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Plages. Sur la Côte-Nord, à Marina, trois espaces sont exclusivement réservés aux femmes, à l’abri des regards masculins. La fréquentation est énorme. Même si certaines qualifient ces lieux de rétrogrades. Reportage à la Yachmak et La Femme.

Les hommes en moins

Alia, 28 ans, arrive sur la plage habillée d’une abaya et voilée d’un khimar, laissant à peine entrevoir son visage. Elle rejoint sa sœur aînée, papote un peu puis se prépare pour sa petite baignade. Alia commence par se débarrasser du voile recouvrant sa tête, libère ses cheveux, puis ôte ses vêtements. Au fur et à mesure qu’elle se déshabille, apparaît une toute autre personne, belle et sexy, en bikini. Une scène plutôt insolite dans une société conservatrice, mais courante dans ce genre de plages fréquentées exclusivement par près de 600 à 800 femmes à Marina, sur la Côte-Nord.

Le phénomène des plages interdites aux hommes est tout à fait nouveau en Egypte. L’expérience a commencé l’année dernière à Marina, avec la plage Yachmak (voile qui couvre le visage) et cette année, deux autres sont venues s’ajouter à la liste .

A quelques km de là se trouve La Femme, autre plage à l’abri des regards masculins. A l’intérieur, l’ambiance est euphorique. On y danse au rythme d’une musique orientale mélodieuse. Certaines femmes ont gardé leur paréo pour accentuer les mouvements d’ondulation de leurs hanches. Les yeux rivés sur leur professeur, elles suivent ses moindres gestes. Après ce cours de danse, toutes se jetteront à l’eau. Sur la plage, beaucoup sont en bikini, allongées sur le sable, d’autres se pavanent, exhibant leur joli corps. Un petit groupe très décontracté n’hésite pas à demander au DJ, femme, des chansons d’amour. Sur cette plage, on peut voir des femmes tous âges confondus. Difficile de distinguer celles qui sont voilées ou pas dans la vie quotidienne.

Héba, 30 ans, porte le higab depuis une dizaine d’années. Elle confie que ce genre de plage est la plus belle chose qui lui soit arrivée dans l’histoire des femmes. « Pour la première fois je me sens réellement en vacances. Je pense même acheter un maillot de bain dernier cri et des accessoires de plage. Je veux mettre en valeur mon corps, prendre soin de mes cheveux, me sentir belle, cela me redonnera confiance en moi », explique Héba, venue d’une station balnéaire proche de Marina pour profiter de ce lieu parsemé de palmiers. Elle se souvient du temps où elle devait prendre certaines précautions pour se baigner. « Je devais me réveiller de bonne heure, chercher un coin désert pour nager tranquillement. Aujourd’hui, je peux jouir de la plage sans craindre le voyeurisme », avoue-t-elle.


Libre et en sécurité

A Yachmak, Dalia, mariée et mère de deux enfants, confie que même si elle ne porte pas le voile dans la vie courante, elle ne s’est jamais sentie à l’aise en maillot de bain sur une plage mixte. « Je restais sous le parasol pendant que mon mari et mes enfants barbotaient dans l’eau », dit elle en ajoutant qu’avec ce genre de plages, sa vie a changé. « Pendant la semaine, mon mari travaille au Caire ; alors je passe mes journées ici avec mes enfants. Quand il revient pour le week-end, je vais à la plage mixte avec lui », ajoute Dalia. A Yachmak, elle se sent libre et en sécurité sous la garde renforcée d’un effectif féminin. Les comportements gênants sont interdits, comme la prise de photo par téléphone portable. Malgré cette vigilance, des jeunes hommes essaient souvent de s’infiltrer par la mer en jet ski, histoire de voir ce qui se passe derrière la cloison en tissu ou feuille de palmier érigée sur la rue. Naglaa, agent de sécurité, assure que Yachmak dispose aussi d’un jet ski pour chasser ces intrus. Nancy, une jolie jeune fille en deux pièces, s’interroge : « Pourquoi s’aventurent-ils ici alors que les plages mixtes ne sont pas loin et qu’ils peuvent s’y rincer l’œil ? ». Elle reconnaît cependant que « ça doit être parce que tout ce qui est interdit est désiré ». C’est ce que confirme Israa Al-Sanhouri, directrice générale de Yachmak. Celle-ci pense même interdire l’accès de la plage aux garçons de 7 à 8 ans l’année prochaine, ou essayer de leur réserver un petit espace. « C’est déjà des petits bonhommes qui peuvent gêner par leur regard », affirme-t-elle.

Sara, la DJ de 19 ans, continue de diffuser sa musique. Elle explique que le matin, sa journée commence par des chants religieux puis elle passe des airs orientaux. A l’heure de la prière, Sara éteint tout. Puis la musique reprend jusqu’au soir. « Sur de telles plages, on peut profiter de notre vie sans enfreindre la religion », dit la mère de Nancy, 52 ans, venue avec ses enfants et petits-enfants pour jouir de la mer. Elle, qui a toujours été voilée, n’arrive pas à croire qu’elle puisse de nouveau porter des tenues de plage rangées depuis une vingtaine d’années dans son placard. « J’ai toujours aimé nager. J’ai pratiqué la natation très jeune à Ismaïliya, ma ville natale. Aujourd’hui, j’ai retrouvé ma passion », se réjouit-elle.


Activités insuffisantes

Pour accéder à Yachmak, il faut cependant payer 200 L.E. d’adhésion par personne et par saison (1er juillet-15 septembre) qui donne aussi le droit d’inviter quatre personnes de son choix par jour. A La Femme, cela coûte 350 L.E. mais il est aussi possible d’y passer la journée pour 50 L.E. A voir les modèles et couleurs des maillots de bain portés, on devine une concurrence sur l’originalité. Une jeune fille vient interrompre la discussion animée entre Samar Al-Chaër et son amie Mirette, installée à La Femme, annonçant le concours Miss Luxe. Toutes les filles âgées de 18 à 28 ans peuvent présenter leurs candidatures et des produits cosmétiques seront offerts à la fin du concours. Diverses activités qui pourtant semblent insuffisantes à des abonnées. Rania se demande : « Pourquoi ne peut-on pas louer de jet ski ? ». Tandis que Dalia exige plus de loisirs pour les enfants et à des prix modérés. Cela n’empêche pas la majorité des femmes présentes de souhaiter que cette expérience se répande sur d’autres plages en dehors de la Côte -Nord.

Ces plages exclusivement réservées aux femmes peuvent aussi déplaire à celles pour qui la compagnie des hommes est indispensable. « C’est une idée rétrograde que d’avoir des plages exclusivement pour femmes. Cela veut dire que nous serons bientôt mal vues quand on s’affichera en maillot sur des plages mixtes. Pourtant, quand je vais à la plage, j’aime bien être avec mon mari et mes amis ! », s’indigne Hanaa.

N’empêche que ces plages sont chaque jour de plus en plus fréquentées malgré la fin de l’été approchante. Estabraq, à l’origine du projet La Femme, explique qu’il n’avait pas prévu un si grand succès. La vingtaine d’années, il confie : « Je suis content d’avoir réalisé un tel exploit. Ceci a permis aux femmes les plus pudiques n’osant pas s’exposer en maillot de bain sur des plages mixtes de profiter pleinement de leurs vacances ». Dans « un endroit cool et l’esprit en paix », comme le dit le panonceau à l’entrée de La Femme .

Doaa Khalifa

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