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Chirurgie. Une greffe du foie a pour la première fois été effectuée en Egypte dans un hôpital public. Elle rassure de nombreux autres malades dans l’impossibilité financière de recourir aux services de la médecine privée pour une telle transplantation. Récit d’une délivrance.

Une opération porteuse d’espoir

La scène se déroule à l’hôpital public de Aïn-Chams il y a quelques jours. Au 3e étage, deux grandes salles d’opération ont été ouvertes pour l’occasion. L’événement est d’importance : la première greffe du foie est sur le point d’être effectuée dans un hôpital public. Si depuis 2001, environ 16 opérations de ce genre ont été effectuées avec succès dans des hôpitaux privés, en coopération avec des experts étrangers, aucune n’avait été réalisée dans un hôpital public. Et pour cause : les coûts d’une telle opération sont exorbitants. « Depuis 2001 et à ce jour, nous avons opéré 16 cas, dont 6 enfants à l’hôpital privé de Wadi Al-Nil et à Dar Al-Fouad. Toutes ces greffes ont été un succès. C’est la même équipe médicale qui effectue aujourd’hui la première greffe gratuite en Egypte », déclare avec fierté le chirurgien Alaa Fayez, membre de l’équipe médicale. Seule différence, cette équipe n’inclura aucun expert étranger. Ce sera une équipe médicale exclusivement égyptienne qui sauvera cette patiente de 14 ans, Aliaa Draz.

Une salle est consacrée au receveur. La jeune fille a commencé à souffrir d’une cirrhose du foie à l’âge de 4 ans. Dans l’autre salle, on s’occupe du donneur, son frère Ihab, âgé de 21 ans. « Cette chirurgie de pointe était la seule solution pour sauver la vie de la jeune fille, qui souffre depuis plus de 10 ans d’insuffisance hépatique grave. Et même si nous courions un risque évident en effectuant cette opération dans un hôpital public, nous n’avions pas le choix, le cas de Aliaa était critique », affirme l’hépatologue, le Dr Tawhida Abdel-Ghaffar. La décision d’effectuer cette greffe du foie a été prise il y a un an lorsque Aliaa a atteint le stade terminal de l’insuffisance hépatique. L’initiative d’une telle greffe gratuite est venue du Dr Saleh Hachem, président de l’Université de Aïn-Chams, qui a pu offrir aux médecins des équipements sophistiqués et a réussi aussi à réunir une équipe médicale compétente composée de 20 infirmières et 70 médecins de toutes les spécialisations, actuellement en état d’alerte générale. Au moment où le chirurgien Mahmoud Al-Méteini saisit son scalpel pour inciser 60 % du foie du donneur Ihab, le chirurgien Alaa Fayez commence la chirurgie sur la jeune fille. Les assistants exécutent les ordres des chirurgiens et des anesthésistes qui sont les chevilles ouvrières d’une telle opération puisque le rôle de l’un dépend de l’autre, et que toute erreur risque d’être fatale. La précision est primordiale d’autant plus que la chirurgie durera de longues heures. « La petite doit rester sous anesthésie pendant 19 heures, la durée de l’opération. Une longue durée qui nécessite que l’on soit très alerte pour ne pas prendre de risque », explique le Dr Fayez.


Fatigue générale

Au début de sa maladie, Aliaa ressentait une fatigue générale. Elle ne pouvait pas jouer comme les enfants de son âge. Le visage pâle, elle avait de la fièvre, mal au ventre et vomissait souvent. Elle maigrissait à vue d’œil. Elle n’avait plus d’appétit et souffrait de troubles digestifs. « Mais personne ne connaissait encore les racines du mal », explique Oum Aliaa, qui a pris sa fille chez les meilleurs médecins à Tripoli, ville où est née la petite Aliaa, car ses parents vivent depuis 25 ans en Libye. En venant au Caire, l’état de la petite ne s’est pas amélioré. Les médicaments n’ont eu aucun effet sur elle. Juste avant l’intervention, Aliaa était devenue un légume. « C’est vrai qu’elle vivait avec nous mais elle n’existait plus, elle dormait 24 heures sur 24 », raconte Oum Aliaa. « Après avoir été une des 1res de sa classe, Aliaa n’avait plus la force d’étudier. Les médicaments avaient épuisé sa mémoire, elle oubliait tout », se souvient sa mère qui rêve de voir sa fille en bonne santé après l’opération. Le choix était donc entre la greffe ou la mort. Le choix a vite été fait, d’autant plus que le taux de succès de cette intervention s’élevait à plus de 90 %. Aliaa ne semblait pas consciente de l’importance de ce qu’il lui arrivait. Mais son frère réalisait bien l’ampleur de l’événement et savait ce qu’il faisait en prenant la décision de donner une partie de son foie à sa sœur. « Je voulais à tout prix sauver la vie de ma sœur », dit-il en la regardant avec affection. Il sait également que son foie se régénérera et retrouvera sa taille normale trois mois après l’ablation partielle.

Le moment est grave. Aliaa et Ihab viennent de rentrer en salle d’opération. La mère est dans une chambre voisine. Le Coran en main, elle prie en attendant la fin de l’intervention. Elle restera ainsi pendant 19 heures. Sans manger, sans boire, sans bouger, elle prie pour ses deux enfants. Le corps médical, pour sa part, fait en sorte de garder un contact constant avec la maman depuis le bloc opératoire. Il a été choisi avec le plus grand soin, l’esprit d’équipe étant, sans doute, un des facteurs les plus importants du succès d’une telle greffe. L’équipe doit s’entendre parfaitement pour réussir un tel exploit, explique le Dr Hicham Awad. Mais le problème qui inquiétait les médecins et la famille avant l’intervention était celui de trouver un donneur sain. « Sur un ensemble de 10 donneurs, un seul candidat a été accepté. On éloigne les fumeurs, les obèses ou ceux qui sont atteints de maladies, notamment le virus de l’hépatite C », affirme le Dr Tawhida Abdel-Ghaffar, l’hépatologue de la jeune fille. Les parents n’étaient donc pas des candidats appropriés, seul son frère pouvait se présenter. « Les analyses ont duré plus de trois mois avant la greffe pour vérifier qu’il ne souffre pas de maladie chronique, du cœur, ni de la poitrine. Il ne fume pas, son poids est idéal, il n’est pas alcoolique ... Bref Ihab est une personne saine, un donneur parfait », explique le Dr Tawhida Abdel-Ghaffar. L’épreuve des analyses était difficile, et la passer était un énorme exploit puisque cela représentait un espoir pour la petite.


Médicaments très coûteux

Oum Aliaa a néanmoins souhaité pendant un moment que sa fille subisse cette intervention dans un hôpital privé. La réputation des hôpitaux publics n’était pas pour la rassurer mais elle s’est vite rendue à l’évidence vu les tarifs de l’opération. Dans le privé, à l’hôpital de Wadi Al-Nil, les frais de l’opération s’élèvent à 275 000 L.E., dans un hôpital à Ménoufiya, ils dépassent les 125 000 L.E. Bref, le coût d’une telle transplantation varie en fait entre 125 000 et 400 000 dans n’importe quel hôpital privé. « Ce n’était pas dans nos moyens », avoue Oum Aliaa. « Je ne pouvais pas tarder plus longtemps, car si elle ne subissait pas la greffe à temps, elle allait mourir ». Et les médecins de préciser : « 75 000 personnes meurent par an de cirrhose, d’un cancer ou d’autres maladies hépatiques. C’est pourquoi on craignait la mort de Aliaa ».

L’attente tire à sa fin. La mère est debout devant le bloc opératoire. Toute sa famille, ses voisins et ses amis sont venus la soutenir, et prier pour la petite Aliaa. Le chirurgien sort enfin du bloc et annonce la bonne nouvelle : « L’opération a réussi et votre fille est en réanimation ». La maman ne peut pas retenir ses larmes et embrasse ses mains. Malheureusement ce n’est pas la fin du parcours. Aliaa doit prendre des médicaments pour éviter le rejet de la greffe par son organisme. Des médicaments indispensables mais très coûteux. « Le paquet comprenant 100 cachets coûte 2 000 L.E. Et la petite Aliaa doit en prendre 10 par jour, en plus d’autres presque aussi chers », précise Oum Aliaa. Un problème que les médecins tentent de régler. « Nous faisons notre possible pour lui fournir tous les médicaments nécessaires par le biais des donations et des contributions, que ce soit des hommes d’affaires, des médecins ou autres », précise le chirurgien Alaa Fayez.

Au-delà de la petite Aliaa, le succès de l’opération touche aussi l’hôpital de Aïn-Chams. « Aujourd’hui, on jouit d’une excellente réputation, et ce même au niveau international. Nous prévoyons une très longue liste d’attente dans ce domaine dans les prochaines années », remarque, satisfait, le Dr Saleh Hachem, président de l’Université de Aïn-Chams. Dans un pays comme l’Egypte qui enregistre le plus grand nombre d’habitants atteints d’hépatite C, à savoir 7 millions de personnes, 3 millions d’entre elles doivent subir une greffe du foie. Un chiffre qui révèle à quel point une telle étape était importante.

Manar Attiya
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