérait pour réveiller la moindre bronche de ses poumons, et l’irriguer jusqu’à satiété. Elle poussa un soupir. Pourquoi, plus elle avançait en âge et plus les choses prenaient des significations aussi profondes ? Ce n’était que l’odeur d’un parfum. Ou plutôt son odeur à lui. Oui, et après ?

Au début, elle fut exaspérée par son insistance à vouloir pénétrer son univers à elle. Elle s’était dit : « Comme les autres il ne pourra pas transgresser ma porte. Il tambourinera dessus et, comme je ne lui répondrai pas, il passera son chemin ». Mais il ne s’avoua pas vaincu. Les coups sur la porte allèrent crescendo au point qu’elle fut obligée d’ouvrir et de lui faire face. Il recula d’un pas pour mieux la voir. Elle retrouva sa quiétude quand il accepta une période de trêve. Elle eut avec lui une discussion sereine durant laquelle elle s’autorisa, pour la première fois, à répondre à une question évidente : « Pourquoi es-tu seule ? ». Elle répondit qu’elle ne savait pas pourquoi. Mais quand il lui dit qu’il avait besoin d’elle et qu’elle avait besoin de lui, elle lui répondit avec une simplicité qui le laissa pantois : « Ça c’est vrai ». Mais jusqu’à cet instant, alors qu’elle retirait la robe imbibée de son odeur, elle ne pouvait dire si elle l’aimait ou pas, bien qu’elle attende le son de sa voix au téléphone tous les soirs et se laisse emporter avec légèreté dans des échanges sur des sujets aussi variés que l’art, la politique, la religion ou la criminalité. Il leur arrivait par inadvertance, après de longues heures de discussion, de se laisser surprendre par le sommeil et, les paupières lourdes ils coupaient la communication alors qu’ils dormaient presque. Un matin, ils découvrirent ensemble qu’ils n’avaient pas coupé la communication et que la proximité de leur respiration avait bercé leur sommeil. Ils le surent quand chacun d’entre eux fut tiré de son sommeil par le réveil de l’autre. Ce fut le sens de l’ouïe qui se réveilla en premier pour les amener, d’un seul coup, vers les rivages du délicieux éveil quand chacun de son côté tendant le bras pour étreindre l’autre heurta de la main le combiné du téléphone. Un léger sourire avait alors éclairé son visage et, de gaieté, elle partit d’un grand rire devant l’évidence de la chose. Ils décidèrent de se voir sans prendre garde aux rendez-vous de travail de chacun d’entre eux. L’affection s’insinua au fil de leurs rencontres, rendant celles-ci de plus en plus chaleureuses. Elle se rendit compte qu’elle passait en revue ses rendez-vous pour essayer de dégager des moments qui correspondaient à ses moments libres à lui. Elle faisait cela avec assiduité puis, quand il était loin d’elle, elle oubliait tout et se donnait le change en se disant qu’elle savait quelle était exactement la place qu’il occupait dans son univers à elle. Mais, sa présence irradiante la prenait toujours par surprise quand elle s’installait à côté de lui, dans la voiture et qu’il devenait évident pour elle qu’elle savait pourquoi elle allait vers lui. « Pourquoi ne pas le connaître ? Il a une certaine présence. Une présence que je n’ai jamais remarquée chez un autre avant lui. Pourquoi n’essaierais-je pas à nouveau de mieux le connaître ? Je ne veux pas me retrouver avec des blessures ». La voix de l’homme la ramenait à la réalité :

— Où veux-tu aller, ma chérie ?

Chadia avait chanté : « Emmène-moi où tu veux m’emmener … n’importe quel endroit avec toi ne peut que me plaire ».

Elle lui répondait :

— N’importe où.

Pourquoi m’appelle-t-il « ma chérie ? Cela ne fait pas longtemps que nous nous connaissons ».

Elle résistait obstinément à cette idée, puis elle l’oubliait pendant qu’ils se racontaient les choses de la vie, présente et passée. Puis elle se taisait quand il commençait à lui parler de ses plans d’avenir. Elle l’écoutait et donnait son avis avec détachement. Cela le laissait perplexe. Mais il ne cessait de l’appeler pour la voir et elle ne cessait de répondre à ses appels, trouvant toujours une justification valable. Il lui baisa la main et elle opina de la tête en lui disant avec un sourire : « Merci ». Mais quand elle se retourna pour descendre de la voiture, il lui retint la main et la retourna pour en voir la paume. Elle attendit sans bouger. Elle avait dans les yeux un appel et dans son sourire une affection qui ne voulait s’ouvrir pour révéler le formidable désir qui lui gonflait la poitrine. Il se baissa pour lui baiser la paume de la main qu’il retenait par les bouts des doigts. Elle voulut lui caresser les cheveux, de sa main restée libre, mais ne le fit pas. Elle voulut se retourner pour se retrouver face à lui mais eut peur de le prendre dans ses bras. Elle se contenta du feu qui brûlait en elle du fait du désir qu’elle avait de le prendre dans ses bras. Elle savait que son désir ardent lui parvenait sans qu’elle eût besoin de l’exprimer. Elle ferma les yeux et sa main en même temps laissant à ses pores le temps d’absorber le baiser ; lentement. Elle permit ensuite à ses paupières de ciller et le regarda dans les yeux. Sa main était toujours refermée sur son baiser. Son rire résonna tandis qu’il tendait le main pour prendre la sienne qui était toujours refermée. Elle remarqua que sa main paraissait toute menue entre les mains de l’homme. Il dit :

— Ne l’ouvre pas.

— D’accord. Mais prise d’un désir d’espièglerie, elle la retira pour la cacher derrière son dos. Il s’esclaffa et lui demanda :

— Tu as vu Mariam ?

— Quelle Mariam ?

— Fakhreddine. Elle a gardé le baiser de Abdel-Halim Hafez dans sa main qu’elle a refusé d’ouvrir durant quarante-huit heures. Elle a raconté ça dans une émission télé très plaisante.

— Elle était belle. Elle avait la beauté des princesses dans les contes. Qui de nous ne l’a pas aimée ? C’était également le temps de gloire de Abdel-Halim aussi.

— Tu vas donc le garder ?

— Garder quoi ?

— Mon baiser … tu vas le garder plusieurs jours ?

— Non.

Elle sourit avec malice en retirant sa main. Elle ne cherchait pas à savoir si elle l’aimait ou pas, mais elle prenait soin à garder sa main refermée sur le baiser, le plus possible de lui. Lui, pris d’une irrésistible ivresse d’amour, se mit en devoir de lui reprendre la main de force et elle, tenant à garder la main fermée, serra si fortement le poing que ses doigts en rougirent. Elle dit en haletant :

— Attends un peu.

Il rétorqua dans un ultimatum :

— Une minute, pas plus.

Elle desserra légèrement les doigts et s’abandonna à un léger chatouillis qui courait sur la peau de la paume, au même rythme que les battements de son cœur.

Il lui entoura les épaules de son bras et elle laissa aller sa tête sur l’épaule de l’homme, avec une douceur qu’elle ne se connaissait pas. Elle tendit le bras afin qu’il pût voir sa main, aussi clairement que possible dans la pénombre du soir. Il remarqua que sa main tremblait. Un léger tremblement. Ses doigts s’agitaient sous l’effet d’un frétillement invisible sans qu’elle desserrât pour autant le poing. Il la prit avec douceur entre ses deux mains. Il sentit la chaleur de la femme s’insinuer en lui. Chaleur qui alla grandissant au fur et à mesure que grandissait le frétillement invisible, au point qu’on aurait dit de légers coups de bec d’un oiseau. Les doigts qui retenaient toute l’attention de l’homme se mirent à s’ouvrir l’un après l’autre, avec lenteur et coquetterie, pour découvrir un papillon qui venait lentement à la vie. Quand ses doigts prirent la forme creuse d’une coupe, les ailes se déployèrent et se mirent à vibrer. Le papillon, encore maladroit, se heurtait aux parois de la coupe profonde qui risquait de brûler sous l’effet de son propre feu intérieur.

Les doigts s’ouvrirent alors totalement et le papillon, agitant de plus en plus vite ses ailes, prit son élan et son vol, avec vibrations rythmées, les enveloppa d’une aura enivrante. A cet instant, elle ne pouvait dire si elle l’aimait ou pas. Ce dont par contre elle était sûre, c’était le fait qu’elle avait oublié sa vieille histoire d’amour qui l’avait empêchée de se demander pourquoi elle était seule et l’avait également empêchée d’y répondre. Elle ne se demanda pas non plus — comme elle le faisait chaque jour — ce que pouvait bien faire celui qui fut son amant, ni pour quelle raison leur amour s’était effondré de la sorte, ni si cet effondrement était inéluctable. Elle ne se demanda pas non plus ce qu’elle allait lui dire quand elle le reverrait après tout ce temps. Elle découvrit que de nombreux jours étaient passés sans qu’il vienne occuper chaque recoin de ses pensées, à chaque réveil et que depuis elle ne savait combien de jours elle n’appelait plus tous les hommes à qui elle s’adressait par leur prénom. Elle n’avait plus besoin, maintenant, de lutter pour l’oublier. Malgré cela, elle ne pouvait dire si elle aimait cet homme dont l’odeur lui emplissait les narines et restait encore accrochée à sa robe, à cause du vol des papillons.

Traduction de Djamel Si-Larbi

 

Hala Al-Badri

Hala Al-Badri est née au Caire en 1954. Elle obtient un diplôme de journalisme en 1984 et travaille dans la presse, tout en étant écrivaine. Elle occupe actuellement le poste de rédactrice en chef adjoint de l’hebdomadaire Al-Izaa wal télévision (La Radio et la télévision). Son œuvre s’intéresse à l’Histoire. En 1988, Youssef Idriss présente avec beaucoup d’enthousiasme au public son premier roman Al-Sibaha fi qomqom (La Natation dans un entonnoir). Elle a ensuite publié deux romans : Montaha en 1995 et Layssa al-ane (Pas maintenant) en 1998. Et deux recueils de nouvelles : Raqset al-chams wal gheim (La Danse du soleil et de la brume) en 1989 et Agnéhat al-hossane (Les Ailes du cheval) en 1992.

 

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