Al-Ahram
Hebdo : L’idée d’une Alliance des civilisations lancée par
le chef du gouvernement espagnol Zapatero a reçu récemment
l’aval des Nations-Unies et cette semaine aussi l’adhésion
du premier ministre britannique, Tony Blair, comment la traduire
dans la pratique ?
Javier
Valenzuela : De nombreuses réponses doivent être données
à ce qu’on appelle aujourd’hui le terrorisme « djihadiste
» qui a récemment affecté l’Egypte et le Royaume-Uni et qui
auparavant avait ensanglanté Madrid. D’abord, il faut qu’il
y ait une riposte ferme et efficace de la police, des services
de renseignements et du pouvoir judiciaire. Sur ce terrain-là,
nous devons avoir davantage de coopération internationale.
Mais nous devons également donner une réponse stratégique
au « djihadisme », une réponse à moyen et à long termes. Al-Qaëda
et ses associés ont comme objectif de nous conduire vers une
sorte de confrontation, à un « djihad », comme ils disent,
entre le monde musulman et le reste de la planète. Et ce qui
semble extrêmement inquiétant, c’est que quelques penseurs
et politiciens en Occident semblent faire leur jeu avec les
théories comme celles du « choc des civilisations ». Pour
cette raison, le président du gouvernement espagnol, Zapatero,
a présenté devant l’Assemblée des Nations-Unies, en septembre
2004, son initiative de promouvoir une Alliance des civilisations.
Elle a reçu l’appui du premier ministre turc Erdogan, qui
a veillé à signer le projet avec Zapatero. Elle a également
été acceptée par l’ensemble des pays latino-américains, par
la Ligue arabe et par de nombreux pays européens. Mercredi
dernier, au terme de sa réunion avec Zapatero à Downing Street,
Tony Blair aussi vient d’y adhérer. De cette manière, celle-ci
n’est plus désormais une idée uniquement espagnole d’autant
plus que le secrétaire général des Nations-Unies, Kofi Annan,
vient de l’incorporer officiellement à son agenda et doit
former prochainement un groupe constitué de personnalités
internationales qui présenteront des projets concrets pour
développer l’initiative.
—
Qu’est-ce qui a déjà été fait ou doit être fait pour mettre
en place une telle alliance ?
—
Ce groupe de haut niveau des Nations-Unies doit proposer à
toute la communauté internationale un éventail de réponses
politiques, socio-économiques et culturelles concrètes. Des
réponses, j’insiste, d’envergure, pour tous les problèmes
de fond. Des réponses qui peuvent faire en sorte que ce marécage
idéologique, politique et socio-économique où se développe
le fléau du terrorisme puisse être éliminé. Bref, l’idée essentielle
est de promouvoir sur un plan universel le refus absolu a
tout ce qui peut sonner comme étant une confrontation entre
l’islam et l’Occident, entre juifs et musulmans, entre Blancs
et Noirs, entre nationaux et immigrés, etc. Nous, toutes les
personnes civilisées de ce monde — musulmans, juifs, chrétiens,
bouddhistes, agnostiques, athées — sommes aujourd’hui, contre
les barbares qui tuent des innocents à Charm Al-Cheikh, à
Londres ou à Madrid.
—
Quelles peuvent être ces réponses ?
—
C’est aux membres du groupe de haut niveau de l’Onu de les
donner, mais j’ai à l’esprit quelques idées comme par exemple
le règlement du conflit palestino-israélien, avec la création
de deux Etats qui peuvent vivre ensemble et en paix, l’adoption
de la démocratie et du respect des droits de l’homme dans
de nombreux pays du sud et de l’Est de la Méditerranée, la
promotion d’un développement économique juste et une plus
grande cohésion sociale, dans plusieurs de ces pays. D’autres
choses peuvent également être faites, comme par exemple éliminer
de tous les textes scolaires des pays du monde entier les
références négatives, péjoratives ou insultantes à toutes
les autres races, cultures, religions ou civilisations.
—
Y a-t-il des liens possibles entre les attentats de Madrid
et ceux de Londres et Charm Al-Cheikh ?
—
On ne peut établir jusqu’à présent s’il y a des liens d’organisation
ou de logistiques entre les auteurs de ces attentats. Mais
une chose est claire, nous avons affaire à un ensemble de
groupes, groupuscules ou cellules qui obéissent à une même
idéologie et une même logique, dont le moteur est Al-Qaëda.
Cette nébuleuse a comme adeptes aussi bien des personnes vivant
dans les pays musulmans que parmi les immigrés musulmans résidant
dans les pays occidentaux. Ces gens-là se trouvent aussi bien
parmi les gens pauvres que les gens riches. Et ce qui les
unit est une idéologie totalitaire. Ils peuvent agir à New
York, à Washington, à Bali, en Arabie saoudite, à Istanbul,
à Casablanca, à Madrid, à Londres ou à Charm Al-Cheikh … Ils
sont cruels et décidés. Ils ne sont pas de bons musulmans,
de la même manière que les nazis et les fascistes de la seconde
guerre mondiale n’étaient pas de bons chrétiens. Je pense
que les musulmans devraient entamer un combat idéologique
et politique contre ce fléau.
—
Y a-t-il un rapport entre la situation en Iraq et le terrorisme
à Londres, en Europe ou même en Egypte ?
—
Nous pensons qu’il est temps de tourner la page du débat sur
la guerre en Iraq. Il est très clair que c’était une erreur.
Mais il est temps de passer à l’avenir. Ce que nous devons
faire maintenant, c’est aider ce grand pays arabe à récupérer
sa souveraineté, sa sécurité et sa stabilité le plus rapidement
possible. Nous devons tous aider les nouvelles autorités iraqiennes.
De plus, le gouvernement espagnol pense que tous les pays,
qu’ils aient des troupes en Iraq ou pas, peuvent se sentir
menacés par le terrorisme « djihadiste ».
—
L’Espagne est-elle toujours menacée ?
—
L’Espagne n’est pas à l’abri de nouveaux attentats. Depuis
les attaques terroristes du 11 mars 2004, nos forces de police
n’ont à aucun moment baissé leur garde. En effet, elles ont
arrêté de nombreux individus et groupuscules potentiellement
dangereux. Mais même si le gouvernement de Zapatero a augmenté
ses effectifs destinés à la lutte contre Al-Qaëda et a amélioré
sa coopération dans ce domaine avec la France, le Maroc et
d’autres pays, nous ne perdons pas notre esprit démocratique
et respectons les principes de notre Etat de droit et de la
légalité internationale. Nous voulons faire entendre qu’aucun
terrorisme, local, celui de l’ETA ou international, celui
d’Al-Qaëda, ne va nous priver des libertés que nous avons
eu du mal à conquérir.
—
L’Espagne va-t-elle recommander à ses ressortissants de ne
pas se rendre en Egypte ?
—
Absolument pas. L’Egypte vient de vivre une immense tragédie,
injuste et barbare, tout comme l’Espagne, qui est aussi un
pays touristique, a souffert. Comme ont souffert aussi les
Etats-Unis, la Grande-Bretagne et plusieurs autres pays. Nous
ne devons pas nous effrayer. Ceci consiste à faire le jeu
des terroristes. Les personnes honnêtes de l’ensemble des
pays du monde doivent continuer à vivre normalement, continuer
à travailler, s’amuser et lutter pour les idéaux de justice,
de liberté et de paix. Et par conséquent, nous devons continuer
à voyager. Et l’Egypte a toujours été un des endroits merveilleux
au monde, et une des meilleures destinations pour les touristes.