| Elle ne
savait pas si elle l’aimait ou pas. Son odeur est agréable.
Elle la respirait dans le tissu de la robe qu’elle enlevait
maintenant dans sa chambre à coucher. Sa respiration, mêlée
aux effluves de son parfum, s’accélérait pour réveiller
la moindre bronche de ses poumons, et l’irriguer jusqu’à
satiété. Elle poussa un soupir. Pourquoi, plus elle avançait
en âge et plus les choses prenaient des significations aussi
profondes ? Ce n’était que l’odeur d’un parfum. Ou plutôt
son odeur à lui. Oui, et après ?
Au début, elle
fut exaspérée par son insistance à vouloir pénétrer son
univers à elle. Elle s’était dit : « Comme les autres il
ne pourra pas transgresser ma porte. Il tambourinera dessus
et, comme je ne lui répondrai pas, il passera son chemin
». Mais il ne s’avoua pas vaincu. Les coups sur la porte
allèrent crescendo au point qu’elle fut obligée d’ouvrir
et de lui faire face. Il recula d’un pas pour mieux la voir.
Elle retrouva sa quiétude quand il accepta une période de
trêve. Elle eut avec lui une discussion sereine durant laquelle
elle s’autorisa, pour la première fois, à répondre à une
question évidente : « Pourquoi es-tu seule ? ». Elle répondit
qu’elle ne savait pas pourquoi. Mais quand il lui dit qu’il
avait besoin d’elle et qu’elle avait besoin de lui, elle
lui répondit avec une simplicité qui le laissa pantois :
« Ça c’est vrai ». Mais jusqu’à cet instant, alors
qu’elle retirait la robe imbibée de son odeur, elle ne pouvait
dire si elle l’aimait ou pas, bien qu’elle attende le son
de sa voix au téléphone tous les soirs et se laisse emporter
avec légèreté dans des échanges sur des sujets aussi variés
que l’art, la politique, la religion ou la criminalité.
Il leur arrivait par inadvertance, après de longues heures
de discussion, de se laisser surprendre par le sommeil et,
les paupières lourdes ils coupaient la communication alors
qu’ils dormaient presque. Un matin, ils découvrirent ensemble
qu’ils n’avaient pas coupé la communication et que la proximité
de leur respiration avait bercé leur sommeil. Ils le surent
quand chacun d’entre eux fut tiré de son sommeil par le
réveil de l’autre. Ce fut le sens de l’ouïe qui se réveilla
en premier pour les amener, d’un seul coup, vers les rivages
du délicieux éveil quand chacun de son côté tendant le bras
pour étreindre l’autre heurta de la main le combiné du téléphone.
Un léger sourire avait alors éclairé son visage et, de gaieté,
elle partit d’un grand rire devant l’évidence de la chose.
Ils décidèrent de se voir sans prendre garde aux rendez-vous
de travail de chacun d’entre eux. L’affection s’insinua
au fil de leurs rencontres, rendant celles-ci de plus en
plus chaleureuses. Elle se rendit compte qu’elle passait
en revue ses rendez-vous pour essayer de dégager des moments
qui correspondaient à ses moments libres à lui. Elle faisait
cela avec assiduité puis, quand il était loin d’elle, elle
oubliait tout et se donnait le change en se disant qu’elle
savait quelle était exactement la place qu’il occupait dans
son univers à elle. Mais, sa présence irradiante la prenait
toujours par surprise quand elle s’installait à côté de
lui, dans la voiture et qu’il devenait évident pour elle
qu’elle savait pourquoi elle allait vers lui. « Pourquoi
ne pas le connaître ? Il a une certaine présence. Une présence
que je n’ai jamais remarquée chez un autre avant lui. Pourquoi
n’essaierais-je pas à nouveau de mieux le connaître ? Je
ne veux pas me retrouver avec des blessures ». La voix de
l’homme la ramenait à la réalité :
— Où veux-tu
aller, ma chérie ?
Chadia avait
chanté : « Emmène-moi où tu veux m’emmener … n’importe quel
endroit avec toi ne peut que me plaire ».
Elle lui répondait
:
— N’importe
où.
Pourquoi m’appelle-t-il
« ma chérie ? Cela ne fait pas longtemps que nous nous connaissons
».
Elle résistait
obstinément à cette idée, puis elle l’oubliait pendant qu’ils
se racontaient les choses de la vie, présente et passée.
Puis elle se taisait quand il commençait à lui parler de
ses plans d’avenir. Elle l’écoutait et donnait son avis
avec détachement. Cela le laissait perplexe. Mais il ne
cessait de l’appeler pour la voir et elle ne cessait de
répondre à ses appels, trouvant toujours une justification
valable. Il lui baisa la main et elle opina de la tête en
lui disant avec un sourire : « Merci ». Mais quand elle
se retourna pour descendre de la voiture, il lui retint
la main et la retourna pour en voir la paume. Elle attendit
sans bouger. Elle avait dans les yeux un appel et dans son
sourire une affection qui ne voulait s’ouvrir pour révéler
le formidable désir qui lui gonflait la poitrine. Il se
baissa pour lui baiser la paume de la main qu’il retenait
par les bouts des doigts. Elle voulut lui caresser les cheveux,
de sa main restée libre, mais ne le fit pas. Elle voulut
se retourner pour se retrouver face à lui mais eut peur
de le prendre dans ses bras. Elle se contenta du feu qui
brûlait en elle du fait du désir qu’elle avait de le prendre
dans ses bras. Elle savait que son désir ardent lui parvenait
sans qu’elle eût besoin de l’exprimer. Elle ferma les yeux
et sa main en même temps laissant à ses pores le temps d’absorber
le baiser ; lentement. Elle permit ensuite à ses paupières
de ciller et le regarda dans les yeux. Sa main était toujours
refermée sur son baiser. Son rire résonna tandis qu’il tendait
le main pour prendre la sienne qui était toujours refermée.
Elle remarqua que sa main paraissait toute menue entre les
mains de l’homme. Il dit :
— Ne l’ouvre
pas.
— D’accord.
Mais prise d’un désir d’espièglerie, elle la retira pour
la cacher derrière son dos. Il s’esclaffa et lui demanda
:
— Tu as vu
Mariam ?
— Quelle Mariam
?
— Fakhreddine.
Elle a gardé le baiser de Abdel-Halim Hafez dans sa main
qu’elle a refusé d’ouvrir durant quarante-huit heures. Elle
a raconté ça dans une émission télé très plaisante.
— Elle était
belle. Elle avait la beauté des princesses dans les contes.
Qui de nous ne l’a pas aimée ? C’était également le temps
de gloire de Abdel-Halim aussi.
— Tu vas donc
le garder ?
— Garder quoi
?
— Mon baiser
… tu vas le garder plusieurs jours ?
— Non.
Elle sourit
avec malice en retirant sa main. Elle ne cherchait pas à
savoir si elle l’aimait ou pas, mais elle prenait soin à
garder sa main refermée sur le baiser, le plus possible
de lui. Lui, pris d’une irrésistible ivresse d’amour, se
mit en devoir de lui reprendre la main de force et elle,
tenant à garder la main fermée, serra si fortement le poing
que ses doigts en rougirent. Elle dit en haletant :
— Attends un
peu.
Il rétorqua
dans un ultimatum :
— Une minute,
pas plus.
Elle desserra
légèrement les doigts et s’abandonna à un léger chatouillis
qui courait sur la peau de la paume, au même rythme que
les battements de son cœur.
Il lui entoura
les épaules de son bras et elle laissa aller sa tête sur
l’épaule de l’homme, avec une douceur qu’elle ne se connaissait
pas. Elle tendit le bras afin qu’il pût voir sa main, aussi
clairement que possible dans la pénombre du soir. Il remarqua
que sa main tremblait. Un léger tremblement. Ses doigts
s’agitaient sous l’effet d’un frétillement invisible sans
qu’elle desserrât pour autant le poing. Il la prit avec
douceur entre ses deux mains. Il sentit la chaleur de la
femme s’insinuer en lui. Chaleur qui alla grandissant au
fur et à mesure que grandissait le frétillement invisible,
au point qu’on aurait dit de légers coups de bec d’un oiseau.
Les doigts qui retenaient toute l’attention de l’homme se
mirent à s’ouvrir l’un après l’autre, avec lenteur et coquetterie,
pour découvrir un papillon qui venait lentement à la vie.
Quand ses doigts prirent la forme creuse d’une coupe, les
ailes se déployèrent et se mirent à vibrer. Le papillon,
encore maladroit, se heurtait aux parois de la coupe profonde
qui risquait de brûler sous l’effet de son propre feu intérieur.
Les doigts
s’ouvrirent alors totalement et le papillon, agitant de
plus en plus vite ses ailes, prit son élan et son vol, avec
vibrations rythmées, les enveloppa d’une aura enivrante.
A cet instant, elle ne pouvait dire si elle l’aimait ou
pas. Ce dont par contre elle était sûre, c’était le fait
qu’elle avait oublié sa vieille histoire d’amour qui l’avait
empêchée de se demander pourquoi elle était seule et l’avait
également empêchée d’y répondre. Elle ne se demanda pas
non plus — comme elle le faisait chaque jour — ce que pouvait
bien faire celui qui fut son amant, ni pour quelle raison
leur amour s’était effondré de la sorte, ni si cet effondrement
était inéluctable. Elle ne se demanda pas non plus ce qu’elle
allait lui dire quand elle le reverrait après tout ce temps.
Elle découvrit que de nombreux jours étaient passés sans
qu’il vienne occuper chaque recoin de ses pensées, à chaque
réveil et que depuis elle ne savait combien de jours elle
n’appelait plus tous les hommes à qui elle s’adressait par
leur prénom. Elle n’avait plus besoin, maintenant, de lutter
pour l’oublier. Malgré cela, elle ne pouvait dire si elle
aimait cet homme dont l’odeur lui emplissait les narines
et restait encore accrochée à sa robe, à cause du vol des
papillons. |