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Été . Corniche et ponts du Caire sont envahis chaque soir par les vendeurs ambulants qui offrent toutes sortes de dégustations aux promeneurs en quête de brise. Une activité désormais florissante, mais mal vue par la police. Reportage.

Les ponts des soupirs

Chaque soir, à l’instar des autres ponts du Caire, le pont Abbass s’anime. Une vie trépidante s’y installe. Des dizaines de vendeurs ambulants s’y installent avec leurs charrettes joliment décorées. Des couples d’amoureux marchent en se tenant timidement par la main. De jeunes mariés posent pour des photos souvenirs. Et des promeneurs solitaires viennent méditer, contempler la ville et ses lumières ou fixer le Nil et son eau miroitante. Adossée à la balustrade, une famille commande des boissons fraîches à un marchand ambulant. Ce dernier s’empresse de servir tout le monde en apportant aussi deux tabourets aux parents. Cette promenade est aussi appréciée par les Arabes des pays du Golfe. Au coucher du soleil, des charrettes à bras, poussées par leurs propriétaires, envahissent le pont. Des marchands ambulants vendant des cacahuètes, des pépites, des grains de lupin, du maïs grillé, du pop-corn, de la barbe à papa, des figues de Barbarie et des patates douces. Pour eux, l’été est une saison fructueuse. Ils s’alignent tout le long de la corniche aussi bien à Rod Al-Farag qu’à Maadi, Manial ou le pont du 6 Octobre comme les membres d’une même famille. Mais pour qu’un vendeur s’intègre au groupe, il ne doit pas vendre le même produit que son voisin. Les nouveaux venus connaissent la règle. Et tous veulent gagner paisiblement leur vie. Ils en ont déjà assez des problèmes avec la police et même avec le service de la municipalité qui les traque pour confisquer leurs charrettes. Une situation qui les a obligés à mettre des vigiles. Quelques gamins qui font le guet tout le long des ponts et qui les informent du moindre danger. « Je suis souvent harcelé par la police. C’est réellement le jeu du chat et la souris. Je suis vendeur ambulant depuis une cinquantaine d’années et je ne sais rien faire d’autre. J’ai hérité ce métier de mon père », dit Am Khalil, 70 ans, vendeur de grains de lupin. Et lorsqu’on lui demande combien il gagne, il répond que c’est un don de Dieu et qu’il ne veut pas perdre sa baraka (bénédiction). Deux de ses enfants lui donnent un coup de main pendant les vacances d’été. Leur tâche est de mettre les grains de lupin à tremper afin d’en ôter l’amertume. Et c’est à Am Khalil de faire l’assaisonnement. Une partie sera fortement salée et arrosée de citron, l’autre avec moins de sel pour les clients qui font de l’hypertension. Sur sa charrette, on peut voir trois petites cruches remplies d’eau, quelques verres en plastiques, une bouteille d’huile et des tranches de citron. « On préfère les grains de lupin aux pépites qui donnent soif. Le lupin est plus rafraîchissant et remplit le ventre lorsqu’on a faim », confie Rached, 25 ans, avocat stagiaire. C’est sur la corniche que Rached vient se promener avec sa fiancée. Une sortie qui ne lui revient pas cher. Son mariage étant proche, il doit faire attention à ne pas gaspiller trop d’argent. Pour Rached, la promenade sur le Nil est à la portée de tout le monde. Il pense que le citoyen modeste est plus chanceux que le client qui s’attable dans un hôtel 5 étoiles. Libre de ses mouvements, il peut flâner à sa guise au lieu de rester coincé sur une chaise à regarder un paysage qui ne lui plaît pas. D’un autre côté, Rached peut se permettre d’offrir tous les amuse-gueules à sa fiancée et une sortie pareille lui revient à moins de 10 L.E.

Et bien que cette promenade sur les bords du Nil soit à la portée de tout le monde, les marchands ambulants ne le voient pas sous cet angle. Hassan, 19 ans, vend des figues de Barbarie. Originaire de Sohag, il vient chaque été au Caire pour se faire de l’argent. « C’est l’occasion pour moi d’économiser. Gagner entre 15 et 20 L.E. par jour pour un jeune comme moi est une aubaine. Cet argent, je le dépense pendant l’hiver. J’achète des vêtements et cela me permet d’aider ma famille ». Avant d’ajouter : « Il est vrai qu’une figue coûte entre 10 et 15 piastres selon la grosseur, mais le client ne se contente pas d’une ou deux ». En effet, Hassan peut vendre à un seul client entre 6 et 10 figues. Pour lui, c’est fructueux. « Je me permets même de donner 1 ou 2 figues à un mendiant puisque cela marche bien », dit-il en souriant timidement.

Non loin, Adel écoule joyeusement ses glaces. « J’ai choisi ce produit car par cette chaleur, les gens consomment énormément de glaces. C’est très rentable, je gagne entre 40 et 50 L.E. par jour ». Adel a exercé les métiers de charpentier, plombier et chauffeur avant de devenir marchand ambulant. « Tous les clients adorent les glaces et en consomment sans en marchander le prix », explique-t-il. Il ajoute que de par son expérience d’autres métiers, il perdait beaucoup de temps à convaincre le client pour qu’il lui verse le prix qu’il avait fixé. Même en plein hiver, des gens consomment de la glace et donc il ne risque jamais d’être au chômage. Mohamad, vendeur de patates douces, prend la parole à son tour. « Cela fait 16 ans que j’exerce ce métier et je subviens aux besoins d’une famille composée de 5 personnes. Il faut bien gagner ma vie à la sueur de mon front, le temps que mes enfants terminent leurs études ». Son seul problème, c’est la hausse du prix de la patate douce durant l’été. En effet, elle lui coûte entre 1 à 1,50 L.E. le kilo tandis qu’en hiver, il l’achète à 50 piastres seulement.

Et les histoires de vies s’enchaînent tout au long du pont Abbass. Doaa a 17 ans et est déjà divorcée. « Cette charrette appartient à mon frère, il me la loue 2 L.E. par jour. L’argent que je gagne sert à payer des séances de dialyse car mon père souffre d’une insuffisance rénale, raconte-t-elle. J’ai travaillé dans une usine de plastique à Hawamdiya et le directeur m’a harcelée, ce qui m’a poussée à quitter ce boulot ». Les marchands ambulants qui l’entourent la traitent comme une sœur et si un étranger ose la draguer, elle a toujours quelqu’un pour la protéger ou prendre sa défense. Et c’est la seule qui fait exception à la règle puisqu’elle vend des grains de lupin comme Am Khalil. Mais elle a pris soin d’élargir la distance entre elle et lui. « On est débout toute la journée, toujours aux aguets de peur que la police ne fasse une descente. C’est un stress permanent », commente Doaa, qui se demande pourquoi la police les traite comme des hors-la-loi. « Nous ne faisons que gagner notre vie, et si cela ne marchait pas, on aurait laissé tomber ce boulot », lance-t-elle. Tout autour, l’animation continue au milieu du va-et-vient incessant des voitures. Les promeneurs apaisés par la brise dégustent les délices offerts par ces marchands ambulants en jetant un œil sur les luxueux hôtels et les bateaux de croisière qui longent le Nil, où s’anime un autre genre de soirées ... .

Dina Ibrahim

 

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